Le destin de Mr Crump

Ludwig Lewisohn, Editions Phébus Libretto, 406 p.

The case of Mr. Crump, Ma note ♦♦♦♦♦

Le résumé de ce roman sera très bref: il s’agit du récit de la vie de la famille Crump, et plus particulièrement du couple que forment l’épouse et son conjoint, Anne et Herbert Crump, de leur passé respectif, de leur histoire personnelle et commune depuis leur rencontre jusqu’à leur mort. Mais il ne s’agit pas d’une histoire et d’un couple tout à fait ordinaires, il est question du récit de l’enfer conjugal qui naît de l’union de deux individus, vivant dans l’Amérique du début du XXe siècle, qui n’avaient rien à faire ensemble et n’auraient jamais dû se rencontrer.

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Attention, coup de coeur…

          Comme bien souvent, les meilleures lectures ne se font pas là où on les attend et il en va de même pour ce roman. Même si préfacé par Thomas Mann, il semble bien qu’il y ait peu de chance que ce livre ait été médiocre, même insipide. Tellement dommage que Ludwig Lewisohn soit un auteur si confidentiel, il frappe pourtant si juste et si fort avec cette fiction. Il s’agit donc d’un auteur américain de confession juive et d’origine allemande. Il vise d’ailleurs tellement juste en évoquant ce couple et leur cohabitation que son livre a été longtemps interdit aux États-Unis, ce n’est que fin des années quarante – en 1947 –  qu’il sera enfin publié, et encore, en version censurée.

          Quatre cents pages centrées uniquement sur la seule vie d’un couple, cela peut paraître effectivement très, très long, exprimé ainsi. Mais pas tant que cela finalement. Première remarque: La narration est certes centrée sur l’entente et l’intimité de ce couple mais le titre Le destin de Mr Crump étant clairement orienté du côté de M. Crump, plutôt que Mme Crump, c’est ainsi sous son angle de vue à lui que l’auteur a décidé de placer son récit. Ludwig Lewisohn a choisi Herbert Crump comme élément central, assurément, mais la présence d’Anne Crump n’en ait pas moins perceptible. Et c’est le moins qu’on puisse le dire. Le roman se découpe en sept parties différentes: les deux premières ayant une fonction biographique, puisqu’elles relatent le passé de chacun des époux, la troisième revient sur cette fameuse rencontre, les suivantes sur leur vie de couple, la dernière sur le dénouement.

          C‘est un drôle de couple que celui des Crump, l’auteur nous plonge dans l’ambiance du ménage dès les premières lignes. Il y a d’abord Anne, Bronson de son nom de jeune fille, qui est l’aînée d’Herbert de près de vingt ans mais qui nie farouchement cette différence d’âge. Femme qui vient d’une famille assez disloquée, sans le sou, avec un père qui a fui la vie de famille, une mère qui n’a eu de cesse de refaire sa vie avec les mauvais hommes, rentrant toujours dans la même sorte de relation de dépendance financière. Anne elle-même épouse Crump après une première union vouée à l’échec. Herbert a contrario a vécu une enfance heureuse au sein d’un foyer solide et d’une famille unie d’origine autrichienne, constituée de musiciens, tradition qu’il perpétue lui-même en endossant la profession de compositeur.

         Un jeune néophyte, une mère de famille aguerrie: comment une telle rencontre sentimentale a-t-elle pu avoir lieu? L’inexpérience et la naïveté d’un Herbert de vingt-deux ans reste justement la faiblesse qui a pu lui faire sous-estimer la femme avec laquelle il avait débuté une relation, somme toute, sans réelle importance pour lui. Et c’est bien là le nœud du problème: la domination malsaine et perverse qu’exerce Anne sur le jeune homme à travers ses mensonges. Parce qu’il n’est vraiment jamais question d’amour, cela n’est finalement qu’une énième ruse de la retorse ‘Anne pour retenir Herbert auprès d’elle. Si vous avez aimé Le Mepris d’Alberto Moravia , ce roman-là aborde là une toute autre dimension de l’enfer conjugal, je dirais qu’il atteint des sommets que l’on n’oserait même pas imaginer.

