Humiliés et offensés

Fédor Dostoîevski, Editions Actes Sud Babel, 542 p.

Униженные и оскорбленные, Ma Note ♦♦♦♦♦

 

Saint-Pétersbourg. Ivan Petrovitch, dit Vania, abandonné par ses parents, a été élevé par la famille Ikhémnev, petits propriétaires terriens à Vassilievskoïé, aux côtés de leur fille Natacha, sa cadette de trois ans. Après leur enfance passée ensemble, le jeune homme part pour l’université à Saint-Pétersbourg à l’âge de dix-sept ans et ce n’est que quelques années plus tard qu’ils se reverront, le narrateur ayant entre temps décidé de se consacrer à l’écriture. Vania, même s’il a été élevé en tant que frère de Natacha au sein du foyer Ikhémnev, se retrouve amoureux transi de Natacha. Mais cette dernière tombe sous le charme d’Alexeï Petrovitch, Aliocha,  fils de Piotr Alexandrovitch Valkovski, le propriétaire des terres qui jouxtaient celles de ses parents, avec qui ils sont entrés en procès. Natacha va quitter le foyer familial pour vivre illégitimement avec lui. Et tout ce monde, entré en conflit les uns avec les autres, va ainsi se reposer sur Ivan pour résoudre leurs différends, celui-ci allant endosser le rôle d’entremetteur entre chacun des protagonistes : parents, fille, conjoint, beau-père. Un matin, Ivan reçoit la visite d’une jeune orpheline, dont il va se prendre d’affection, venue visiter son grand-père, l’ancien locataire de la mansarde qu’occupe Ivan.

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          Ce livre vient tout droit du salon du livre de Genève 2018, il a été d’ailleurs ma seule acquisition, j’ai pour une fois su être sage et modérée 😉 Alors, Dostoïevski, littérature russe, Éditions Actes Sud, je ne pouvais que céder, d’autant que c’est un titre que je ne connaissais pas encore et qu’il suffit que le résumé évoque la  « noirceur des personnages »  et qualifie le roman de « destructeur » pour que je cède à la tentation. Considéré comme le premier roman d’importance de l’auteur, publié en 1861, je l’ai lu d’une traite: il contient déjà les germes de Crime et Châtiment, qui sera publié cinq ans plus tard.

 

          Certainement moins exigeant dans sa lecture que Crime et châtiment, Humiliés et offensés reste remarquable par bien des aspects. Ce que je préfère, chez l’auteur reste la noirceur de certains de ses personnages, la gentillesse qui touche à la candeur naïve de quelques autres, de notre narrateur Ivan en l’occurrence, des destins tragiques de gens simples et honnêtes qui se font littéralement dévorés par ceux dont le caractère plus affirmé et tyrannique l’impose sur ce qui l’entoure. Cruauté, naïveté, lâcheté, amertume, vénalité, égoïsme, fierté (mal placée), désespoir… On retrouve là de manière encore peut-être assez basique les grands thèmes de prédilection de l’auteur russe à travers son panel de personnages: les rôles des uns, des autres sont distribués, chacun occupe une fonction bien précise. Ivan le narrateur occupe, quant à lui, une place incongrue, que l’on discerne difficilement: au-delà du rôle d’amoureux transi, du fils adoptif, le rôle de médiateur qui est le sien est peut-être celui le plus malséant. Éternel idéaliste, il porte l’image de l’écrivain maudit qui aspire à écrire l’œuvre d’une vie, l’œuvre qui peut changer son temps. Figure de l’écrivain qui a bien du mal à vivre de ses écrits, il est bien peu considéré par les uns et les autres, et d’ailleurs ses écrits ne lui servent à un point donné qu’à faire rentrer un peu d’argent comme si sa flamme littéraire était peu à peu en train de s’éteindre. Je dirais presque que c’est la figure du candide et de la générosité par excès, son entourage n’hésitant pas à faire appel à lui sans vraiment s’en soucier, au fond: déchiré entre Natacha qui n’hésite pas à lui confier ses doutes, ses chagrins d’amour, ses parents adoptifs qui passent leur temps à quémander la moindre information relative à leur fille avec laquelle ils sont pourtant fâchés, même Aliocha le fiancé de Natacha compte sur sa patience et son altruisme. Vania n’a pas vraiment d’existence par lui-même, si ce n’est ses écrits, manipulé et écartelé par les individus qui se servent de lui, sans même sans rendre compte. J’ai été assez partagée par ce personnage, à la fois un peu irritée par ce trop-plein d’abnégation, faite d’un amour sans faille pour Natacha et d’une tendresse incontestable pour ses parents adoptifs, qui le définit, mais aussi touchée par sa nature pure et honnête, sans doute trop, qui lui dévoie un dévouement sans limite et une générosité et fidélité qui le verra s’intéresser à la jeune orpheline Elena. J’aime cette figure de l’écrivain désabusé, qui s’accroche tant bien que mal à sa littérature, dont il finit par se moquer mais qui représente malgré tout le fil conducteur de sa vie, la dernière chose qu’il lui reste quand il est au plus mal, la finalité ultime d’écrire son « grand roman ».

