Les livres ont un visage

Jérôme Garcin, Éditions Folio, 270 p.

Ma Note ♦♦♦♦♦

Jérôme Garcin, journaliste littéraire, est chargé des pages culturelles du Nouvel Observateur et de l’émission Le Masque et la plume sur France Inter. Il est également l’auteur de romans, de récits à vocation autobiographique ainsi que de divers essais récompensés. Il relate ici dans de courts textes, ses moments d’amitiés, ses rencontres, vingt-sept au total, avec différents auteurs, certains que l’on ne présente plus – Julien Gracq, Jean-Marie Le Clézio, Julian Barnes, Régis Jauffret – d’autres un peu plus confidentiels – Isabelle von Allmen, Nicole Lombard, Christine de Rivoyre. Quelle que soit leur notoriété, c’est toujours avec émotion et sensibilité que Jérôme Garcin nous permet d’entrevoir, le temps de quelques pages, les personnalités qui se cachent derrière la monotonie et la morne uniformité des pages gorgées de ces tristes caractères d’imprimerie type Times new roman.

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           Nous voilà au cœur d’un voyage littéraire, ou ce que Jérôme Garcin nomme plus singulièrement ses « visites buissonnières », à travers l’incursion dans l’intimité de vingt-sept personnalités différentes. Un conteur qui aime à explorer et faire découvrir l’Homme qui constitue l’écrivain afin que son lecteur s’imprègne le mieux possible de son univers. Les livres ont un visage n’est pas son premier essai, Jérôme Garcin avait déjà initié l’expérience de la rencontre littéraire avec Littérature vagabonde, ouvrage dans lequel il avait rassemblé ses apartés avec des auteurs tels que René Char, Frédéric Dard, André Dhôtel, Julien Green.

          Quels auteurs nous sont donc proposés ? Des personnalités aussi diverses et variées: Julien Gracq, Gabrielle Wittkop, Jean-Marie Le Clezio, François Nourrissier, Julian Barnes, Germaine Mühlethaler, Isabelle von Allmen, Jules Roy, Jean Mauriac, Bernard Giraudeau, Patrick Rambeau, Jean-Jacques Sempé, Nicole Lombard, Clément Rosset, Jacques Chessex, Denis Grozdanovitch, Daniel Boulanger, Jean-Yves Cendrey, Eric Holder, Jacques Chauviré, Régis Jauffret, Pierre Combescot, Jonathan Littell, Bernard Frank, Homeric, Christine de Rivoyre, Patrice Franchet d’Espèrey. Et j’ai peine à dire que je connaissais tout juste la moitié des noms de cette liste. Ceux que je connais, c’est bien loin de ces portraits subjectifs et confidentiels que Garcin dresse à travers les quelques heures passées avec son interlocuteur. Ces textes se reposent sur des visites qui bien souvent datent du début des années deux mille, et le temps qui sépare leur rédaction de leur publication a bien souvent vu l’auteur s’éteindre. À cet effet, une postface a donc été rajoutée, ce qui est le cas pour Julien Gracq, décédé en 2007, et dont l’entretien date de 2002 chez lui en région Pays de la Loire.

           Le temps de quelques pages, l’auteur prête sa voix à ses hôtes, la plupart du temps, telle Gabrielle Wittkop « D’ailleurs, j’écris et vis comme un homme! », l’auteur de Sérénissime assassinat et La mort de C. au sein de son studio francfortois, et revient sur sa vie, son passé avec l’alternance de passages à la première personne et à la troisième personne du singulier. Chaque récit nous livre une brève biographie de la personne en question, non dépourvue d’intérêt si la personnalité nous est inconnue. Femme iconoclaste s’il en est, les écrits de Wittkop, publiés par les éditions Verticales grâce à son directeur Bernard Wallet, a été découverte tardivement. À travers sa littérature sombre et torturée, sulfureuse même, sa personnalité hors du commun qui la porte davantage du côté de la mort, l’auteure exècre l’enfantement, d’ailleurs Jérôme Garcin utilise à son propos une fois l’adjectif nécrophile titre de son premier roman La nécrophilie et évoque des accointances avec Le Marquis de Sade, Voltaire, Diderot mais aussi E.T.A Hoffmann. Obsédée par deux choses, les mots et son âge, elle a à coeur d’utiliser une langue riche, précise et incisive. Le dernier roman qu’elle ait publié avant sa mort Sérenissime assassinat, a pour narration une intrigue policière sur arrière-fond vénitien au temps du XVIIIe siècle. En somme, voilà une personnalité, plus qu’une femme, une auteure fascinante, dont ces quelques pages font naître l’envie de se plonger dans son univers particulier. Jérôme Garcin a parfaitement réussi son pari.

