La Mer

de Yôko Ogawa, Editions Actes Sud Babel, 147 pages

海 Umi, Ma Note ♦♦♦◊◊

 

Recueil de sept nouvelles, sept textes, qui contiennent chacun d’entre eux une tranche de vie d’individus modestes, de familles japonaises conventionnelles. Rien de particulièrement notable et d’étonnant, ici, si ce n’est la narration d’un mode de vie stoïque et paisible, la description de relations familiales mais aussi d’individus qui interagissent le temps d’une rencontre: une poésie lumineuse incarnée par la simplicité des situations et la pureté de ses individualités.

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          J’ai reçu ce livre suite à la généreuse proposition de Bénedicte, @cuisinelivresque sur Instagram, que je remercie encore, après avoir eu le coup de cœur pour l’illustration de la couverture, pleine de délicatesse, aux couleurs délicates et pourtant pleine de force et de poésie, qui ne me laisse toujours pas insensible! L’artiste se nomme Louise Robinson. Cette illustration a été judicieusement choisie car les nouvelles de ce petit livre sont à son image: douces, sans violence, comme un instant d’éternité volé à la vie, reflet de la beauté délicate et fragile mais subtile des histoires de ce recueil.

            Yôko Ogawa est une des grandes auteures japonaises en vogue, traduite partout dans le monde, et qui publie régulièrement. Son nouveau roman Instantanés d’Ambre vient d’ailleurs d’être publié par les éditions Actes Sud! Je ne me suis intéressée à la littérature nippone que très récemment, c’est donc encore pour moi des styles, des univers, des histoires assez inattendus et déroutants. Découverte que je risque d’approfondir à l’avenir puisque je viens de me découvrir, au moins, un autre livre de cette artiste dans ma bibliothèque.

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  © Le Nouveau Magazine Littéraire, Juin 2018

 

           Dans ces nouvelles-là, rien n’est explicitement formulé, tout est suggéré, même les lieux restent indéterminés: La mer la première nouvelle éponyme, par exemple, a pour cadre les présentations du fiancé, narrateur, à sa belle-famille, et c’est à la dérobée que l’on comprend que cette famille ne vit pas dans une harmonie parfaite, bien au contraire. Lors du repas, le malaise est latent, palpable, mais obstinément tue. La communication n’existe pratiquement pas, chacun vit dans sa propre solitude, dans son propre monde impénétrable aux autres, et le narrateur, professeur de technique, observe minutieusement cet état de fait. Quant au frère cadet de la jeune femme, il a trouvé son propre mode d’expression, celui de la musique à travers un instrument invraisemblable, unique et finalement imaginaire, le meirinkin « plus gros qu’un ballon de rugby, d’une grandeur juste bien pour qu’on puisse le tenir à deux mains. Il est fait d’une vessie natatoire de baleine à bosse« . De retour au domicile familial,  sa fiancée elle-même, Izumi, est saisie d’un soudain et irraisonné mutisme qui le désempare. Peu ou pas de paroles, donc, mais le doux sifflement de l’instrument et celui de la mer, le bavardage de la tv, créateurs d’un monde dont le narrateur se plaît à être le témoin. Aussi peu de paroles et d’échanges dans cette famille que dans cette nouvelle, une quinzaine de pages à peine, le pouvoir d’évocation d’Ogawa est la véritable force de ces nouvelles: des regards qui se croisent, des lèvres qui se serrent, on regarde, on s’observe, on sent, on s’imprègne de ce et ceux qui nous entourent.

          Ma nouvelle préférée des sept: Voyage à Vienne. Une jeune femme participe à un voyage organisé, dans la capitale autrichienne, au cours duquel elle fait la connaissance d’une veuve, Kotoko avec qui elle partage sa chambre d’hôtel. Kotoko vient retrouver son amour de jeunesse Johan, mourant perclus dans un lit d’une maison de retraite. Peu à peu, on ressent l’évolution de cette relation entre la jeune femme et Kotoko, qui n’était pas vraiment destinée à exister, la première déterminée à profiter de son séjour, assez renfermée sur elle-même mais qui va finir par s’ouvrir sur la mystérieuse Kotoko et son troublant retour sur le passé. Elle se laisse convaincre par des sentiments inexpliqués – curiosité, compassion, empathie, gentillesse, probablement un mélange de tout cela – qui la pousse à s’impliquer auprès de Kotoko bien malgré elle. En dépit de l’incongruité de la situation, le récit reste pudique, contenu et délicat, malgré la souffrance des vieillards qui se meurt indifféremment dans l’anonymat triste de la maison de retraite. La beauté est toujours présente, elle se terre quelque part entre la propreté et blancheur des draps, les quelques fleurs qui embaument ici et là, butinées par les abeilles. La mort et la vie se côtoient. Et c’est également ce qui m’a plu  chez Yôko Ogawa. Rien n’est jamais glauque, morne, sinistre, la vie d’une manière ou d’une autre reprend le dessus. Encore une fois, la simplicité de cette nouvelle qui met en prise une veuve japonaise à son ancien amour autrichien, qui l’a par ailleurs quitté autrefois sans ne jamais plus donner de nouvelles, peut déconcerter. Que dire et/ou penser d’une femme qui se met à la recherche d’un homme qui l’a abandonné des dizaines d’années plus tôt? Il me semble qu’il est davantage question d’exploration des relations humaines sous un autre angle que celui, simpliste, de l’interdépendance: la réciprocité n’est pas tellement importante, Kotoko se rend au chevet d’un homme, qu’elle ne connait plus, agonisant, sans en attendre rien en retour, simplement. Et quel que soit l’inconnu dont il est question, c’est l’attitude de ces deux femmes face à la souffrance, isolées au sein d’un pays étranger, d’une langue, d’une maison de retraite et de personnes qui leur sont inconnus, qui est remarquablement touchante.

