Train de nuit pour Lisbonne

Pascal Mercier, Editions 10/18, 510 p.

Nachtzug nach Lissabon, Ma Note ♦♦◊◊◊

Raimund Gregorius, professeur de langues anciennes – latin, grec et hébreu – dans un établissement de Berne, fait un matin une rencontre insolite sur le chemin du lycée: une jeune femme portugaise perdue sous la pluie, au milieu de la ville, ne sachant trop où se réfugier. Pris d’un élan de compassion, il l’emmène avec lui en cours au lycée afin qu’elle s’y abrite, mais elle finira par partir, discrètement. Intrigué et obnubilé par cette rencontre lusitanienne, Mundus file dans une librairie espagnole de la capitale suisse sans vraiment aucun brut précis. Il finira par tomber sur un ouvrage en portugais rédigé par un certain Amadeu de Prado, qui l’entraînera à Lisbonne à la recherche et découverte de l’homme, qui a confié ses pensées dans cet ouvrage mystérieux.

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          Pascal Mercier, Pacal Bieri de son vrai nom, est un professeur de philosophie et un auteur suisse germanophone, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser. Train de nuit pour Lisbonne est son premier roman, lequel d’ailleurs a été adapté au cinéma en 2013 par une coproduction germano-helvetico-portugaise! Je n’ai pas eu l’occasion de le voir, puisque j’ai appris son existence à l’occasion de la rédaction de ces lignes.

          Les thèmes traités par ce roman avaient tout pour me plaire: l’érudition classique de Mundus, un auteur portugais bien mystérieux, la découverte d’une ville fascinante et troublante à bien des égards, la reconstitution d’une vie, qui en implique bien d’autres, pleine de souffrance. Et pourtant, le charme n’a pas pris sur moi. Je ne nie absolument pas les qualités du roman, les qualités de l’auteur, elles sont réelles. Et, à part Jean-Jacques Rousseau, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu d’autres auteurs dont l’identité helvète est à ce point marquée. Raimund Gregorius est un personnage un peu terne, empoussiéré dans ses cours et ses livres sans âge, il enseigne le latin, le grec et l’hébreu depuis toujours. Les langues mortes, les auteurs anciens sont sa vie. Divorcé depuis un moment, sans enfant, il vit seul, enfermé dans une sorte de routine morne dont il ne sort que rarement, si ce n’est jamais. Raimund est un érudit, il enseigne ses langues à la perfection, il connaît ses textes classiques sur le bout des doigts, il n’a jamais vécu que pour sa passion des langues et de ses auteurs classiques. Hormis ce mariage qui s’est inévitablement soldé par un échec, quelques années auparavant, rien de notable n’a jamais vraiment perturbé son existence. Son ex-épouse étant spécialiste de la langue hispanique, et de caractère plutôt social, on pressent très vite, à travers les quelques flash-backs qui parsèment son aventure portugaise, que leurs différences, à cette époque, étaient trop foncièrement opposées pour que leur union dure.

          Et un matin, c’est une révélation, Mundus a la révélation: la découverte d’une langue, d’un pays lointain, inconnu, mais tellement exotique grâce à sa rencontre fortuite avec cette jeune femme portugaise, qu’il aperçoit, là, sur le pont qui le mène au lycée. Tout s’enchaîne, la remise en question de sa vie, une inaltérable attirance vers une culture, qui lui était complètement étrangère un jour avant, un auteur énigmatique, une langue chaude et chuintante. Et le voila parti pour Lisbonne, par le train de nuit, après avoir failli faire demi-tour mille fois, perturbé par cette folie passagère qui le conduit sur des chemins inconnus, bien loin de sa vie réglée, conventionnelle et ritualisée. Il est intéressant de suivre le cheminement intellectuel qui mène un enseignant ordinaire, profondément ancré dans ses habitudes, à la découverte et la préhension d’une vie imprévisible et nouvelle: j’ai aimé suivre les circonvolutions de l’esprit en proie au doute de Raimundo, qui seul entre deux cultures, ne peut plus se raccrocher à rien d’autre que sa quête insensée. Car pour un homme tel que lui, ce changement de vie, cette rupture brutale qu’il s’impose, entre deux âges, est d’une violence sans nom, mais nécessaire à ce point de son existence.

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           Le choc d’une Lisbonne flamboyante est, disons-le, abrupt pour cet helvète, habitué à la rudesse de l’hiver bernois. Raimundo est sans cesse assailli par le doute, le regret d’avoir quitté sa vie lisse et bien réglée mais l’envie de découvrir Prado, ce mystérieux auteur, et de baigner au milieu de cette langue nouvelle, cette ville étourdissante et bouillonnante, ses habitants, quelquefois un peu méfiants et rudes au premier abord, mais si attachants finalement, est la plus forte. Et nous voici partis à la découverte de Lisbonne, de l’histoire tumultueuse de ce pays longtemps sous dictature lazariste, de Prado: deuxième point fort de ce roman. Raimundo va frapper de porte en porte pour découvrir l’identité de cet homme, auteur de ce texte qui s’est retrouvé dans une obscure librairie bernoise, d’autant plus incroyable que le texte a été auto-édité sous le nom, qui n’est pas sans rappeler la Révolution des Oeillets (et surtout des œillets rouges des révolutionnaires),  « les cèdres rouges », tout un programme. C’est à rebours qu’il va remonter la vie de cet homme, mort il y a bien quelques années de cela, qu’il va chercher à comprendre la vie tortueuse de l’auteur sur un fond historique, celui d’opposition au régime salazariste, passionnant, je dois bien l’avouer.

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           Métaphoriquement, ce texte-là est fort puisque dans l’inanité de sa vie, si ce n’est celle de la poussière des textes classiques, Mundus est pris d’une forme de fascination irrésistible pour Prado, homme aussi intelligent que l’est Raimundo, mais doté d’une aura, d’une force de caractère et d’un courage que lui n’a pas forcément. Il découvre cet homme, vénéré par sa famille, son entourage, les femmes qu’il a aimées.  À la fois victime et héros de la dictature salazariste, il s’est vu attribué, bien malgré lui, la place non envieuse de partisan du régime dictatorial, mais, malgré tout cela, il rentrera dans ce mouvement que l’on appelle la résistance. Prado qui, de par sa fonction professionnelle, prend soin des gens, Raimundo le professeur qui considère son métier comme un sacerdoce, les deux sont tout aussi bien considérés dans leur métier, sauf que l’un travaille avec les vivants, l’autre sur des langues et des auteurs morts. Pourtant jamais exprimée, on ressent fortement cette admiration que ressent le suisse envers le dévouement d’un homme atrocement rejeté par les siens, par la liberté de pensée, l’élévation d’esprit d’un être hors-norme, qui se sert de la provocation pour mieux marquer sa place dans le monde. La découverte des différentes étapes de la vie d’Amadeus marque surtout le cheminement existentiel de Raimundo, qui a trouvé là une occasion unique de mettre un terme à sa vie millimétrée comme du papier à musique et dont il finit par se rendre compte de la platitude. Cheminement qui équivaut à une prise de conscience ou à une remise en question de sa propre vie puisqu’il s’est efforcé de sortir de ce carcan dans lequel il était engoncé, il représente la possibilité d’une autre vie que celle de professeur de langues anciennes à Bernes. C’est une métamorphose intérieure qu’il subit, sans même s’en rendre compte, qui fait de lui un autre homme que celui qui a quitté la Suisse sur un coup de folie. Un coup de folie insensé mais nécessaire et salvateur pour lui, pour sa vie.

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          Malgré ses atouts, ce roman ne fera pas partie de mes lectures les plus exaltantes: la matière, l’intrigue, ont été très judicieusement choisies, il n’empêche que je me suis ennuyée de temps à autre. J’avoue n’avoir pas été spécialement captivée par Raimund Gregorius, que j’ai trouvé rébarbatif bien des fois ; heureusement sa culture classique a un peu rattrapé les choses, j’aime les références littéraires que Pascal Mercier a parsemées tout le long de son récit (aussi bien classiques que portugaises). Néanmoins j’ai trouvé le personnage un peu fade. Il me semble également que le texte pêche parfois par manque de cohérence, ainsi que nombres d’autres personnages lisboètes qui ouvrent volontiers leur porte, leur mémoire à Raimundo, un étranger qui débarque de Suisse avec à peine quelques notions de portugais, comme si tout cela allait de soi. Je ne nie pas qu’il y a de très beaux passages dans ce livre, que de découvrir petit à petit, avec Raimundo, le personnage d’Amadeus de Prado est passionnant, malgré ses longueurs et ses creux parfois, mais je suis restée sur ma faim. Cela dit, je vous invite clairement à lire ce roman, qui nous plonge, par le biais de l’existence de notre poète, dans une Lisbonne encore convalescente du régime salazariste mais tellement vivante, frémissante et à la fois refuge, nouvel un havre de paix.

Parfois, il restait à la fenêtre, le regard vide, et repassait en esprit ce que les autres – Coutinho, Adriana, João Eça, Mélodie – lui avaient dit de Prado. C’était un peu comme si les contours d’un paysage émergeaient du brouillard, encore voilés, certes, mais déjà discernables, à la manière d’un lavis chinois. Une seule fois pendant ces journées, il feuilleta le livre de Prado et s’arrêta à ce passage:

As Sombras da alma. Les ombres de l’âme. Les histoires que les autres racontent sur vous et les histoires que l’on raconte sur soi-même: lesquelles se rapprochent le plus de la verité? Est-il si évident que ce soient les nôtres? Est-on pour soi-même une autorité? Mais ce n’est pas vraiment la question qui me préoccupe. La vraie question, c’est: y a-t-il dans de telles histoires une différence entre le vrai et le faux? Dans des histoires sur ce qui est extérieur, oui. Mais quand nous partons pour comprendre quelqu’un à l’intérieur? Est-ce là un voyage qui arrive à un moment quelconque à son terme? L’âme est-elle un réceptacle de faits vrais? Ou les prétendus faits vrais sont-ils seulement les ombres trompeuses de nos histoires?

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