Le Mal en Soi

Antonio Lanzetta, 284 pages, Editions Bragelonne Thriller

A Castellaccio, un corps de femme décapité est retrouvé suspendu à un saule: le commissaire Ernesto De Vivo, accompagné du journaliste et écrivain Damiano Valente, surnommé le chacal, traînant avec lui un corps à moitié dévasté, avec une jambe claudiquante et un oeil hs larmoyant Ce meurtre n’est pas sans rappeler celui de Claudia Carbone, trente et un ans plus tôt, dont le corps a été découvert dans les mêmes circonstances, également amie de Valente. Coopté sur cette enquête, Valente va devoir remonter le passé au sein de cette ville jusqu’à l’époque de son adolescence pour parvenir à débusquer l’identité du tueur du Saule.

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         C‘est un peu tard qu’en France nous découvrons Antonio Lanzetta, qui a déjà quelques publications à son actif en Italie, et son roman Le Mal en Soi, publié en décembre 2016 dans son pays natal. J’ai reçu ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique organisée par Babelio au mois de mars, que je remercie ainsi que la maison d’édition Bragelonne. Lorsque je perds un peu le goût de la lecture, j’essaie généralement de me plonger dans un roman policier et la plupart du temps ça réussit à me redonner un peu de motivation. Celui-ci n’a pas fait exception, d’autant qu’en matière de polar, j’avais envie de quitter un peu le nord scandinave pour explorer d’autres horizons. Et me voilà en Italie du sud, à Castellaccio qui se situe sur la côte Tyrrhénienne, en province de Salerne, dans la région du cilento.

          Un des gros points forts de ce polar est qu’il ne donne pas la voix qu’à un seul narrateur mais à plusieurs protagonistes et à  des époques différentes: en effet, sa composition particulière alterne entre chapitres intitulés « Aujourd’hui », qui ont la tâche de se concentrer sur le crime actuel, et les autres chapitres qui ramènent le lecteur quelques dizaines d’années dans le passé, en 1985 exactement, un peu avant que le crime originel ait été commis. Très habilement, ces deux fils narratifs finissent par se rejoindre dans un final assez réussi, où le récit des années 85 finit par apporter une réponse aux questions du récit actuel que l’auteur laissait volontairement en suspend. Ce procédé, dans ce cas-ci, est très habilement utilisé, ces flash-backs nous ramène aux origines de ces meurtres et nous présente cette bourgade, ses habitudes, où vivent Flavio, jeune adolescent qui vient de perdre sa mère, nouvellement installé à Castellaccio, et sa bande d’amis. L’auteur s’attarde quelque temps sur leur vie qu’ils passent sous le soleil estival brûlant et étouffant au sein d’une société italienne profondément hiérarchisée: dans un des tout premiers chapitres, Don Mimí, son grand-père qui l’a accueilli, déambule sur sa moto à Castellaccio comme un baron dans son domaine, respecté et salué par chacun. Jusqu’à ce qu’il tombe sur plus forts que lui, les nouveaux arrivants, les Stabiesi, mafiosi de leur état, qui sèment la terreur en rackettant les commerçants et les artisans du coin tout en réorganisant et développant cette société. A coté d’eux, batifole ce groupe de jeunes adolescents aux caractères bien trempés mais tout aussi différents les uns des autres, qui vivent leurs premiers émois entre mer et montage qui ornent les paysages de Castellaccio jusqu’aux premières disputes, aux premières échauffourées, au premier meurtre, celui qui va modifier irréversiblement le cours de leur vie.

        Trente ans plus tard, c’est un journaliste cabossé, abîmé, aussi bien psychiquement que physiquement, qui va nous prêter son regard pour assister au cheminement de l’enquête le long de la périlleuse route qui mène à la vérité. L’auteur prend soin de ne rien nous révéler ni sur ce journaliste ni sur le lien entre l’affaire et ce qui s’est passé trente ans, on comprend seulement que Damiano Valente appartenait à ce groupe de jeune gens.

