Chronique d’hiver

Winter Journal

Paul Auster, Editions Actes Sud, 252 p.

A l’aube de ses soixante-quatre ans, Paul Auster a pris le parti de revenir sur son passé, tout comme il l’a fait après la mort de son père dans L’invention de la Solitude. Chronique d’hiver est, en quelque sorte, une anthologie de ses souvenirs les plus marquants sans qu’il n’y ait vraiment de fil conducteur entre eux : des lointains souvenirs qui ont marqué son enfance, ses études, ses histoires d’amour, sa mère, les différents lieux qu’il a habités depuis sa naissance.

IMG_20180426_183729.jpg

          Linvention de la solitude est la première oeuvre de l’auteur américain que j’ai eu l’occasion de lire il y a vingt ans de cela. Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre, je ne sais plus vraiment, toujours est-il que quelques années après une longue pause austerienne, c’est par une drôle de coïncidence je me sois replongée dans son oeuvre à travers, encore une fois, la mémoire retranscrite d’un écrivain qui explore son passé, sa Chronique d’hiver. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est le procédé narratif utilisé, plus qu’un simple monologue, il s’agit véritablement d’un dialogue, le lecteur est le témoin muet d’une sorte de confrontation entre l’auteur, qui retranscrit ces souvenirs, et la personne, qui les a vécu, puisque Paul Auster utilise la seconde personne du singulier, s’adressant à l’acteur de cette vie dont l’écrivain se fait le témoin. Comme si cette mise à distance de lui-même, l’homme à la plume relevant et commentant les petits ou grands événements qui ont constitué la vie de l’homme, était nécessaire pour dresser rétrospectivement ce panorama, plutôt complet, de sa vie avec toute la circonspection et la maturité que lui permet cette prise de recul.

         Fait remarquable, il n’y a pas vraiment de découpe préétablie du texte, aucun chapitre, partie ou autre mise en forme narrative, le texte est simplement segmenté par le biais de sauts de lignes, et ces paragraphes ne présentent aucune transition spécifique entre eux. Auster passe d’un souvenir à l’autre, d’une remarque à une autre, sans prendre vraiment la peine de cadrer au préalable toutes ses évocations.

           Chronique d’hiver présente un homme qui se met à nu, qui ne recherche et sert ni justifications, ni excuses (on est bien loin des Confessions d’un Rousseau qui tente de légitimer ses erreurs), il ne se fait aucune concession, il expose la vérité telle qu’il l’a ressentie et qu’il la voit quelques années après, vérité quelquefois triviale, quelquefois crue, pas de grands sentiments, aucune fioriture ou élan de sensiblerie superflue. Cela reste pourtant très fluide et agréable à lire, même s’il saute parfois du coq à l’âne, la simplicité même de ses confessions qui n’en prennent ni la forme ni le ton rend ce texte très plaisant à lire. Il est clair qu’en couchant sur papier le récit entrecoupé et subjectif de ses souvenirs, Paul Auster prend plaisir à se réapproprier sa vie, à revivre et profiter encore de ces instants de vie, ses moments de bonheur aussi bien que ses épisodes plus difficiles. Tout comme L’invention de la Solitude, qui me semble être comme un préambule à ce texte-là, l’auteur semble vouloir retravailler à sa façon son passé comme il l’a fait de la relation avec son père, relation complexe et inaboutie, qu’il s’est attaché à explorer pour y mettre un point final à travers ses écrits. Car ici, entre autres choses, une partie du livre, peut-être la plus touchante à mes yeux, est consacrée à sa mère, à la vie de celle-ci et la façon dont il a vécu sa mort. Cette mise à distance que constitue l’écriture me semble être un moyen pour l’auteur afin d’exorciser les derniers démons qui le tiraillent face aux situations encore en suspens et ravivées par les morts soudaines en posant un regard plus apaisé sur ces évènements. Loin de la gravité du décès et du deuil de la mère, le texte est également parsemé de multiples anecdotes plus ou moins significatives, qui apparaissent au gré de la mémoire d’Auster, on retrouve entre autre une réflexion liée à son expérience avec un chauffer de taxi parisien qui a refusé de le prendre en charge (trajet pas assez rentable!) sa famille et lui alors qu’ils étaient chargés de bagages.

          Ce travail de mémoire est particulier puisque tout à fait subjectif finalement, cela n’a rien à voir avec un quelconque ouvrage biographique, on assiste à la vie de Paul Auster telle que lui s’en rappelle: aucune linéarité dans le fil des souvenirs mais des blocs non soudés les uns aux autres, qui surgissent et disparaissent au gré du hasard mémoriel, surgissant à n’importe quel moment du récit. Paul Auster s’y confie sans détour, laisse percevoir tous les événements importants de sa vie, se confie sur son entourage, les sentiments qu’il éprouve. En cela, je crois qu’il coupe l’herbe sous le pied de futurs biographes, qui auront sans doute l’idée de se charger de ce travail rétrospectif car je crois qu’on ne pourra trouver de meilleure biographie que celle-ci. L’auteur ne se contente pas que d’évoquer les événements importants de sa vie, il n’oublie pas d’agrémenter son récit d’histoires, qui peuvent paraître anodines, mais qui ont l’avantage d’apporter un éclairage unique sur le caractère et la personnalité, les choix de l’auteur, ce qu’un biographe extérieur aurait peu de chances de faire. A mi-chemin entre la biographie et le journal intime, cet ouvrage se veut dans la continuité même d’Inventaire de la solitude, vingt cinq ans après sa publication, et sa lecture est tout autant passionnante. L’écriture d’Auster est très intimiste, le lecteur acquiert ici le rôle de confident, certes muet et peu présent, on finit toutefois le livre avec l’impression d’avoir partager un moment confidentiel avec un ami. Cette proximité qu’Auster réussit à créer avec son lecteur est la grande réussite de cette chronique, son don à susciter et maintenir l’intérêt et l’attention du lecteur à ce récit est indéniable. Malgré un récit pour le moins assez fractionné, même dans les anecdotes les plus simples, presque banales, le style d’Auster est délectable, ce qui a fait que j’ai lu son livre quasi d’une traite. Une jolie réussite, une fois encore, qu’Auster peut mettre à son actif!

Tu ne pouvais pas pleurer. Tu ne pouvais pas exprimer ta peine comme on le fait normalement, et donc ton corps a craqué et il a exprimé ta peine pour toi. Sans les divers autres facteurs qui ont précédé la crise de panique (l’absence de ta femme, l’alcool, le manque de sommeil, le coup de téléphone de ta cousine, le café), peut-être cette crise ne se serait-elle jamais produite. Mais au bout du compte ces éléments n’ont qu’une importance secondaire. La question, c’est de savoir pourquoi tu n’as pas pu te laisser aller pendant les minutes et les heures qui ont suivi la mort de ta mère, pourquoi, pendant deux jours entiers, tu n’as pas été capable de verser la moindre larme pour elle. Etait-ce parce qu’une partie de toi se réjouissait secrètement de sa mort? C’est la une pensée sombre, si sombre et si troublante que tu redoutes de l’exprimer, mais même si tu acceptes d’envisager la possible vérité de cette pensée, tu doutes qu’elle soit en mesure d’expliquer ton incapacité à verser des larmes.

Ma note: ♦♦♦♦♦

3 commentaires sur “Chronique d’hiver

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :