Un thé bien fort et trois tasses 

 de Lygia Fagundes Telles, Editions Le Serpent à Plumes, 269 p.

       Pour ce tout premier article, je me suis décidée à piocher un petit livre présent dans ma Pile à Lire depuis quelque temps déjà et dont j’avais, à vrai dire, complètement oublié l’existence. Un thé bien fort et trois tasses est un recueil de dix sept nouvelles dont l’auteur Lygia Fagundes Telles compte parmi les femmes de lettres brésiliennes les plus récompensées de son pays pour ses nouvelles et ses romans.

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        Les nouvelles de l’ouvrage ont été écrites, pour la plupart, à la fin des années soixante. Seules une ou deux d’entre elles, notamment, sont antérieures aux autres d’une dizaine d’années. Ces nouvelles sont assez courtes et ne sont en aucun cas le théâtre d’une succession de péripéties, bien au contraire, ces récits s’attardent chacun à leur manière sur une tranche précise de vie, aussi furtive soit-elle, de chacun des différents narrateurs. L’action y est donc largement secondaire. On en sait très peu sur le contexte socio-politique précis, tout est volontairement laissé dans le flou. Donc, l’accent ici n’est pas mis sur les trames narratives par elles-mêmes, lesquelles d’ailleurs sont releguées en arrière plan, il s’agit davantage de capturer la fugacité de l’instant présent et des sentiments des personnages, qui semblent se fondre dans leur environnement « Les gens éclaircissent à mesure qu’ils vieillissent. Les roses rouges au contraire deviennent plus foncées, regarde, celle-ci est presque noire« . J’ai trouvé une certaine cohérence dans l’enchaînement de ces nouvelles, puisque chacune d’entre elle reprend un élément clef du récit précédent. Cela marque ainsi une évolution globale, dont le point de départ est un monde à priori lumineux et chatoyant ou s’insinuent peu à peu les failles et les noirceurs qui caractérisent l’Homme.

        Le point central des textes est l’exploration de l’être humain et des relations qui les définissent. Mais les êtres ne sont pas traités de la même manière. Lygia Fagundes Telles use de son art pour explorer la représentation féminine, souvent à partir du point de vue masculin. On s’aperçoit bien vite en effet que la femme est la figure essentielle de ces histoires et c’est ce qui a rendu ma lecture captivante. Tantôt être fragile ou implacable tantôt dure ou superficielle, elle est aussi le socle familial inébranlable, la meurtrière exaltée, le soutien infaillible qu’est la figure récurrente de la domestique, la mère adultérine ou même la prostituée. Tout à tour, femme, mère, maîtresse, ces récits illustrent la complexité, le paradoxe de son statut, de sa nature et de sa représentation. L’homme, bien souvent victime, subit ses colères, sa folie, ses appétits et sa fougue. C’est très souvent une impression peu flatteuse de la femme qui ressort de ces textes: la futilité des manies presque grotesques de l’une s’oppose aux manières étranges et même rudes de l’autre dans Le Jardin Sauvage. Le thème de l’amour saphique est d’ailleurs évoqué dans Le Choix, sous l’angle d’une relation mère-fille conflictuelle, et s’avère dès les premières lignes voué à l’échec.

        Ces textes sont aussi l’occasion d’explorer les relations hommes/femmes  et leur complexité: à certains moments, le dialogue paraît impossible entre eux car les relations sont faites de silence et de non-dits, les liens ne se nouent pas complètement, les hommes et les  femmes semblent être dans deux mondes différents, qui coexistent, mais qui ne se rejoignent jamais. Les relations de couples sont vaines. Le mariage ne fait que creuser encore plus l’écart qui existe entre eux et l’auteur s’attache donc à explorer consciencieusement ce qui constitue la nature de ce décalage. Souvent, on entend la voix intérieure de l’homme, mais peu celle de la femme. Comme dans la treizième nouvelle J’étais muet et seul  ou l’homme, victime de la femme, bourreau malgré elle, est comme confiné dans une prison aux barreaux invisibles.

        La diversité de la nature des narrateurs, mettant en exergue la diversité et la subjectivité des angles de vue,  est également un point fort des récits. Certaines nouvelles font intervenir la voix de l’enfant,  imprégnant le récit d’une touche de naïveté juvénile, formant un fort contraste avec la gravité de la situation: je pense notamment à la deuxième nouvelle Le Jardin sauvage et Le Petit Garçon.

        L’écriture de Lygia Fagundes Telles est concise mais néanmoins extrêmement poétique. Sa force est de savoir planter, en toute délicatesse, un décor qui révèle des images non pas forcément fortes, mais extrêmement marquées et toutes en finesse, qui plongent le lecteur au cœur de l’univers de chaque nouvelle: la richesse vive et éclatante de la faune et la flore d’une maison de la  nouvelle éponyme colorent l’attente de la maîtresse de maison et de sa bonne, objet même de cette nouvelle. Ce motif floral reste d’ailleurs un des fils conducteurs de la poésie de l’auteur et reste constamment associé à cette binarité de la vie/mort ou simplement de la vie qui constituent la raison d’être des nouvelles. Même dans les moments les plus sordides, la voix poétique, totalement enfermée dans une solitude vaine et désespérée, ne cesse de transparaître et de transcender la brutalité et la souillure de la vie et d’un monde qui lentement tombe en déconfiture: la voix de la musique dans Le Garçon au Saxophone aussi triste soit-elle reste tout de même la seule expression possible du malaise ambiant et la seule issue possible de cette solitude. La musique du saxophone est à l’image de l’écriture: « aiguë », grinçante, qui réussit en exprimer le plus tout en disant le moins, ayant « le chic pour vous mettre l’âme à l’envers qui que vous soyez ». La spécificité de l’auteur est ainsi d’économiser les mots, et au contraire de juxtaposer les visions, les images.
        Dans une écriture très poétique, très voluptueuse, c’est un recueil de nouvelles d’un féminisme marqué, dans le sens ou l’auteur explore les différentes formes de la représentation féminine dans le Brésil des années 50 à 60, mais qui, après tout, se révèlent universelles. C’est aussi le constat d’une certaine forme d’échec d’une société qui cantonne complaisamment la femme dans des rôles superficiels, inconsistants et méprisables Plus que tout, j’ai envie de retenir le style de Lygia Fagundes Telles qui nous rend témoin des intériorités tourmentées de ses personnages.

Deux jours avant leur mariage. Lavinia était éxactement telle que ce soir, tout en noir. Avec un seul bijou, son collier de perles qu’elle portait au cou, le collier qui était là, justement, dans le coffret de cristal. Roberto était arrivé le premier des invités. Il était euphorique: « Quelle élégance, Lavinia! Comme le noir te va bien, tu es plus jolie que jamais. Si j’étais toi, je me marierais en noir. Et ces perles? Cadeau du futur époux? » Oui, il avait l’air enchanté, mais tout au fond, derrière son sourire, sous la frivolité des compliments galants, lui Tomas, lui seul, avait deviné quelquechose de sombre. Ce n’était pas de la jalousie, non, ni à proprement parler du regret, quelque chose plutôt, avec une nuance de sarcasme, comme un avertissement: « Garde-la, garde-la-toi pour l’instant. Plus tard, nous verrons. » Plus tard, c’est maintenant.

Les Perles

Ma note: ♦♦♦♦◊

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