Le Rêve du Philologue

Bjorn Larsson, Editions Grasset, 286 p.

Voila un recueil de neuf nouvelles. Toutes ont pour point commun de mettre en scène un homme ou une femme, éminent professeur à l’université, (philologue, généticienne, grammairien, astronome, spéléologue, virologue, philosophe, chimiste et écrivain), souvent docteur dans sa spécialité. Chacun d’entre eux pratique sa science jusqu’à l’obsession jusqu’au jour ou tout s’arrête brutalement pour une raison ou une autre. A titre d’exemple, la lubie du philologue de la première nouvelle, Stenlud Knut, sera de retrouver le manuscrit dont Chrétien de Troyes s’est inspiré et qui narrait l’histoire du Graal en sa totalité. Il abandonnera son poste, sa vie, pour s’adonner au but qu’il s’est fixé.

livre philologue

 

Philologie:

Étude, tant en ce qui concerne le contenu que l’expression, de documents, surtout écrits, utilisant telle ou telle langue

Étude des mots, des documents (écrits ou autres) et de tous les contenus de civilisation impliqués

Source: cnrtl.fr

 

          C’est souvent assez compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, œuvre fragmentée, comme on peut le faire d’un roman. Mais, ici, l’unité est incontestable et les protagonistes, puisque chacune des nouvelles se concentre sur un unique personnage, se ressemblent énormément. D’ailleurs, les nouvelles sont structurées exactement de la manière, seul le domaine d’expertise scientifique diffère: chaque chercheur prend la décision, à un moment de sa vie, d’abandonner son poste d’enseignant pour se consacrer totalement à la recherche qu’il considère être comme  le média unique de la révélation possible de leur génie, de la reconnaissance ultime de leur personne par toute la communauté scientifique à laquelle ils appartiennent. Leur passion à l’égard de leur discipline n’a d’égal que la ténacité et le dévouement sans faille avec lesquelles ils se dévouent. Chacun d’entre eux se croit sur le point de faire une découverte sans précédent, et pourtant, à chaque fois, le disque se raye, et cette découverte ardemment attendue finit par perdre tout son intérêt.

Si l’on veut être à la hauteur des idéaux qu’impose la science, il convient de se méfier de l’amour. Chacun s’accorde à dire qu’il rend aveugle ou du moins qu’il vous prive momentanément de discernement.

Quel constat?

          L’absolutisme avec lequel chacun voue sa vie à son domaine d’expertise est sans concession. Souvent, ces chercheurs, et ce dans tous les sens du terme aussi bien scientifique étymologique, n’ont ni mari/femme ni enfant. Ils vivent leur science comme un sacerdoce. Et ils iront au bout de celui-ci. Or, à un moment donné, l’élément humain entre en compte et va chambouler toute leur vie, qu’ils avaient si bien réglée, vouée à la découverte de leur vérité. Outre le fait qu’une vie d’ascète telle qu’ils la mènent aboutit à un échec scientifique des plus cuisants, on peut se demander dans quelle mesure l’auteur n’a pas voulu démontrer qu’il ne peut exister de science sans humanité, sans amour, en étant coupé totalement du monde qui abrite ce savoir. Que ces positions trop rigoristes et radicales ne contribuent qu’à leur propre autodestruction. La négligence du caractère de l’Homme, qui reste un être profondément motivé par un espoir inextinguible, a mené le spéléologue Joseph Guimaud à sa perte. Vouloir tout réduire à l’élément scientifique est vain comme le démontre la deuxième nouvelle ou généticienne veut s’acharner à prouver que l’homosexualité est inscrit dans les gènes.

          La quête du sens, qui se veut être d’ordre scientifique d’abord, ne se révèle être qu’un objectif personnel, qu’une façon de se prouver à eux-mêmes leur propre valeur au monde, on pourrait dire une façon de trouver leur place dans ce monde. Quoi qu’il en soit, le lecteur en ressort avec l’impression qu’à la façon dont ces personnages vivent, ces deux univers, le scientifique, et le personnel sont totalement incompatibles l’un avec l’autre. En effet, l’astronome, à partir du moment où elle succombera au plaisir de la chaire, les choses s’enchaineront inexorablement jusqu’au moment où elle choisira de délaisser sa science.

Elle n’osait pas exposer la vie à laquelle elle avait donné naissance au risque de vivre avec une mère déchirée par l’angoisse ontologique

Quelle issue?