         Anne et Herbert forment, on l’aura compris, un couple totalement dissonant, la bonté naturelle de l’un est totalement incompatible avec la malice et la méchanceté de l’autre, qui n’a de cesse de se victimiser tout au long de leur vie ensemble. C’est d’ailleurs sur ce point que l’importance des pages sur le passé totalement chaotique d’Anne Crump se fait sentir, comme s’il expliquait, ou plutôt annonçait, la complexité de la personnalité de cette femme déséquilibrée. En outre, on assiste lentement à la lente descente aux enfers d’Herbert, victime dans tous les sens du terme de son épouse égoïste et maltraitante qui n’a d’autre but que de préserver sa source de revenus. Lewisohn a habilement décrit l’emprise psychologique qu’exerce Anne sur l’homme un peu faible qu’elle a su prendre dans ses filets, la tension psychologique va crescendo, ponctuée par les attaques de cette mante religieuse, sous lesquelles Herbert va se voir petit à petit complètement déposséder de sa vie, de ses forces vitales. Irrémédiablement. Mon esprit a été mis à rude épreuve par les méfaits d’Anne, la manipulation pernicieuse qu’elle exerce sur son mari, souffre-douleur du foyer, qui puise jusqu’au dernier souffle de patiente, d’endurance et de courage. C’est vraiment peu de dire que c’est un des personnages les plus détestables que j’ai pu rencontrer lors de ma vie de lectrice. On se fait littéralement happé et dévoré, un peu comme pour Herbert, par la violence, morale et physique, de sa personne, de ce rapport pathologique qu’elle entretient non seulement avec l’argent mais aussi avec Herbert, qu’elle déshumanise et chosifie en ne le considérant comme sa possession, comme un vulgaire gagne-pain. Femme malade qui exerce la toute-puissance de son mal en détruisant tout ce qui se trouve autour du jeune homme mais également autour d’elle puisque ses enfants sont aussi et à la fois victimes et instruments de ses manipulations. J’avoue que les rares passages où certains protagonistes se permettent de s’opposer fermement à elle sont particulièrement délectables: Lewisohn a installé une tension romanesque de telle sorte à ce qu’il s’avère très difficile, voire impossible, pour le lecteur de ne pas s’impliquer émotionnellement dans le sort d’Herbert Crump. Nous, lectrice, lecteur, souffrons avec Mr Crump, sommes les jouets des mots de l’auteur autant qu’Herbert l’ait d’Anne. D’ailleurs Lewisohn utilise ponctuellement un procédé narratif, les prolepses, qui illustre cette montée en puissance  latente mais progressive du mal-être que provoque Anne, en somme l’amertume d’un homme qui revient sur sa l’échec de sa vie. En effet, le suspens n’est pas longtemps gardé sur l’abîme de souffrance qui attend Herbert puisque le chapitre liminaire y fait clairement allusion.

          Au-delà de la coexistence de ce couple, l’auteur confronte également deux types de caractères, celui de la famille Crump, besogneux, affable, courageux, doté d’une bonne éducation et d’une sensibilité artistique certaine face à la grivoiserie, la malhonnêteté, l’oisiveté,  la concupiscence, la luxure, l’arrogance d’Anne, de son fils, de sa mère, qui ne feront qu’une bouchée des premiers. Constat amer d’une certaine société américaine de début de siècle qui se délite sous les vices cachés de certains individus. La réflexion et l’intelligence, la tendresse véritable de la famille Crump qui va comprendre en un instant la folie d’Anne face à la bassesse et l’abjection des instincts triviaux d’une lignée familiale matriarcale dysfonctionnelle (je pense à Anne et sa mère, toute aussi exécrable que sa fille), qui ne réagit que face à l’appât du gain.

         La transformation de ce jeune homme ingénu et romantique, plein de talent, sa lente dégradation constitue l’aspect dramatique de roman, qui trouve une fin quelque peu époustouflante. J’ai véritablement souffert avec lui à travers de l’horreur de la vie quotidienne qu’il s’est vu infligée par un être sans âme. Tous les qualificatifs qui me viennent à l’esprit me semblent pourtant n’être que des euphémismes face à la sournoiserie dont Lewisohn n’hésite à investir son personnage à grands coups de fourberie. Herbert Crump est sans aucun doute un homme maudit, qui s’est perdu en  cédant, un fatal instant de sa vie, à une séductrice dévoyée, dont la bassesse des instincts, va sceller le destin de deux familles entières.

          On pourrait presque se demander si la personnalité et le dévouement d’Herbert pour sa famille ne confine pas à imbécillité, mais ce serait sous-estimer les mécanismes de la psychologie humaine où d’un côté le bourreau sait user de tous les ressorts de la manipulations en maintenant sous sa coupe cet homme soumis et dépendent psychologiquement grâce à toutes les formes de chantage possible – affectif, financier ou simplement matériel –   et en le maintenant simultanément dans un état de terreur qui le rend de moins en moins capable de réagir. L’angoisse se fait de plus en plus présente au fur et à mesure que l’on s’aperçoit que les voix de sortie de cet enfer s’amenuisent de plus en plus.

          L’éditeur a produit la phrase suivante dans son résumé de quatrième de couverture « Un livre insoutenable consacré à l’enfer du couple ». Avant ma lecture, j’étais quelque peu dubitative dans l’emploi de l’adjectif utilisé, et pourtant, je crois qu’il n’y a rien de disproportionné. La souffrance d’Herbert dont la vie est cadenassée par une vile femme devient de plus en plus insupportable à lire. Je n’oserais dire que ce roman est une belle réussite, le talent de Lewisohn l’est en tout les cas. Rares sont les auteurs qui ont su me laisser sonnée comme l’auteur a réussi à le faire avec les péripéties du couple Crump. Les débuts sont peut-être un peu longs, mais il faut absolument découvrir ce prodige.

 

 

Une fois de plus, il pensa à la fuite. Il n’avait pas d’argent. Il n’avait ni l’intrépidité d’esprit, ni la résistance physique, qui lui eussent permis d’affronter l’existence des vaincus et des parias de la société – vagabonds, plongeurs, portiers de saloons, pianistes de maison de débauches. Il n’était pas certain non plus que, s’il disparaissait, ses parents n’entendraient pas les échos des clameurs d’Anne. Elle aimait raconter l’histoire de la dame musulmane du temps des Croisades, qui, abandonnée en Égypte par son amant chrétien, partit à pied et erra à travers l’Europe, un seul mot sur les lèvres, son nom, le nom de Gilbert. Quand Anne racontait cette histoire, elle y mettait une teinte d’humour pathétique. Mais cet humour et ce pathétique cachaient, comme Herbert le comprit rétrospectivement, une dureté, une volonté de fer et un manque de vergogne tout agressif bien qu’ils s’affichassent comme impuissants. Non, il n’y avait rien à faire. A moins qu’elle ne se résignât, il était perdu, damné. Le monde et la moralité officielle mettaient toutes les armes dans la main de cette femme. Une révolte, ou une violence quelconque de sa part à lui entraîneraient la ruine et le déshonneur, non seulement pour lui, mais pour son père, pour un nom honorable. Réfléchissant à la situation et tirant les choses au clair avec une sagacité aiguisée par le danger, considérant comment il avait été joué, et comment il allait probablement voir ruinés son bonheur, sa paix, ses espérances, ses ambitions, Herbert dressa le bilan de la morale officielle de son temps et de son pays: un amas de mensonges barbares, immondes, dépourvus de générosité, lâches, vulgaires, que toute âme un peu élevée se devait de mépriser, de défier et de fouler aux pieds….

 

 

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