Sonietchka

Ludmila Oulitskaïa, Editions Gallimard, 117 p.

Sonietchka, c’est le récit d’une jeune femme un peu disgracieuse, qui a la tête perpétuellement plongée dans les livres depuis son enfance. Au fin fond de la réserve de la bibliothèque de Sverdlosvsk, dans laquelle elle est employée, et sans avoir vraiment vécu jusque-là, elle fait la rencontre de Robert Victorovitch, peintre plus âgé, qui tombe son charme et dont elle s’empresse d’accepter les avances. Une fois mariés ensemble, ils ont une fille, Tania. Sonietchka, pilier de sa famille, mène alors une vie heureuse, que viendra bientôt chambouler l’apparition de Jasia, l’amie de Tania.

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         Après ma formidable découverte de Ludmila Oulitskaïa à travers ses nouvelles du recueil Les Pauvres Parents, j’ai eu très envie d’enchaîner avec son premier et très court roman intitulé Sonietchka. Roman dont je n’ai reçu que des louanges sur Instagram, ce qui a largement contribué à cette si rapide lecture, car d’habitude il est rare que j’enchaîne deux ouvrages d’un même auteur. Mais, si vous avez lu mon article précédent, mon enthousiasme pour cette auteure a été tel que je me suis dit que je ne pourrais qu’aimer ce roman. Et j’avais raison!

          Sonietchka – de son vrai nom Sofia Iossifovna – est le diminutif de Sonia, lui-même diminutif de Sofia. La sonorité de ce prénom m’a plu d’emblée, tout comme son personnage même s’il semble être un peu triste au prime abord. C’est une jeune fille au physique ingrat qui grandit aux côtés de sa soeur et son frère, ses exactes opposés, mais isolée dans le monde qu’elle s’est créé à travers ses lectures. A un point tel que cela devient le trait principal de sa personnalité et que son corps s’est déformé au contact constant et journalier de la chaise. La lecture est pour elle plus qu’un passe-temps ou passion, c’est un véritable mode de vie, qui lui permet de s’épanouir dans son univers à elle. Elle les enchaîne, sans discontinuer, comme une drogue, comme seul fil conducteur à sa vie, qui ne prend de sens que dans ces livres qu’elle dévore et qu’elle revisite la nuit dans son sommeil. Indifférente au monde extérieur, c’est encore dans une bibliothèque qu’elle intégrera à sa façon le monde du travail. Elle passe en quelque sorte de la bulle apaisante et bienveillante de son foyer à celle de cet univers où elle continue à être confinée au milieu des livres, refusant par là toute intégration au monde extérieur. De jeune fille invisible elle devient une jeune femme tout aussi peu visible, perdue entre les étagères poussiéreuses d’une réserve et de ses fiches rabougries. Ainsi, cet amour de la lecture s’accorde à une volonté d’esquiver la réalité d’une vie dure et « miséreuse » qu’est celle de ses parents, entre autres. Ce repli sur soi volontaire s’apparente à une retraite monacale, au renoncement de tout désir. Jusqu’à sa rencontre, inespérée et inattendue, avec celui qui sera son mari, Robert Victorovitch, petit homme malingre, plus âgé qu’elle et qui exerce la fonction d’artiste-peintre. Homme plutôt hors du commun, décrit comme un grand séducteur de femmes, qui a passé sa vie à « trahir » les espoirs de son entourage, à fuir loin des attentes que les autres avaient de lui.

          Contre toute attente, cette union improbable d’une jeune femme aussi innocente que lui est un homme expérimenté va se réaliser comme une évidence et se révéler être heureuse, du moins, le temps de ses premières années. Ce sont deux personnalités absolument antinomiques, Robert Victorovitch apparaît être un célibataire endurci, farouchement réfractaire au mariage, mais qui se trouvent et se complètent. Lui voit en elle ce que personne d’autre n’a jamais su voir, et c’est ce qui constitue la poésie même de ce livre: d’une personnalité qui semble aux premiers abords être un peu terne et triste, sans attrait particulier, notre peintre découvre une jeune femme pleine d’attrait et porteuse d’une certaine lumière qu’il n’a jamais trouvé chez nulle autre avant elle.