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        Le rythme est assez lent pendant la première centaine de pages, certainement dans l’optique de laisser le temps suffisant au lecteur pour qu’il s’imprègne de l,atmosphère et mentalité si particulière de cette ville italienne piégée entre les dérives d’un système mafieux qui n’a de cesse de parasiter la société et la désertification des jeunes qui partiront faire leur vie ailleurs. Mais on ne s’ennuie jamais, bien au contraire. J’ai aimé lire cette rencontre entre un petit-fis et son aïeul, qui se tournent autour avant de finir par s’apprivoiser l’un l’autre. J’ai aimé assister à ces relations entre adolescents qui essaient de faire cohabiter leur caractère et leurs émois, leurs sentiments, qu’ils ont parfois du mal à maîtriser. Quant à l’enquête par elle-même, Antonio Lanzetta réussit à nous mener à l’aveugle jusqu’au dénouement sans que l’on puisse émettre le moindre début d’hypothèse valable quant à l’issue de l’investigation et aux motivations de l’assassin. J’avoue que la combinaison de tous les éléments que j’ai cités auparavant font de ce roman un polar très cohérent et captivant, même passionnant. Certaines ficelles sont peut-êtres un peu grosses, comme le fait que le cadavre ait été décapité, pendu à un saule, images que j’ai trouvé un peu trop caricaturales, trop exploitées, tout comme le personnage du journaliste-enquêteur solitaire Damiano Valente, portrait qui m’a rappelé tant d’autres personnages issus de cette même lignée d’hommes abîmés par la vie, le temps et les épreuves et qui réussissent à peine à rester à flot dans la noirceur du monde auquel ils sont confrontés. Quand au style de l’auteur, il est à mon sens un peu brute et classique.

          En somme, c’est un roman policier que j’ai pris plaisir à lire et que je recommande sans hésitation, d’autant que c’est seulement le second polar d’Antonio Lanzetta (Sous la pluie, son premier polar, vient également d’être publié en France, 2015 en Italie), auteur qui a écrit avant cela quelques romans issus du genre fantasy-science fiction. Un dernier détail, le bandeau du roman (que j’ai bien évidemment égaré!) évoquait Stephen King, tissant un lien entre cette histoire et celles du maître de l’horreur, mais je crois que c’est une fausse bonne idée car j’estime qu’on est très loin du registre de King malgré la qualité indéniable du roman d’Antonio Lanzetta. N’en tenez donc pas compte. C’est avec grand plaisir que je lirais volontiers son polar précédent Sous la pluie, d’autant qu’il reçoit une excellente critique sur Babelio et peut-être son tout dernier roman, pour l’instant uniquement publié en italien I figli del male.

Les yeux vitreux de la jeune fille le regardaient fixement à travers le voile de moucherons qui lui couvrait le visage. Deux iris bleus pleins de répulsion et de terreur.

Un éclair de douleur traversa la jambe de Damiano Valente, fusant comme une onde putride depuis le fémur jusqu’à l’estomac, et il vacilla. Il s’accrocha à sa canne et ses articulations blanchirent. Le flash d’un Reflex illumina la pâle écorce du saule. Ses branches noueuses émergeaient des vestiges d’une construction au toit défoncé. Les pierres noircies étaient dévorées par la mousse et les plantes grimpantes.

Damiano observa les ruines, puis le vieil arbre maudit, et frissonna. Sa voix avait tremblé au téléphone lorsque le commissaire De Vivo l’avait appelé pour le mettre au courant. Il avait même dû lui demander de répéter l’endroit exact ou ils l’avaient retrouvée, tant il peinait à y croire. Appuyé contre le frigo, il avait tenté de maîtriser sa respiration dans l’espoir que ça passerait. S’il raccrochait, s’il sortait de la cuisine et se traînait jusque dans son bureau, s’il faisait semblant de rien, alors la vie reprendrait sûrement son cours normal.

Ma Note ♦♦♦♦◊

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