L’Hôtel

Yana Vagner, Mirobole Editions, 508 p.

Un groupe de neuf amis, russes, sont conviés par l’un des leurs à passer une semaine dans un grand chalet privatisé quelque part dans les montagnes d’Europe de l’est. Mais les choses ne vont pas  exactement se passer comme prévu et l’un d’entre eux va être retrouvé à quelques centaines de mètres de la bâtisse. assassiné au moyen de deux coups de bâton à ski. Vient alors le temps des soupçons, des règlements de comptes qui couvent depuis des années, des révélations sur l’histoire et la vraie personnalité de chacun jusqu’à la découverte finale du meurtrier et au dénouement en éclat.

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          C’est un roman que j’ai reçu dans le cadre de la dernière opération Masse Critique organisée par Babelio. Au vu du résumé, j’avoue que je m’attendais à une intrigue un peu convenue mais à ma grande surprise, l’auteur a su m’emmener hors de ces sentiers battus, auxquels je m’attendais.

          Immédiatement, on est confronté à ce groupe de neuf russes, dont on s’aperçoit immédiatement que son meneur est aussi celui qui finance l’expédition en sa totalité, Ivan. Son aura est telle que chacun se laisse vivre sous son joug.  C’est un homme d’affaire, qui partant de rien a réussi dans la vie, et qui tient à en faire profiter son entourage. Leur venue dans cet hôtel s’explique aussi par le fait qu’il souhaite investir dans la production d’un film qui doit se tourner là-hau: film ayant pour actrice Sonia et pour réalisateur, Vadim, tout deux membres de ce groupe. Sonia est une séductrice, autoritaire, elle sait s’imposer. Vadim est soumis à son ami, il souffre d’alcoolisme. A coté d’eux, on retrouve Lora, la jeune épouse d’Ivan, qui a 27 ans, est la seule « pièce rapportée du groupe ».  Tania, écrivain un peu ratée, est mariée à Piotr, celui qui ne dit jamais rien, introverti, qui déteste la violence « Piotr le paisible, Piotr le taiseux« . Lisa, grande rousse, mère de famille parfaite, est quant à elle, la femme d’Egor, avocat. Enfin, Macha, journaliste solitaire.

          Tout ce petit monde hétéroclite s’est réuni pour cohabiter dans un hôtel improbable situé à 2000 km de Moscou. L’auteur prend soin de ne jamais clairement l’évoquer mais il semble bien qu’il s’agisse bien de l’ex-Yougoslavie, confinée entre la mer Adriatique et l’Allemagne. C’est donc neuf russes qui partent le temps d’une semaine dans une contrée étrangère, ancien territoire communiste. Accompagnés du régisseur de l’hôtel, natif du pays, Oscar « chétif et solitaire« , les relations entre le groupe et celui-ci vont être tendues, conflictuelles.

 

« Lora avait eu bien tort, en novice qu’elle était, de continuer à les considérer comme un tout, un morceau d’ambre impénétrable, sous prétexte  qu’ils se réunissaient pour la millième fois, – aujourd’hui, ça n’était pas vrai. Une méchante fissure était apparue, entaillant et brisant le lien clair et familier qui les réunissait depuis vingt ans »

            Le meurtre de l’un d’entre eux va déclencher comme un interlude dans leur vie: le lendemain de leur arrivée, l’électricité va être coupée, puis le corps va être retrouvé, et ainsi ce groupe d’amis, dont les relations vont complètement partir à vau l’eau, va se retrouvé complètement chamboulé, en perte de repères totale. Le lecteur découvre ce groupe, en premier lieu à travers les yeux de Lora, qui, bien qu’elle les fréquente tous depuis des mois, se trouve totalement exclue de ce clan uni qu’ils semblent former. Elle apparaît, dans un premier temps, comme une jeune écervelée, intéressée et superficielle, qui ne s’est accrochée à Ivan que par pur esprit pécuniaire. Elle observe les femmes, Tania, Lisa et Macha qui préparent le dîner et à mille lieux d’elles, elle observe avec envie cette complicité, dont elle s’avère être complètement exclue. Mais dès le lendemain, elle se rend compte que cette façade se craquelle, que leur amitié n’est pas si lisse que cela et possède ses côtés sombres. Ce meurtre révèle, qu’en réalité, quelqu’un parmi eux a ressenti assez de haine pour tuer un ami et mettre en péril leur amitié. Cette remise en question va tous les ébranler. C’est ainsi que le récit va s’attarder sur chacun d’entre eux, plus intimement, l’un après l’autre. Les rancoeurs, les envies, les colères, que chacun à pris soin de garder pour lui pendant des années, vont se mettre à jour et provoquer un bouleversement terrible entre eux sans retour en arrière possible. La dimension psychologique de ce roman est indéniablement efficace: l’auteur réussit à nous faire mettre de côté l’épisode du meurtre même pour procéder à une dissection minutieuse et méthodique de la psychologie de chaque individu, chaque couple présent et des relations entre chacun des amis. Dans ce huis-clôt Sartrien, l’enfer n’est plus l’assassinat cruel dont a été victime l’un des leurs, mais la divulgation de sentiments si longtemps enfouis qu’ils finissent par ressortir avec intensité et éclats.