          Bien souvent, il  n’y a pas d’issue: après que le philologue Stenlund Knut a trouvé le manuscrit original du Graal, et une fois son enthousiasme retombé, il choisira de ne pas dévoiler sa découverte au monde (pour une raison que je vous laisserai découvrir) et de la garder pour lui. De la même façon, le spéléologue dans tout son émerveillement causé par la découverte d’une nouvelle grotte, ne pensera pas à chercher une voie de secours. Le virologue dans sa recherche fiévreuse d’un anticorps pouvant lui valoir le prix Nobel  ne s’offusquera pas de se voir dérober le prix tant mérité par un ancien assistant à lui, ayant utilisé les résultats de leur travail en commun pour parvenir à sa récompense. L’essentiel pour lui c’est de savoir qu’il aurait mérité ce prix. De mon point de vue, je dirais que ces nouvelles traitent avant tout de cette victoire sur eux-mêmes issue de la sagesse qu’ils acquièrent par l’acceptation de leurs limites. Mais, elle n’est pas suffisante pour certains, car la vie perd tout son sens une fois leur but atteint.

 

larsson
Bjorn Larsson

 

          J’ai aimé le contraste formé entre les titres « Le virologue qui voulut montrer de quoi il était capable » ou « L’astronome qui eut d’autres chats à fouetter » dont l’ironie mordante s’oppose au formalisme des recherches qu’ils mènent et de leur statut au sein de la communauté scientifique, familliale, sociale. J’ai vraiment ressenti le fait que l’auteur tenait à prendre beaucoup de recul face à ce monde universitaire pontifiant et figé, sûrement, en tout cas, à dénoncer une minime partie de la communauté scientifique qui a perdu sa raison d’être en oubliant la dimension humaine, donc tout à fait imprévisible, de ses recherches. Je pense, entre autre, à la nouvelle « L’amour malheureux de la généticienne » ou, comme je l’ai précisé plus haut, le personnage éponyme Helena von H. cherche minutieusement à prouver que l’homosexualité est inscrite dans les gênes alors que finalement, l’homme, homosexuel bien entendu, dont elle est amoureuse, finit par lui avouer qu’il est tombé amoureux d’une femme!

 

Les gens peuvent me croire fou, maintenant. Ce n’est pas cher payé pour avoir acquis la certitude de sa propre valeur.

Quel but ?

          Le récit à travers la voix de Sverler Petterson, linguiste   de la troisième nouvelle, explique clairement que la découverte de Chomsky a « prouvé qu’un ordre universel régnait au sein de ce chaos ».  La science apparaît donc, dans un premier temps, comme le moyen le plus clair de donner à un sens à leur vie, une façon rapide et ordonnée de catégoriser l’inclassable, soit tous les phénomènes aléatoires de la vie. On ressent parfaitement le fait que Bjorn Larsson dénonce la monomanie maniaque, parfois la démesure des ambitions et des égos,  de cette poignée de scientifiques, qui ont fini par se perdre eux-mêmes dans l’immensité de recherches infinies vouées, parfois, à l’autodestruction.

          J’ai trouvé cela enrichissant de plonger dans chaque univers, même si, quelquefois, ce n’est pas forcément aisé de comprendre les domaines de la linguistique pure et dure,  l’astronomie ou la virologie. J’ai eu un penchant particulier pour la première nouvelle, éponyme, « Le rêve du Philologue » et la toute dernière « l’écrivain qui trouva une recette », qui traite d’un écrivain à court d’inspiration, qui se met à la recherche d’un manuscrit de Flaubert, solution qui lui serait salvatrice.

          Ces nouvelles sont très plaisantes à lire, comme elles suivent toutes plus ou moins le même schéma narratif, on voit vite ou l’auteur veut en venir. La science si immense et puissante soit-elle ne suffit pas, comme seule ligne directrice de vie, à construire une existence équilibrée et satisfaisante, la vie ne se réduisant pas aux lois implacables et cartésiennes de cette science.

 

L’univers est immensément grand. Même si je vouais toute mon existence éveillée à l’observer, je n’en verrais qu’une infime partie. Je dois reconnaître que j’ai du mal à accepter le fait que la plus grande part de ce que j’aurais vu disparaîtra avec moi. Si je pouvais formuler un vœu susceptible d’être exaucé, ce serait que les souvenirs soient automatiquement enregistrés dans une vaste mémoire collective transmissible aux générations futures. Il est désespérant de se dire que l’essentiel des connaissances et de l’expérience que chacun de nous accumule disparaîtra avec nous. Pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux  à nous en inquiéter? Les religions elles-mêmes ne se soucient pas de perpétuer les connaissances. Ne serait-ce pas une consolation que de s’imaginer Dieu en possession d’un gigantesque disque dur dans lequel tout ce dont nous avons conscience pourrait être stocké pour l’éternité, afin que cela ne risque pas de se perdre?

Ma note: ♦♦♦◊◊

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :