L’Île des Oubliés

de Victoria Islop, Editions Le Livre de Poche, 520 p.

          Quelque part en Crète, dans un village nommé Plaka, vécurent les aïeux d’Alexis, jeune britannique d’une vingtaine d’années. Sophia, sa mère, quitta brusquement et définitivement son pays natal, la Grèce, quelques décennies plus tôt, peu après sa rencontre avec le père de sa fille. Faisant face à Plaka se trouve l’île de Spinalonga, qui, entre 1903 et 1957, fut à la fois lieu de refuge et d’exile des lépreux de Grèce. En pleine quête d’identité, Alexis, confrontée au silence de sa mère, ignore tout de son passé. Taraudée par le besoin de savoir, c’est un pèlerinage en Grèce qu’elle se décide à entreprendre afin de trouver des réponses à ses interrogations. Alexis va découvrir à quel point son passé est si étroitement lié à cette île et au refus obstiné de sa mère de retourner dans son pays et d’évoquer ses racines.

 

LIVRE SPINALONGA

          Victoria Hislop, spécialiste de littérature anglaise, signe là un premier roman palpitant. Pays d’Europe méridionale, la Grèce est à la fois un pays qui nous semble tellement proche, par l’héritage qu’elle a laissé, et par le rôle qu’elle continue à jouer, bon an, mal an,  au sein de l’Union Européenne. Mais elle reste, pour autant, tellement lointaine car finalement, son histoire demeure relativement peu connue. Pour être honnête, si on me parle de « dictature des colonels », je serais bien incapable d’en donner le moindre début d’explication. Bref, c’est un monde totalement étranger et mystérieux qui s’est ouvert à moi lorsque a débuté le récit de la vieille Fotini, amie d’enfance de la mère de Sophia, à Alexis. Au fur et à mesure de l’histoire, ce sentiment d’inconnu laisse progressivement place à une sensation de bien-être infini, de chaleur se dégageant à la fois de ce bout de terre et de ses habitants, de bonheur, qui semblent être figés dans le temps et l’espace d’un village reculé de Crête, situé à des centaines de kilomètres d’Athènes. Pourtant, comme une tâche au milieu de cet océan de félicité, l’île de Spinalonga, située seulement à quelques centaines de mètres de Plaka abrite honteusement tous les lépreux dont la société se hâte de se débarrasser afin d’en limiter la contagion. On comprend bien vite également qu’elle lui permet aussi de pouvoir continuer à vivre sans avoir constamment sous les yeux ce mal honteux qui la ronge. Spinalonga, qui fut d’abord un ancien territoire vénitien, et passa ensuite sous le joug de l’occupation turque, a été réquisitionnée en 1903 par le gouvernement grec pour mettre en quarantaine tous les malades de la lèpre et pour leur offrir une vie décente, loin des grottes et abris de fortunes indigents. Pourtant, rien n’était gagné puisqu’aux débuts de la léproserie, le lieu était vétuste, les conditions de vie très spartiates.

 

 

spinalonga
Spinalonga

 

        Il s’agit ainsi du récit de la vie et du destin de la famille Petrakis, ( dont Sophia est issue) et tout spécialement des deux filles du couple (Georgis et Eleni Petrakis), Anna et Sophia. On se laisse, tout d’abord, délicatement envoûté par la douceur de cette vie crétoise, au sein de laquelle, Anna et Maria, grandissent et s’épanouissent sous de bons auspices. Mais la maladie rode et va finir par sceller la destinée de cette famille. Ce roman conte à la fois le sort de ces malades, un peu particuliers, qui deviennent très vite personae non gratae et la destinée de cette famille intrinsèquement liée à cette île. Mais au delà de la simple chronique familiale et historique, le récit relate cette forme de résilience dont les habitants de Spinalonga font preuve: ils finissent par recréer sur cette île un véritable microcosme, au sein duquel la vie finit par devenir presque plus idyllique que dans la société qu’ils ont quittée.

 

 

spinalonga2
Spinalonga

 

          Et le temps passe, la guerre menace le pays, qui va finir par être à son tour victime de l’invasion de l’Allemagne nazie. Cet épisode, que j’ai particulièrement apprécié, montre l’organisation d’une forme de résistance grecque, miroir du caractère implacable, guerrier, tenace  et passionné de ce peuple, qui s’est acharné à combattre l’ennemi malgré les nombreux massacres et les destructions massives de villages par les troupes allemandes.  Par ailleurs, on ne manquera pas de faire un lien entre la propagation du mal nazi, et la destruction qu’il engendre, à la contagion de la lèpre: de l’un comme de l’autre, les grecs se relèveront pour mieux reconstruire leur vie. Non, ce n’est pas tellement une histoire de guerre mais plutôt celle d’une lutte et d’une volonté farouche de survivre d’une famille, d’un peuple, malgré la malédiction qui semble planer sur eux.

 

spinalonga3
Spinalonga

 

          Il me semble que la façon dont l’auteur a pris appui sur l’histoire familiale des Pertrakis, dont l’héritage aboutira par ailleurs à une fuite en avant de leur dernière représentante, pour illustrer la vie de Spinalonga est très adroite: la lèpre apparaît comme le symbole de la malédiction de cette famille grecque, ce qui n’est pas sans rappeler le caractère mythique de ce pays et de ses habitants. Le destin de la famille Pertrakis inextricablement lié à celui de la lèpre m’a séduite. C’est l’histoire d’un héritage lourd à porter, d’une malédiction qui a amené une famille à se détruire et se reconstruire ailleurs, tout comme le destin des lépreux qui se sont vus dépouillés de tout et contraints de se recréer une autre vie. Le temps de la lecture de ce bouquin, j’ai totalement respiré et rêvé Plaka: les descriptions sont tellement justes et pittoresques, les personnages sont à la fois  marquants et attachants , même ceux qui se révèlent détestables par moment. Le drame est bien présent mais la volonté et la force des Pertrakis, à l’image de ceux des habitants de Spinalonga, est ineffable.

          Je mettrais un bémol quant au récit initial celui qui relate venue d’Alexis en Grèce: il a à mon sens que peu d’intérêt, si ce n’est d’amener le récit interne. Alexis n’est d’ailleurs guère plus indispensable. J’ajouterais que parfois, le temps de quelques pages, le récit devient peut-être un peu trop romancé à mon goût.

  Après avoir traversé son meilleur hiver depuis des années, Spinalonga connut un printemps radieux. Les insulaires le devaient autant aux fleurs sauvages, qui tapissaient les flancs nord de l’île et s’immisçaient dans chaque fissure de la roche, qu’au sentiment de renouveau insufflé dans la communauté.

La rue principale du village qui, quelques mois plus tôt, ne consistait qu’en une suite de bâtiments décrépits, accueillait dorénavant une enfilade de boutiques coquettes, aux portes et volets fraîchement repeints en bleu ou vert foncé. Les commerçants y exposaient leurs marchandises avec fierté, et les villageois n’y pénétraient plus seulement par nécéssité, mais aussi par plaisir. Pour la première fois, l’île développait une économie propre. Ses habitants procédaient à des échanges commerciaux: ils marchandaient , achetaient et vendaient, parfois avec bénéfice, parfois à perte.

Le kafenion prospérait lui aussi, et une nouvelle taverne ouvrit ses portes, qui fit de la kakavia, une soupe de poissons préparée quotidiennement, sa spécialité.

Ma note: ♦♦♦♦◊

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :