Contes barbares

Craig Russell, Éditions du Masque, 403 p.

Brother Grimm, Ma Note ♦♦♦♦◊

Hambourg en Allemagne. Le corps d’une adolescente est retrouvé sur une plage. Roulé en boule dans sa main, les enquêteurs retrouvent un bout de papier, sur lequel un nom est inscrit, qu’ils pensent un temps être le sien. Mais cette fausse piste va remettre à jour la disparition d’une autre jeune fille, Paula Ehlers, qui a eu lieu trois ans auparavant, et qui se trouve être le sosie de l’adolescente retrouvée morte. L’enquête avait été menée par un collègue de Jan Fabel, le Kriminalkomissar Klatt de la KriPo de Norderstedt. C’est le début d’un cycle de meurtre, où chaque victime se retrouve dotée dans son poing d’une phrase faisant allusion aux contes des frères Grimm. C’est en recherchant la clef du mystère de ces citations, que les enquêteurs vont finir par trouver la signification de ces meurtres et l’identité de l’assassin.

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          C‘est un roman policier que j’ai eu la chance de glaner lors d’un « vide-bibliothèque » pour  un euro à peine. Je ne connaissais pas du tout Craig Russell, auteur écossais et également ancien policier. Contes barbares est le second tome d’une trilogie dont le premier ouvrage s’intitule Rituels sanglants: ce dont je ne me suis rendu compte qu’après coup, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose, car je n’aurais probablement pas acheté ce tome en l’absence du premier. Mais, pas de panique, cet épisode est assez indépendant du précédant pour que la méconnaissance du premier tome ne pose pas de problème. De plus, l’auteur procède à quelques succincts rappels, concernant essentiellement l’équipe de policiers qui est en charge de l’enquête. Mais il se garde bien de dévoiler quoi que ce soit d’essentiel sur l’intrigue précédente ainsi que son dénouement. Le dernier tome qui clôt la trilogie s’intitule Immortel. Ces romans appartiennent à ce qui est appelé la série Jan Fabel, détective faisant partie du corps de la police hambourgeoise.

          Etonnement, Craig Russell, spécialisé dans l’écriture de romans policiers, est un auteur écossais mais ses intrigues se déroulent en Allemagne. À la lecture de ce roman, on ressent fortement sa connaissance quasi-parfaite de la langue germanique ainsi que de sa culture, même s’il écrit ses romans dans sa langue natale. Mélange assez détonnant donc d’un auteur anglo-saxon qui situe ses romans dans un autre pays que le sien. L’autre particularité de Russell est de mêler à ses romans la mythologie du conte, ici celle des frères Jacob et Wilhelm Grimm, comme le titre anglais Brother Grimm l’indique davantage que sa traduction française par ailleurs. Jan Fabel, qui donne son nom au cycle romanesque, est la figure principale sur laquelle s’appuie notre auteur et, au demeurant, ils partagent certains points communs: Fabel est certes allemand d’origine mais possède de par sa mère des origines écossaises. Ce personnage ne détonne pas vraiment de l’image d’autres policiers que nous pouvons croiser chez d’autres auteurs, il endosse l’image du vieux briscard célibataire, éternel homme divorcé, avec enfant (fille tout particulièrement, pourquoi?) à la clef et qui entretient une relation pas forcément régulière avec une femme.

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Craig Russell     ©Wikipedia

          Le roman est classiquement découpé en chapitres, lesquels laissent place, de façon anonyme évidemment, au meurtrier et à quelques scènes  placées sous sa focalisation. Le meurtre, qui au début, apparaît comme étant un événement isolé est rapidement relié à d’autres événements tragiques. Les policiers vont peu à peu se rendre compte qu’ils ont affaire à un criminel un peu particulier, qui s’appuie non pas sur la véritable existence des frères Grimm, mais celle romancée, du côté obscur de la force, et créée de toutes pièces par un auteur particulier Gehrard Weiss . Chaque victime fait partie des desseins machiavéliques d’un homme, fou ou sain d’esprit c’est à vous de le découvrir, et est représentative d’une représentation mythique de ces célèbres fables. Et c’est ici que nous touchons au point fort, à l’intérêt de ce roman policier: la visite, la revisite des contes, de la vie de ces deux frères et de toute la dimension allégorique qu’ils incarnent.

          Mais je crois qu’un petit retour sur les frères Grimm s’impose: linguistes et philologues (la philologie étant l’étude d’une langue à partir de textes anciens) allemands du XIXe siècle. Les deux frères n’avaient qu’un an de différence, Jacob étant l’aîné. On a la fâcheuse tendance à penser les Grimm en tant qu’auteurs des contes qu’ils relatent mais les deux frères n’étaient finalement que des compilateurs de légendes ancestrales danoises et germaniques (On pensera à Blanche-Neige et Hansel et Gretel) et même françaises (Le Chat Botté et Barbe bleue) qu’ils sont allés recueillir au centre et dans le nord de l’Allemagne. À l’origine, le contenu de ces contes était tel qu’ils n’étaient pas adaptés pour les enfants et au fur et à mesure que les histoires ont été remodelées au cours des différentes éditions, le contenu en a été modifié, presque édulcoré, même si une forme certaine de violence est apparue. L’histoire retiendra qu’ils sont également à l’origine de la conception du premier dictionnaire de langue allemande.

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Les frères Grimm

          Auteur fictif du roman sur lequel l’assassin de Contes Barbares s’appuie pour monter sa mise en scène, Gehrard Weiss dans La route des contes a compulsé le carnet de voyage imaginaire de Jacob Grimm accompagné de son frère Wilhelm, qui a pour but de rassembler les contes publiés ensuite dans l’ouvrage Contes de Grimm et Mythes allemands. Dans cette fiction, Jacob Grimm était représenté en tant que tueur en série de jeunes filles et femmes, massacrant sa victime à chaque visite des villages qu’ils visitaient avec son frère. Plus important, chaque meurtre apparaissait comme la réplique du conte collecté, le but de ces crimes étant pour le frère assassin de maintenir en vie le sens de ces contes. Le point de vue porté par Weiss sur les contes populaires allemands en ce qui nous concerne, est particulièrement pertinent et apporte un éclairage nouveau à la « compréhension du mythe et du folklore ». Il porte l’idée que les mythes transposés à travers les figures de ces contes, grand méchant loup, de la sorcière, ne sont que les transpositions de nos représentations cinématographiques actuels, qui ont pour but de canaliser et d’évacuer nos peurs, nos angoisses et phobies les plus profondément ancrés en nous.

            Un des reproches que l’on pourrait adresser à ce roman, c’est de constamment utiliser les termes allemands relevant du microcosme policier sans jamais les transposer en français: il s’agit certes d’un parti pris assumé par le traducteur mais à mon avis cela ne simplifie pas la lecture de ce polar. Puisqu’en plus, le lecteur n’est pas forcément coutumier de la langue, qui a pour habitude de faire des mots composés, parfois très longs, j’imagine que cela peut vite devenir déroutant: entre Jan Fabel le Kriminalhauptkommissar, Kriminalkomissar, le Hauptkommissar, la KriPo, le Präsidium, la SpuSi, le Kriminaloberkomissar, la Mordkommission, Universitätsklinikum, Obermeister, Krankenhaus (et sur ce point, je ne comprends pas vraiment ou se situe la problématique de la traduction puisqu’il s’agit tout simplement d’un hôpital…) tout comme le basique diminutif Mutti, qui revient du reste à plusieurs reprises, qui ne signifie rien d’autre que Maman. le lecteur peut vite se mélanger les pinceaux, si en plus de cela, il faut retenir les différents quartiers de la ville dont il est question. J’imagine bien que ces grades ne trouvent pas forcément leur équivalent dans notre ou d’autres langues, néanmoins un peu plus de clarté dans la dénomination de chacun des protagonistes et de chacune des institutions policières en question aurait été non négligeable!

           Ainsi, c’est un roman policier diablement intéressant qui nous plonge au sein d’un monde des contes détournés et pervertis, dans son acceptation la plus funeste, dont tire profit l’auteur. Et j’avoue que c’est une épatante idée d’avoir mélangé ces éléments culturels et légendaires au cadre d’une histoire policière, somme toute, assez commune. De quoi nous redonner l’envie de (re)plonger plus profondément dans l’univers des frères Grimm, dont le travail est trop fâcheusement cantonné au conte pour enfant!

Les contes. Tout était lié aux contes et à deux frères qui les avaient collectés. Deux frères rassemblant du matériau de recherche philologique, en quête de « la voix véritable et originelle des peuples de langue allemande ». Ils avaient été mus par un amour de leur langue et un fervent désir de préserver la tradition orale. Mais plus encore, ils avaient été des patriotes, des nationalistes. Ils avaient entrepris leurs recherches à une époque ou l’Allemagne était une idée, pas une nation, à l’époque où les seigneurs pro-napoléoniens cherchaient à éradiquer les cultures locales ou régionales.

Mais les Grimm avaient changé de voie. Quand le premier recueil de contes avait été publié, ce n’est pas l’académie allemande qui y avait répondu avec un enthousiasme submergeant et qui avait acheté l’ouvrage en grandes quantités, c’était les gens ordinaires. Ceux-là mêmes dont les frères Grimm s’étaient efforcés de recueillir la voix. Et, par-dessus tout, c’étaient des enfants. Jacob, le chercheur de la vérité philologique, avait souscrit aux souhaits de Wilhlem et ils avaient édulcoré les contes pour leur deuxième parution, les embellissant parfois même jusqu’à en doubler la longueur. Fini Hans Dumm, qui pouvait rendre une femme enceinte d’un seul regard. Et Raiponce, enceinte mais candide, ne demandait plus pourquoi ses vêtements ne lui allaient plus. La Belle au bois dormant n’était plus violée alors qu’elle reposait, dans un sommeil imperturbable et magique. Et la douche Blanche-Neige, qui devenait reine à la fin de l’histoire originale, ne demandait plus qu’on oblige sa méchante marâtre à chausser des souliers faits d’acier chauffé au rouge et à danser jusqu’à ce que mort s’ensuive.

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