          En effet, l’important, dans ce thriller, n’est pas tant le meurtre par lui-même mais plutôt les remous qu’il provoque et les sentiments qui ont contribué à ce meurtre. Car il n’est que l’aboutissement d’un épiphénomène, d’une situation qui s’est progressivement délabrée au fur et à mesure de ces vingt années d’amitié. L’onde de choc qu’il déclenche servira aux huit russes à revenir sur leur passé, ce qu’ils évitaient soigneusement de faire jusqu’à là, à redonner un nouveau départ à leur vie après avoir pris conscience de ce qu’ils voulaient vraiment. Les amitiés, les mariages, tout est remis en question.

 

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Serbie

 

« Si l’on y prête attention, on s’aperçoit que le courant qui monte de la cave arrive par secousses, tel un sang épais qui coulerait dans les veines de la vieille bâtisse, et les délicates spirales des ampoules mates pulsent au  rythme des rétractations de son cœur au gasoil (…) L’Hôtel s’est animé pour un temps, tel un patient à l’agonie après une piqûre d’adrénaline – mais cette vie est condamnée et vouée à une mort imminente »

          Rien de tout cela n’aurait pu se passer ailleurs que dans ce lieu presque vivant, énigmatique, isolé au milieu des massifs européens. Ce bâtiment est en réalité un ancien pensionnat construit sous l’ère soviétique et qui devint lieu de villégiature pour les membres du Parti.  L’hôtel, personnifié sous différents angles, devient peu à peu une figure monstrueuse comme si le mal de chacun et l’horreur du geste commis s’identifiait au caractère de la bâtisse. Cet endroit exhale comme une odeur de mort. Comme si ce lieu avait  exacerbé à un point tel les passions et les sentiments de chacun qui ne pouvaient qu’éclater à travers un drame nécessaire au dénouement des tensions et à travers la destruction de l’un d’entre eux. Car il semble que n’importe ou ailleurs, la situation aurait continué à être ce qu’elle était, les faux-semblants et les non-dits auraient certainement fait long feu pendant un moment encore. Enfin, le dénouement du roman marque ce retour à la vie de façon quelque peu spectaculaire, que je vous laisse découvrir par vous-même.

          J’ai beaucoup aimé ce roman, qui ne joue pas vraiment sur les codes habituels du roman policier en empruntant son traditionnel schéma: meurtre, enquête, suspect, fausse piste, résolution. Mais davantage sur la psychologie individuelle de huit personnes, qui font cohabiter leur amitié tant bien que mal depuis des mois. Il n’y a là aucun enquêteur, aucun inspecteur pour mener une quelconque enquête. Dans l’obscurité et le froid, les choses finissent par se révéler elles-mêmes, les gens se dévoilent peu à peu et les conflits éclatent de front. La lumière sur l’identité du meurtrier ne se fera qu’à travers la révélation de leur propre vérité.

          L’un des deux autres points fort de ce roman est cette confrontation entre ce groupe des russes et Oscar, l’intendant, issu de parents yougoslaves: on assiste en effet au réveil des vieilles rancunes d’un habitant du pays satellite de l’ex-URSS, qui voit ses hôtes presque comme de potentiels ennemis. En effet, cette rancoeur issue de l’explosion du bloc soviétique est loin d’être digérée et va compliquer les relations autant d’un côté comme de l’autre: les uns se méfient profondément d’Oscar, marqué par les convictions du père à l’égard de cette ancienne république soviétique qu’il chérissait, qu’ils considèrent pourtant comme profondément Européen. Lui, affiche son animosité pour tout ce qui est relatif à la Russie, ses habitants, sa culture. A tel point que plusieurs fois, ils ne seront pas loin d’en venir aux poings.

         Enfin, je tenais vraiment à souligner le style de l’auteur que j’ai trouvé particulièrement brillant, très imagé, très efficace. Yana Vagner n’a pas eu besoin d’avoir recours à une accumulation d’effets de suspens  pour rendre son histoire palpitante, son écriture a réussi à maintenir mon attention tout au long de ces cinq cents pages. C’est une belle découverte que j’ai faite là, je ne peux que vous inciter à lire ce roman!

Les ombres dansent le long des murs, lèchent les natures mortes et leurs teintes fumées. Piotr s’est recroquevillé dans un coin de la table, aussi transparent et silencieux qu’un fantôme. Cette journée ne se terminera jamais, comprend Egor avec un effroi soudain. Quoi qu’on fasse, on est coincés dans ce labyrinthe de pièces froides et de couloirs étroits et on va errer éternellement sous les têtes de cerfs. Salir la vaisselle et essayer toutes les chaises une par une autour de cette table gigantesque. On va se tourmenter, s’humilier mutuellement dans le froid et l’obscurité, avoir honte de nos péchés. Comme si ce n’était pas seulement … , mais nous tous qui étions morts ici, tous jusqu’au dernier? Et cet endroit, ces pièces et ces couloirs, les têtes accrochées aux murs et la glace dehors, c’est un piège. Un purgatoire. On ne nous laissera pas sortir d’ici tant que nous ne serons pas repentis pour tout ce que nous avons fait.

Ma note: ♦♦♦♦◊

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