Le Voyage dans le Passé

Stefan Zweig, Editions Grasset, 173 p. (édition en allemand et français)

Reise in die Vergangenheit , Ma Note: ♦♦♦◊◊

Louis, jeune et brillant chimiste, part un jour loger chez son patron, le Conseiller G. directeur des usines de Francfort, afin de lui servir de secrétaire particulier. Il y fait la connaissance de son épouse – dont nous ne saurons jamais le nom – qu’il va côtoyer quotidiennement et dont il va tomber amoureux. Cet amour sera réciproque mais platonique. Louis, grâce à son investissement dans la société et son talent, partira au Mexique pour une mission, qui devait au départ l’occuper deux ans. La seconde guerre mondiale finira par éclater entre-temps, Louis fera sa vie là-bas, se marier et avoir des enfants tandis qu’elle, en Allemagne, va devenir veuve. Mû par cette incertitude sur le devenir de leur histoire d’amour avortée, Louis décide de revenir en Allemagne neuf ans après leur séparation pour retrouver sa prétendante, avec qui il a perdu contact.

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          Nous voilà avec un texte que l’on ne saurait classer parmi les romans malgré sa centaine de pages mais plutôt du côté de la nouvelle. Européen convaincu, Stefan Zweig est un auteur très apprécié, particulièrement en France, peut-être à cause de son pacifisme avéré, et que moi-même j’affectionne particulièrement, en dehors du fait que j’apprécie autant que lui Dostoïevski et Edvard Munch: quel bel souvenir de lecture que m’a laissé son roman Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, qui n’est pourtant pas un modèle d’espoir et d’optimisme ou sur un tout autre registre Le Monde d’hier! Quelles images du parc du Prater Zweig a pu laisser en moi! Ce texte m’est donc tombé entre les mains, au détour d’une pile de livres, avec une quatrième de couverture engageante: une histoire d’amour jamais vécue que les deux protagonistes essaient de ranimer neuf ans après… Comment dire non!

          Est-ce un livre sur les méfaits de la guerre, sur ceux du temps qui passe, sur les histoires d’amour qui tournent court? Un peu tout cela, en même temps. Stefan Zweig a clairement choisi de mettre Louis au premier plan de son histoire, narrateur interne. Sa présumée maîtresse, elle, sa personnalité est quasiment passée sous silence, son personnage n’est guère esquissé comme si elle n’était qu’une ombre dans cette histoire – et c’est bien dommage! Louis, donc, est un jeune scientifique qui a été élevé chichement, nourri « par l’assistance publique », qui entretient un désir de revanche sur la vie et spécialement sur cette société aisée, qu’il a enviée et observée  toute son enfance sans jamais en faire partie. Et c’est à la force du poignet qu’il va arriver à se faire une place au soleil du Mexique grâce à G., son mentor.

           La voix vers la découverte de l’amour, bien mal engagée puisqu’il s’agit de la femme de son directeur, va se doubler d’une voix vers la réussite puisque Louis aura pleinement satisfaction, de ce côté-là, car à travers sa réalisation professionnelle, il réussira à acquérir cette aisance financière qui lui a tant manqué étant enfant. Mais c’est bien aux dépens de cette femme, figure amoureuse, qui aurait pu être n’importe qui d’autre que l’épouse de son patron à partir du moment où elle a revêtu cet attribut à la fois d’adultère et de trahison:  la femme de son médecin, d’un ami, d’un collègue. Parce que c’est bien là le nœud du problème:  la volonté acharnée, de Louis, de vivre et achever cette relation impossible sur le moment, de par les liens des deux amants d’abord, et puis de leur éloignement géographique d’autre part. Logé par le couple, Louis, amoureux, est traité comme un seigneur par elle, le moindre de ses désirs – il sera question de ses désirs matériels à défaut de ses désirs charnels – sera comblé silencieusement par elle. La puissance de leur désir à tous les deux est palpable, G. le mari trompé – la force de leurs sentiments réciproques n’est-elle pas suffisante? – se fait rare. Mais tout reste strictement platonique, les mots comme les gestes, les sentiments mûrissent dans le silence éloquent, à part un ultime baiser avant le départ du jeune homme. Et Louis part au Mexique. De longs échanges épistolaires s’ensuivent, les mots sont enfin prononcés, exprimés, posés – sur papier, certes. La séparation, l’éloignement facilite contradictoirement la communication verbale, qui avait bien du mal à s’agencer en Allemagne. L’espoir de voir la fin de ces deux années de séparation s’achever entretient le sentiment qui les anime. Mais la guerre, la grande, éclate et Louis reste coincé au Mexique, pour y rester, au moins, neuf ans finalement. Et la vie reprend son cours, Louis construit la sienne, tandis qu’elle, en Allemagne, devient veuve et poursuit inexorablement son inexistence au sein de ce monde à reconstruire .