         C‘est une vie de couple qui se construit autour de longues conversations au détriment des livres que Sonia délaisse peu à peu et qui paraissent bien ternes à côté des petites joies que lui réserve sa nouvelle vie. Elle s’épanouit doucement mais sûrement jusqu’à la naissance de leur fille Tania. Sonia vit et profite de son bonheur, qu’elle retrouve dans les moindres tâches domestiques ingrates, jusqu’à l’arrivée de Jasia, amie de Tania, une belle polonaise de 18 ans, qui va définitivement bouleverser la vie de la famille. Jeune orpheline qui provoque à la fois l’admiration, le désir, la compassion des trois membres de la famille. Tandis que Jasia profite de la place que les trois sont prêts à lui accorder au sein de leur foyer, Sonietchka est prise de pitié pour elle, Tania est un temps attirée par elle. Mais c’est sa relation avec Robert Victorovitch qui va mettre un terme à l’union de ce foyer pour laisser place au bonheur égoïste du père de famille qui semble renaître dans la découverte de ces nouveaux sentiments et plaisirs que lui provoque sa relation charnelle et sentimentale avec la jeune fille. C’est une relation qui verse dans l’ambiguïté, Jasia étant sans cesse désignée par le terme « la fillette » alors qu’on devine que son amant a dépassé la soixantaine d’années. Tandis que Sonietchka, dans son aveuglement béat et toute à son regret de n’avoir pas eu d’autres enfants, est ravi de s’occuper de cette nouvelle fille. Jasia apparaît comme le symbole d’une lumière renouvelée, la fin de la stérilité de Sonia, qui n’a jamais pu avoir d’enfant après Tania, et de son mari, qui se remet à peindre avec acharnement vingt ans après avoir arrêté, et qui permet même l’épanouissement intellectuel de Tania. Jasia est comme un renouveau inespéré de sensations dont le souvenir est depuis longtemps enfoui, la découverte d’une volupté, d’un désir sans précédent. Une apothéose de joies et bonheurs jusqu’à la chute ultime: la perte de leur demeure, comme symbole de la dissolution du couple, des années heureuses, le départ de Tania.

        Malgré la désertion et l’abandon de son mari, Sonia a été admirée, aimée et choyée par lui et elle ne pourra pas oublier cela. Même si elle retourne dans ses livres, c’est avec le souvenir du bonheur inespéré qu’elle a connu entre son mari et sa fille et qui a laissé quelques traces immuables. Si Jasia apparaît comme étant la lumière qui redonne un dernier sursaut de vie à cette famille, Sonietchka me semble en vérité être celle qui a réellement permis aux uns et aux autres de mener une vie aussi heureuse que possible. Acceptant Jasia au milieu de son foyer, c’est une maîtresse potentielle qu’elle a introduit mais surtout une autre fille qui a su lui rendre son affection à sa manière à elle. A force de sacrifices insensés aux yeux de leur entourage, Sonia est celle d’où provient la véritable lumière qui entretient la vie de cette famille et de ce roman. Un personnage inoubliable!

Là, il prit peur. Il y avait longtemps qu’il ne bâtissait plus de projets. Le destin l’avait conduit dans des lieux ni sinistres, dans l’antichambre de l’enfer, sa volonté animale de survivre était presque à bout, et les crépuscules de l’existence d’ici-bas ne lui semblaient plus si attirants, or, voilà qu’il se trouvait devant une femme éclairée de l’intérieur par une réelle lumière, il pressentait en elle une épouse qui abriterait entre ses mains fragiles sa vie exténuée recroquevillée contre terre, il voyait aussi qu’elle serait un doux fardeau pour ses épaules qui n’avaient jamais supporté de famille, pour sa virilité frileuse qui avait fui les charges de la paternité et les contraintes du mariage…Mais comment avait-il pu penser…Comment ne lui était-il pas venu à l’idée…Elle appartenait peut-être à un autre, à un jeune lieutenant ou à un ingénieur en chandail rapiécé?

Cybèle le défia de nouveau de sa langue rouge et pointue, et son cortège somptueux de femmes obscènes, affreuses, mais qu’il connaissait toutes à merveille, se tortilla dans des lueurs écarlates.

Ma Note: ♦♦♦♦◊

3 commentaires sur “Sonietchka

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  1. Ton enthousiasme est communicatif, je dois le lire (il est dans ma bibliothèque depuis quelques semaines fort heureusement :-)). J’ai vu qu’elle avait sorti un nouveau livre en français, L’échelle de Jacob, qui se passe dans les années 70 en URSS, englobant 3 générations. J’ai lu un avis très positif dans Le Monde des livres. Peut-être une piste pour une troisième lecture de Oulitskaïa ! 🙂

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  2. Il faut dire que j’ai eu un gros coup de coeur pour cette auteure avec son recueil de nouvelles :)) Merci pour l’info, tu me donnes très envie de lire son nouveau roman 😍 mais avant il faut absolument que je m’attaque à Svetlana Alexievitch !!

    Aimé par 1 personne

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