Sollicciano

Ingrid Thobois, Éditions Zulma, 216 p.

Ma note ♦♦◊◊◊

Norma-Jean Vasseur est une enseignante de philosophie plutôt brillante, ayant exercé dans une université parisienne, âgée d’une cinquantaine d’années. Chaque jeudi, elle a pour habitude de rendre visite à Marco Conti, trente ans, italien de Florence, détenu dans les geôles toscanes de Sollicciano. À l’insu de son psychiatre de mari, Jean Vasseur, avec lequel elle vit une fin de mariage assez mouvementée. C’est une relation totalement platonique mais insaisissable, qu’elle vit avec son ancien élève emprisonné à vie. Relation vaguement amoureuse, plutôt littéraire, Norma-Jean constitue le seul lien qui relie Marco au monde réel, à la littérature puisqu’elle met un point d’honneur à transmettre ses articles à la revue  L’ange à part qui publie ses articles. 

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          Avec leurs couvertures bigarrées, d’une excentricité rafraîchissante, les éditons Zulma ont coutume de débusquer et publier des auteurs de qualité, néophytes dans l’édition française, bien souvent étrangers mais pas exclusivement. On pensera à l’auteure islandaise Auður Ava Ólafsdóttir (Rosa Candida) qui a rencontré un franc succès chez nous ces dernières années. Je me suis attaquée ici, totalement à l’aveugle, à une romancière française: Ingrid Thobois est une grande voyageuse, parait-il, et a vu son premier roman Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés récompensé du Prix du premier roman en 2007. Sollicciano se positionne donc comme son troisième roman et ce titre à la sonorité italianisante a, à vrai dire, largement contribué à attiser ma curiosité et mon envie de lire, titillant les racines méditerranéennes qui sommeillent en moi!

           Notre personnage central porte un prénom passablement connoté et qui nous plonge immédiatement dans cette ambiance de femme fatale, qui joue de sa sensualité et de son fort pouvoir d’attraction sur les hommes. D’autant que Norma-jean est blonde mais d’un blond déjà presque fané par l’usure du temps, des sentiments. L’enseignante s’est arrimée à deux hommes en tout point différents: le compagnon régulier, la raison, la vie quotidienne contre le coup de cœur inconvenant, insensé, qui l’emmène hors de sa zone de confort. Le point essentiel de ce roman est ainsi incarné par la sensibilité de cette femme fragile, sur le point de se laisser sombrer dans les abîmes qui l’entourent, et qui se perd à l’aube de sa vie dans la voie, sans issue, de l’attirance obscure, la passion irraisonnée envers un homme sombre et tourmenté.

          Héroïne trouble et hantée, portant fièrement les stigmates de son double évanescent, Nora-Jean est une femme abîmée par son passé mais qui apparaît paradoxalement à la fois comme victime et actrice de sa vie. Et c’est autour de ce double-rôle que s’articule l’axe narratif, ce rôle de femme indépendante et forte de professeur des universités, ce rôle social qui conjugue en même temps sa fonction professionnelle et son rôle au sein de son mariage face à sa place de maîtresse consciemment dominée par son amant. Les deux relations qu’elle finit par entretenir simultanément sont donc complètement différentes l’une de l’autre: Marco est un homme privé de liberté, le seul signe de vie qui ne relève pas de son existence carcérale, il le reçoit par le biais de Norma-Jean, qui entend profiter de ce privilège, émanant de cette relation étrange, vouée à n’être vécue que dans ce huis-clos. On ressent cette privation de liberté comme l’abandon pour Marco de son grade d’être humain à une uniformisation annihilante qu’est cette entité informe nommé « le détenu »,. Et Norma-Jean est le dernier rempart avant la dissolution complète de Marco au milieu de cette masse uniforme que l’institution pénitentiaire a créé.

           Norma-Jean entretient dès le départ une histoire particulière avec les hommes, la première figure étant incarnée par son père, un soldat américain qui a échoué totalement par hasard dans le foyer familial, a profité des bras de sa mère le temps de quelques étreintes pour la quitter une fois la seconde guerre terminée. Avec un père de famille déserteur de la vie de sa fille, Norma-jean semble ainsi plus s’attacher aux absents de son existence, ceux qui déraillent, de sa vie, plus qu’à ceux qui restent fidèles au poste. Norma-Jean se laisse aller au vague à l’âme, elle se laisse porter par la vie à l’image de la barque qui se laisse entraîner par le mouvement de l’eau, comme si à un moment donné elle avait lâché prise sur sa vie. Elle semble être plongée dans une douce et assourdissante mélancolie qui lui ôte tout appétence existentielle, toute capacité à vivre et ressentir. Si ce n’est dans son amphithéâtre, ou le parloir de la prison, seuls endroits où elle possède une emprise sur ce qui l’entoure. Mais quelle sorte d’emprise, vraiment? Celle exercée sur un auditoire de jeunes étudiants, réunis par la force des choses, ou celle d’un prisonnier reclus  à vie entre quatre murs. La mer, le remous de l’eau est une constante chez elle lui apportant une sorte d’apaisement bienfaisant à l’image du mariage de Jean et Norma-Jean qui se dissous au fur et à mesure de la genèse et de l’évolution de son histoire avec Marco.