           Son pendant nuisible et pernicieux, un Raskolnikov avant l’heure, le prince Piotr Alexandrovitch Valkovski, la quarantaine bien entamée, est à mes yeux le personnage peut-être plus surprenant, détonnant du roman. Le type même de caractère que l’on retrouve ponctuellement chez Dostoïevski, l’incarnation de la perversion, du vice absolus. Comme souvent, c’est un homme au passé plutôt trouble, qui aurait plusieurs méfaits à son actif, abandon d’une femme, d’un enfant, débauche. Celui qui n’a d’autres but que la propre satisfaction de ses désirs, peu importe le moyen utilisé, la tromperie, l’abus de confiance, peu importe les personnes qu’il abuse. Les meilleurs passages du roman restent pour moi les passages où ce personnage entre en scène et déploie toute la duplicité de sa personnalité. Les relations qu’il entretient avec son fils sont aliénantes et ambiguës, tout autant que l’est le personnage, et c’est cette ambiguïté, ces faux-semblants qu’il entretient savamment qui donne de la saveur à cette histoire a priori simple de brouille familiale, de trio amoureux. Alexeï, le fils, est aussi faible que le caractère de son père est marqué et joue un peu le rôle, dans son ingénuité toute aveugle, de la victime consentante de ce dernier. C’est une faiblesse qui se retrouve également dans ses rapports avec Natacha qui le domine, dans un premier temps. C’est ces rapports de force, leur exploration, leur dissection minutieuse, qui incarnent les personnages dostoïevskiens, des faibles aux forts, rapports qui peuvent aussi se renverser. La jouissance du pouvoir de la duperie et de la duplicité de l’homme fort se fait à plusieurs niveaux: son fils qu’il manipule à sa guise, Natacha, qu’il est clair qu’il prend plaisir à détruire même si ce n’est pas son but premier, Ivan, et tous les autres personnes de son passé qu’il a laissé sur le carreau. Mais cette jouissance qui naît de ces rapports pervertis ne se retrouvent pas exclusivement chez le prince, chacun des protagonistes semble se complaire dans des situations plus ou moins pernicieuses: le déséquilibre de la relation Aliocha/Natacha, le premier dans l’adultère, la seconde dans une sorte d’absolutisme inquiétant qui touche au renoncement de soi. Conduite de vie qui se trouve un peu dans la lignée de celle de notre Vania.

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           Finalement nous nous retrouvons face à deux sortes de caractères, comme souvent chez Dostoïevski, les premiers qui engloutissent leur entourage pour leur bien propre, Aliocha n’étant finalement qu’une réplique un peu plus fade et moins malveillante que son père, les seconds, qui subissent la volonté des premiers jusque dans anéantissement de leur personne. L’auteur russe nous met en face de la vérité sans fard de la vilenie et l’abjection d’un Valkovski, de la crasse et de la turpitude d’une mégère issue d’une des couches sociales les plus basses prête à tout pour profiter de la moindre miette de force de ses congénères, de la rancune et de la fierté inébranlables de pères qui rejettent leur fille jusqu’à ce qu’il soit bien trop tard pour renouer. Les mots de Dostoïevski me tordent bien souvent les boyaux, il n’y a aucune rédemption possible dans ses situations, les rancunes et les égos prennent bien souvent le pas sur toute forme d’apaisement ou de réconciliation. Certains arrivent à s’en sortir, je pense à Natacha et, mais ce n’est pas sans que d’autres y laissent leur âme ou leur santé. Un Valkovski chez Dostoïevski s’en sortira donc naturellement, les autres personnages continueront à jouer la pièce de leur vie miséreuse et cruelle qu’ils se sont forgés dans les tréfonds de la misère de l’âme et de la pauvreté.

            Ce n’est pas sans mal à l’âme que l’on ressort des récits dostoïevskiens, c’est l’un des auteurs qui me touche le plus profondément, mais j’y reviens, toujours, pénétrer les récits de son âme russe tourmentée. Peu d’auteurs ont un effet si puissant, peu d’entre eux plongent aussi directement dans la noirceur de cette vie, de ce peuple riche mais usé, éprouvé, et de l’esprit humain. J’ai longtemps hésité entre plusieurs extraits, tant d’autres me semblaient tout aussi parlants mais j’ai choisi celui qui, me semble, résumait le sens de l’écriture de l’auteur, de ses récits. Sublime!

 

Il est question, dans cet extrait, de l’histoire de la mère d’Elena, la jeune orpheline recueillie par Vania.

C’était une histoire terrifiante ; c’est l’histoire d’une femme abandonnée, qui avait survécu à son bonheur ; malade, épuisée, délaissée de tous ; rejetée par le dernier être en qui elle pouvait espérer – son père, qu’elle avait offensé un jour et qui était, à son tour, devenu fou sous le poids des souffrances insupportables et des humiliations. C’était l’histoire d’une femme poussée au désespoir ; qui errait avec sa petite fille, qu’elle considérait encore comme une enfant, dans les rues froides et sales de Pétersbourg et demandait l’aumône ; d’une femme qui était ensuite restée à mourir pendant des mois entiers dans une cave humide et que son père avait refusé de pardonner jusqu’à la dernière minute de sa vie, un père qui, ne reprenant conscience qu’à la dernière minute, était accouru la pardonner, mais n’avait plus trouvé qu’un cadavre glacé à la place de celle qu’il aimait le plus au monde. C’était le récit étrange des relations mystérieuses, et même à peine compréhensibles, entre un vieillard qui avait définitivement perdu la tête et sa petite-fille, qui le comprenait déjà, qui comprenait déja, malgré toute son enfance, bien des choses auxquelles d’autres n’arriveront pas en des années entières d’une vie lisse et à l’abri du besoin. C’était une histoire lugubre, l’une de ces histoires lugubres et torturantes qui, si souvent, et sans qu’on les remarque, presque mystérieusement, se jouent sous le ciel lourd de Pétersbourg, dans des recoins obscurs et cachés de cette ville immense, parmi le bouillonnement débridé de la vie, de l’égoïsme obtus, du choc des intérêts, de la débauche la plus ténébreuse, des crimes dissimulés, dans toute l’obscurité de cet enfer d’une vie absurde et anormale…

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