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Gabrielle Wittkop

          Les autres conversations sont tout aussi passionnantes, découvrir le quotidien, les habitudes de chacun d’entre eux, plus particulièrement leur refuge intime,en ce qui concerne Le Clezio la baie de Douarnenez, est savoureux. À travers ces confessions, Garcin capture l’état d’esprit, la mélancolie, la nostalgie, d’un être qui accepte de se retourner sur sa vie, de revenir sur ces instants solennels qui deviennent éternellement gravés dans leur mémoire d’adulte, comme la découverte de cette Bretagne inconnue pour notre auteur transnational. D’autres chapitres sont plus touchants, je pense notamment à celui sur François Nourrissier, qui le dépeint perclus chez lui, amoindri par la maladie de Parkinson, et qui s’interroge sur l’opportunité de publier son dernier manuscrit relatant la vie de feue sa femme Reine, Tototte, Cécile Muhlstein, atteinte d’alcoolisme chronique. Garcin y excelle à décrire l’enfer de ce couple, chacun tout aussi brillant dans son domaine, pour elle la peinture, pour lui la littérature, mais qui s’est peu à peu perdu, s’est dessaisi de son bonheur à travers l’enfer de leurs démons intérieurs, de l’auto-dépréciation.

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François Nourissier

            Ces entretiens sont souvent trop courts, celui de Christine de Rivoyre, femme de lettres prolixe, auteur du roman Petit matin, qui a reçu le prix Interallié en 1968, pourtant inconnue pour moi au bataillon jusqu’au jour de ma lecture des lignes de Jérôme Garcin, est, à cet égard, exemplaire. On ressent parfaitement l’effort du journaliste pour condenser au maximum ce tableau d’impressions qui se dégagent de ses échanges avec elle, afin que le lecteur s’imprègne immédiatement de l’univers qui est le sien, de cette vie certes solitaire mais ancrée dans une sorte de plenitude trouvée grâce à ses chevaux et sa lande d’Hossegor, au creux des souvenirs vivaces de son amour décédé il y a vingt-deux ans de cela en Inde, Alexandre Kalda. Notre auteur se voit obliger d’user d’une plume vive et concise, assez expressive pour exprimer à la fois le sentiment de révolte, de colère conjugués à son amour pour le monde, l’univers équin, bref le bouillonnement vital qui l’a toujours animé, un amour exalté de la vie toujours aussi ardent à l’heure du récit de Garcin.

              Ce livre se lit donc comme une compilation de biographies, qui au-delà de votre goût, votre méconnaissance, votre indifférence ou votre dégoût pour l’auteur en question, nous permet d’accéder à leurs univers à travers le prisme du regard bienveillant de Jérôme Garcin. Des bouts  d’analyse et de témoignages rares et exceptionnels tant sur l’oeuvre que sur l’Homme. Avec, en prime, un style fort, poignant quand il est nécessaire, informatif, frappant, émouvant, puisque quand l’oralité est absente, il est nécessaire de marquer son lecteur à travers l’impact de ses mots au reflet des brèves impressions que ces rencontres ont laissées dans le souvenir de Garcin et finalement sur notre esprit. Laissez-vous simplement aller à la lecture de ces brèves de vie, de cette littérature, qui vous donneront certainement le goût d’aller plus loin.

J’aimais alors les livres qui sentaient la sueur, le tabac froid, la peinture d’atelier, l’huile de coude, le ressui d’hiver et les écrivains qui ressemblaient à des sculpteurs en blouse grise ou à des peintres aux mains multicolores. J’aimais me placer derrière l’épaule de Flaubert, de Proust ou de Claudel pour les voir raturer, déchirer, ahaner, repartir de plus belle jusqu’à l’aube. J’aimais coller mon oeil à la serrure pour observer les amours de Jeanne Rozerot et Emile Zola, de Laure et Georges Bataille, de Régine Olsen et Sören Kierkegaard, de Catherine Pozzi et Paul Valéry. J’aimais voyager avec Larbaud et Kerouac, monter à cheval avec Montaigne et Morand, manger trop aillé avec Colette et Giono, vivre, vite et peu avec Hérault de Séchelles, Radiguet et La Ville de Mirmont. C’est à cette époque que j’ai commencé à entretenir avec Stendhal des relations si fortes que je dérobai dans les lettres, les carnets et les journaux de ce jumeau de substitution des phrases, des répliques, des principes, des attitudes, une manière de me tenir, de ne pas m’apitoyer, d’aimer éperdument les femmes, de me croire italien, d’établir de précoces bilans, ou de céder, sur un air de Cimarosa, un opéra de Mozart, à l’ambigu plaisir de l’égotisme.

C’est le grand avantage des textes intimes, dont ma jeunesse solitaire se gargarisa: ils offrent l’illusion qu’on est dans le secret des dieux, qu’on partage la vie des morts, que l’éternité est familière, ils donnent aussi de la chair aux spectres et font descendre, de leur socle lézardé, les statues de marbre aux gestes arrêtés. Grâce à eux, enfin les livres ont un visage. Pour peu qu’on soit attentif, on dérobe même, certains jours, l’esquisse d’un sourire et l’on aperçoit, certains soirs, une larme couler sur la joue trop blanche.

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