« 

« L‘amour n’était qu’une partie de dames, un jeu de pions interchangeables dans lequel les  uns bouffaient les autres, et vice versa » (Marco)

            Finalement cet extrait pourrait être le résumé idéal, succinct certes, de cette fable et par extension, de la vie de notre drôle d’héroïne, qui n’a eu de cesse de dériver d’un homme à l’autre sans avoir jamais vraiment jeté l’ancre. Rien n’est pris vraiment au sérieux chez les Vasseur, même leur mariage si ce n’est le désinvestissement croissant de l’épouse, tous les deux semblent même se complaire dans un état d’aveuglement certain, qui les rendent perméable à la réalité de leur couple, aux proches qui évoluent autour d’eux. Les seules exigences qu’elle s’impose sont envers elle-même, cette rigueur physique et intellectuelle à elle-même. Au-delà de cela, le manque de communication, et d’ailleurs, chose remarquable, la présence de dialogues absolument minimale entre eux dans la narration est révélatrice, enfonce chaque personnage dans une sorte d’isolement. Ils  prennent soin, dans leur vie de couple, de cultiver cette solitude, symptôme « d’une maladie qu’il leur restait à dépister », maladie que porte Norma-Jean alors qu’elle venait de débuter une thérapie auprès du psychiatre qu’est Jean. S’étant à peu près arrangés avec leurs démons et leurs failles, c’est cinq ans après leur mariage, que leur arrangement se disloque lentement à travers leur espoir et leur entreprise maladroite de reconstruction. Le silence, l’aveuglement, le mutisme qui les entoure ne feront que s’accentuer, Norma-Jean s’étant non seulement elle-même à moitié effacé de ce couple, qui a perdu toute raison d’être, mais a agencé par la même occasion la disparation progressive de son mari, qui ne peut plus la suivre. À partir du moment où Jean est sorti de son rôle de médecin, la thérapie de Norma-jean a été irrésolument corrompue. Comment en aurait-il pu être autrement dès lors qu’elle a tissé des liens sentimentaux avec celui qui aurait dû la guérir. Jean ne sera pas son sauveteur, pour rester dans la métaphore marine, elle ne sera peut-être pas celle qui sauvera Marco. Peut-être, qu’après tout, c’est une force qu’ils devront trouver en eux-mêmes.

            J‘ai lu ce roman à deux reprises, la deuxième fois dans l’optique d’en faire la chronique puisqu’il s’agit d’une lecture qui date d’il y a deux mois et qui ne m’a pas vraiment laissé un souvenir marquant. Mais cette seconde lecture a été plutôt bénéfique puisqu’elle m’a permis de réfléchir sur divers aspects du roman que je n’avais pas compris au prime abord: comme cette notion de recherche, vaine, de thérapeute, rôle au départ assumé par Jean, que finalement endosse, à sa manière Norma-Jean, auprès de Marco.

          L‘écriture d’Ingrid Thobois rend malgré cela ce récit agréable à lire, même délectable, elle nous fait pénétrer et vivre l’intimité de ce clan au plus près d’eux, comme si le lecteur comptait parmi ses personnages. Elle réussit à insérer une proximité palpable entre nous témoin invisible de ce moment de vie et cet être évanescent qu’est Norma-Jean, qui finit peu à peu par passer à travers les mots de l’auteure, inexistante finalement. C’est finalement un roman qui se lit assez rapidement mais je crois qu’il faut prendre le temps de capter et comprendre les liens que tisse l’écrivain dans sa toile et ce personnage si particulier qu’est Norma-Jean.

« Et tu croyais que tout serait si simple? Que j’allais accepter? Pour te donner enfin à satisfaire ton fantasme de violence? Refaire sa vie avec un criminel! Pour être enfin capable de distinguer entre ses cauchemars et sa vie…L’idée est excellente! Mais il a suffi d’une fine trace de rouge à lèvres sur le rebord d’un verre, et je me suis souvenu de tout. C’était juste avant que tu frappes à ma porte. Tu es arrivée au moment où j’avais décidé de faire taire l’univers, et tout est devenu de ta faute. Tu ne sais pas ce que c’est, Norma-Jean, d’être allé aussi loin dans la pensée de la fin, et de ne pas avoir pu la mettre en oeuvre. Aujourd’hui, je dois hurler pour vérifier ma présence au monde. Tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir tué. La terreur de vivre est mon unique vertige. Tes venues au parloir me maintiennent en vie: c’est d’obscénité qu’il s’agit. Il était tard lorsque tu es venue me trouver chez moi. Tu n’avais pas une ecchymose; tu étais belle à en crever. Les mots sortaient précipitamment de ta bouche comme si tu avais craint de les oublier. Tu me parlais de fuir, de venir avec toi, de me dépêcher. Tu m’as tout expliqué: en quelques heures tu avais rassemblé les pièces nécessaires à ta construction. Ton mari venait de partir convoyer ton voilier dans le sud de la France. Il était à peine arrivé à destination que tu avais déjà vidé l’appartement. Tu aurais pu simplement partir, un bagage à la main, fermer la porte derrière toi et laisser le monde en l’état. Mais tu as rasé les lieux, vidé la vie de ton mari comme on t’avait un jour évidée toi. »

 

 

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