          Car dans cette nouvelle, comme dans les autres, chaque personnage est empêtré dans une sorte de solitude immuable, Kotoko, Johan, la jeune femme de la nouvelle précédente, sont tous isolés au sein des groupes auxquels ils appartiennent. Isolement au travail également, au bureau de dactylographie dans la nouvelle Le bureau de dactylographie japonaise Butterfly, où la narratrice de la nouvelle ne vit que pour et par les caractères qu’elle manie toute la journée au-delà de toute relation avec les autres dactylos, le directeur, le gardien des caractères d’imprimerie. Personne n’a de nom, les êtres humains se dissolvent au milieu de la froideur des tapuscrits médicaux qui occupent les secrétaires toute la journée. À tel point que la narratrice laisse libre cours à son imagination et ses fantasmes, son obsession envers le gardien. Encore une fois, les métaphores et images de Yôko Ogawa sont les piliers d’une histoire, laquelle sans ses mots aurait été infiniment banale, presque triste. Une histoire, un moment qui s’exprime à travers l’exploration des irrégularités, des creux, des aspérités et des bosses des caractères d’imprimerie  japonais.

          Ce sont des histoires, des d’images, de moments volés, de souvenirs, des rencontres inopportunes, pleines de poésie, qui bien souvent font échos à d’autres relations, souvent familiales, des différents protagonistes mis en exergue dans chaque nouvelle Et de la bienveillance de ces narrateurs dans des textes dont la longueur ne dépasse pas la page, telle Boîtes de pastilles, qui mettent le lecteur face à un personnage encore une fois très simple  mais qui met en lumière la générosité d’inconnus à travers de simples attentions. Et dans cette agressivité ambiante qui nous entoure, ces textes apportent une note de fraîcheur et de candeur très agréables: leur dépouillement peut surprendre, d’autant que la longueur d’une nouvelle ne donne pas l’espace à des narrations et des personnages très développés, mais il me semble qu’elles rappellent les fondamentaux, à savoir revenir à des valeurs simples. Bien loin des effets de manches, des retournements de situation soudains, des intrigues alambiquées, des quiproquos, Yôko Ogawa reste dans le monde du quotidien et de l’ordinaire, mais également celui de la simplicité et de la sobriété, comme une sorte de retour aux sources et aux basiques, déployant tout son talent de conteuse dans la description de rencontres, d’émotions furtives, de gestes si anodins mais d’une générosité rare, parce que chez elle la simplicité n’est pas synonyme insignifiance: l’auteure nous apprend à reconsidérer notre place dans le monde et notre relation aux autres.

          Un recueil court, des nouvelles brèves et concises, j’ai mis du temps à m’imprégner du style d’Ogawa: elle est de ces auteurs, spécialement dans des textes aussi succincts, que l’on peut ne pas apprécier de suite, qu’il faut apprendre à connaître, et à apprivoiser. Je ne pense pas l’avoir réussi avec les cent cinquante pages de La mer, je compte donc approfondir ma découverte de son univers notamment à travers son roman Le Musée du silence.

 

Nous fiant aux noms sur les plaques accrochées à l’extrémité du lit, nous nous étions partagé la tâche pour chercher celui de Johan.

-Ah!

Kotoko l’avait trouvé la première. C’était le cinquième lit à partir de l’entrée, côté sud. L’état de Johan n’était pas non plus très différent de celui des autres veillards. Ses cheveux dorés qui ressemblaient à des aigrettes étaient tombés, on voyait la peau de son crâne couverte de croûtes, et ses prunelles comme des pastilles de caramel se trouvaient malheureusement dissimulées sous les paupières.

Dans un premier temps, nous nous sommes assises sur le tabouret et nous avons observé Johan. La couverture et l’oreiller étaient propres, il n’y avait pas un grain de poussière sur le sol. La lumière qui pénétrait par les fenêtres éclairait jusqu’au moindre recoin, une brise légère soufflait de temps à autre. Les fleurs des massifs, coquelicots, pâquerettes et violettes, étaient fraîches, tandis que les abeilles venues recueillir du nectar voletaient sans arrêt entre les pétales. Un pensionnaire traversa lentement la cour appuyé sur sa canne.

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