          Mais Louis reste bloqué avec ce sentiment entêtant de savoir ce qu’aurait bien pu devenir leur couple si seulement ils s’étaient retrouvés à temps. Retour sur le passé, retour en Allemagne, donc. Est-ce seulement une bonne idée de vouloir absolument vivre cette relation? Ou n’était-elle pas destinée à être réellement vécue? Zweig ne laisse pas planer le doute et d’ailleurs on se rend bien compte que les retrouvailles seront assez difficiles: Louis est maintenant un homme mûr, mari, père de famille, avec un poste important dans un pays d’Amérique, qui a vécu loin de l’Allemagne pendant neuf ans. Une guerre qui a laissé un pays et ses habitants exsangues, une veuve, qui a fait le deuil non seulement de son mari mais de son jeune amant, de son pays. Et qui continue de vivre dans une maison, poussiéreuse et coincé dans le temps d’avant-guerre, qui elle n’a pas pris une ride depuis le départ de Louis. Comment cette union, impossible à vivre il y a pratiquement une décennie, pourrait-elle l’être davantage alors que le Louis qui revient n’est plus ce jeune et inexpérimenté Louis qui est parti.

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Stefan Zweig

           Zweig paraît vouloir mettre en scène un couple qui se retrouve mais pour moi il est davantage question de l’évolution d’un homme qui après avoir mûri et s’être construit, part retrouver son amour de jeunesse. Un homme qui s’accroche tant bien que mal à un passé, dont il finit par se rendre compte qu’il n’est plus, à des sentiments confus, brouillés entre le  passé et le présent. La communication entre eux a toujours été malaisée, faite de silences et lettres qui s’étiolent, l’un comme l’autre n’arrivent jamais à échanger réellement même lorsqu’ils finissent par se retrouver. Chacun est emmuré dans une solitude inexprimable et rien ne peut les en sortir, pas même leur rencontre des années plus tard. Peut-être est-ce du à leur différence d’âge, l’une s’effaçant devant la jeunesse de son amant et de son veuvage qui ne fait que renforcer ce temps qui passe. Car elle semble avoir renoncé à une certaine forme de vie, ce qui semble l’avoir attiré au début chez lui, ce dynamisme et élan vital attrayants. Louis, lui, est au contraire en pleine phase de maturité et de fécondité autant professionnelle que personnelle. Louis, qui brûle sous le soleil de la vie, retrouve un monde qui peine à renaître de ses cendres, une femme qui a abandonné depuis longtemps le goût de vivre. Finalement, face à l’ombre de la mort qui pèse sur ce pays, sur cette maison, et qu’elle porte aussi en elle, Louis se retrouve incapable de s’habituer à cela. Louis est vivant, elle ne l’est plus, depuis longtemps.

            L‘écriture de Zweig est comme à son habitude très poétique, presque très sensuelle lorsqu’il s’agit de décrire les sentiments des uns et des autres, il évoque bien plus qu’il ne dit, il peint et dépeint la réalité plus expressément qu’elle ne l’est réellement, ses images sont fortes, enflammées et saisissantes. Comment ne pas être touchée par la puissance de ses métaphores, de ses mots, de ses phrases qui, s’enchaînant, donnent lieu à un texte riche et empoignant.

           Mon seul regret concerne le format de ce roman-nouvelle: je pense qu’il aurait mérité plus de développements, que le personnage de Louis était plein de promesses, qui malheureusement tombent un peu à plat, et que l’histoire a été un peu survolée: je suis clairement ressortie avec l’impression qu’il manquait quelque chose dans cette histoire, ce qui explique ma note. Mais malgré tout, je réitère mon admiration pour la langue de Zweig qui, une fois encore, révèle une sensibilité hors du commun.

Et pourtant: alors qu’il s’imaginait encore n’en jamais pouvoir aimer qu’une, les rets de sa passion se défirent peu à peu en lui. Il n’est pas dans la nature humaine de vivre, solitaire, de souvenirs et, de même que les plantes, et tous les produits de la terre, ont besoin de la force nutritive du sol et de la lumière du ciel, qu’ils filtrent sans relâche, afin que leurs couleurs ne pâlissent pas et que leur corolle ne perde pas ses pétales en fanant, ainsi, les rêves eux-mêmes, même ceux qui semblent éthérés, doivent se nourrir un peu de sensualité, être soutenus par de la tendresse et des images, sans quoi leur sang se fige et leur luminosité pâlit. C’est ce qui arriva aussi à cet être passionné, sans qu’il s’en aperçût – quand les semaines, les mois et finalement une année, puis une deuxième, s’écoulèrent sans que lui parvinssent un mot, un signe d’elle; alors son image commença peu à peu à s’estomper. Chaque jour consumé dans le travail déposait quelques petites poussières de cendre sur son souvenir; il rougeoyait encore, comme des braises sous le gril, mais, finalement, la couche grise ne cessait de s’épaissir. Il lui arrivait encore d’exhumer ses lettres, mais leur avait pâli, leurs mots n’atteignaient plus son coeur, et un jour, il fut saisi d’effroi en voyant sa photographie, parce qu’il ne pouvait pas se rappeler la couleur de ses yeux. Et il ne recourait que de plus en plus rarement aux témoignages naguère si précieux, auxquels il prêtait une vie magique, déjà fatigué, sans le savoir, de son silence éternel, de cette discussion absurde avec une ombre qui ne lui donnait aucune réponse

 

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