Le manuscrit de la Giudecca

Yvon Toussaint, Éditions Fayard, 405 p.

Ma Note ♦◊◊◊◊

20 novembre 1999. Des ouvriers découvrent un manuscrit rédigé en latin dans un des palais de la Giudecca. Ceux-ci ont été rédigés par Girolamo Aleandro né en 1480 à Motta di Livenza, dans le Frioul, fils de médecin et issu d’une famille noble. Épris de langues anciennes, latin, grec et hébreux, formé par ses précepteurs, c’est ce don et ce goût qui lui permettront de voyager partout en Europe en exerçant successivement les fonctions de secrétaire, dans un premier temps, puis de diplomate et enfin de nonce apolistique et cardinal. Et c’est à Venise, où il a vécu tous les excès d’un jeune homme de vingt-et-un ans livré à lui-même, qu’il fit ses premiers pas dans la vie et qu’il rencontra Érasme de Rotterdam, avec lequel il entretint une relation complexe, ambiguë et singulière tout au long de sa vie.

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          Yvon Toussaint fut directeur-rédacteur en chef du journal belge Le Soir, il travailla également dans la presse parisienne. Mort en 2013, il était l’auteur de plusieurs romans policiers et a même obtenu le grand prix de littérature policière en 1975. Le manuscrit de la Giudecca publié en 2001 fait ainsi figure d’exception puisqu’il s’agit d’un roman historique, le personnage sur lequel repose son roman, Girolamo Aleandro ou Jérôme Aléandre, ayant véritablement existé. Toussaint lui-même, dans sa postface, utilise le terme d' »autobiographie fictive », affirmant s’être appuyé au maximum sur les éléments biographiques en sa possession pour monter un récit, qui reste malgré tout, romancé.

          C‘est le récit de Girolamo Aleandro, cardinal vieillissant, qui entreprend de conter sa vie tumultueuse. Tout était conçu pour ce que ce roman soit passionnant: la diversité de ses thèmes, plus intéressants les uns que les autres: la Venise du XVe siècle, la présence d’un des plus grands humanistes du siècle, le néerlandais Érasme, les pérégrinations de l’érudit Girolamo à travers l’Europe qui n’a eu de cesse de servir ses maîtres jusqu’à atteindre la fonction honorifique de cardinal, l’apparition de Martin Luther et les premières traces de la Réforme.

          Les années passées au sein de la Sérénissime représentent en quelques sortes les années de formation de notre futur homme d’église. À vrai dire, le plus intéressant dans tout cela, ce n’est pas forcément l’évocation de toutes les tribulations, les tocades du jeune Girolamo, c’est davantage l’arrière-plan historique qui dépeint l’une des plus importantes villes, d’une perspective financière, culturelle et politique, de l’époque: dotée d’une véritable indépendance, la réputée et riche république de Venise apparaît tout aussi fascinante qu’enivrante et repoussante à certains égards. Livrée aux mains des Turcs, Toussaint nous plonge dans une ville placée au centre de tous les enjeux géopolitiques de la région, étrillée par les machinations et conspirations des familles vénitiennes, qui souhaitent s’adjuger ne serait-ce qu’un semblant de pouvoir. Venise, vénérable ville où grouille une vie assourdissante et incessante, asservie par un cosmopolitisme marqué. Sans hésiter, ce sont ces pages-là, celles de la Sérénissime, dotées d’une forte portée poétique et picturale, qui revêtent à mon sens le plus d’attrait.

          Tour à tour enseignant, secrétaire ou diplomate, Girolamo côtoie les grandes personnalités européennes de l’époque qui sont souvent liées au monde religieux et qui sont souvent empêtrées dans les problématiques politiques. Diplomate, il est celui qui aura en charge d’assurer la communication de son maître auprès des plus hautes instances religieuses ainsi que d’en négocier la promotion. Grâce à son érudition, ses années d’apprentissage à la Sorbonne et ses relations avec les évêques qu’il fréquente, Girolamo n’a de cesse de vouloir compter parmi ces personnalités qui régentent la société en « s’occupant des affaires du monde », en protégeant les intérêts de l’Église étroitement liés à ceux des monarques européens, eux-mêmes tous plus ou moins étroitement liés entre eux. Entre évêques et papauté, il graisse les rouages de ce monde, il possède à la fois un « cœur humaniste et une tête politique ». Et c’est ici que le moine catholique Luther fait son apparition et donne naissance à une forme de contestation théologique. Contestation qui émerge quelques années avant la Réforme, au tout début du XVIe siècle ou des forces grandissantes, ces hérétiques opposés au catholicisme, ses apôtres, sa toute-puissance se font de plus en plus entendre. Ceux qui dénonçaient la corruption du clergé, ceux qui reprochaient à cette Église sa vénalité, son avarice envers les plus pauvres, sa malhonnêteté et surtout sa luxure. Et l’un de ses plus hauts représentants dans ce roman est représenté par Érasme de Rotterdam.

           Et la figure marquante de la vie du diplomate, la raison d’être de ce roman apparaît: Érasme de Rotterdam, l’aîné de Jérôme de quelques années. D’abord figure amicale, et amoureuse que Girolamo rencontre dans cette Venise décadente, son aura d’humaniste, son prestige d’homme d’esprit en prennent vite un coup. Bien sûr, Toussaint prend soin d’insuffler à son personnage, et son oeuvre, l’admiration que n’importe quel jeune homme un tant soit peu éduqué peut ressentir pour une telle sommité littéraire, déjà à l’apogée de sa popularité. Mais il me semble que le personnage a largement été déprécié, jusqu’à en devenir, vraiment, un vil personnage, méprisable. Je suis restée avec la pénible sensation que Toussaint a voulu atténuer l’aura du philosophe néerlandais pour avantager son compagnon, Girolamo. Les deux hommes ne cesseront d’évoluer, loin l’un de l’autre certes, mais toujours dans plus ou moins les mêmes cercles professionnels. C’est le personnage principal qui me pose problème, vraiment: que l’auteur ait voulu mettre en exergue les qualités de son protagoniste, à travers sa carrière de diplomate puis de prélat, à travers sa réappropriation culturelle de l’Antiquité par les auteurs européens, il n’y a pas de doute. Qu’il ait réussi à faire de lui une personnalité marquante, cela reste plus discutable. Effectivement, Toussaint s’est servi d’un arrière-plan politique, géographique, culturel exceptionnel, ainsi que de personnages du même acabit, le fond de l’histoire apparaît quant à lui moins brillant. Même si l’auteur a eu à cœur de nous présenter l’humaniste néerlandais à la fois en tant qu’homme et auteur, qui se préoccupe au fond des petites mésententes d’Érasme, de ses querelles, de ses coup-bas? On image bien qu’en dépit de son don et son oeuvre, il possède les mêmes faiblesses que tout à chacun. Les personnages sont à mon sens mal ou peu exploités, Girolamo est un de ces protagonistes sans saveur. Comme je l’ai écrit plus haut, (presque) tous les ingrédients étaient là pour faire de ce récit un roman passionnant. La mayonnaise n’a clairement pas pris.

          Le manuscrit de la Giudecca, le titre assez peu heureux, que vient-il faire là? Pas grand chose, à vrai dire. La Giudecca n’ayant aucun rôle pertinent dans l’histoire si ce n’est d’être le lieu ou le manuscrit a été découvert. En toute honnêteté, j’ai trouvé l’écriture d’Yvon Toussaint assez déplaisante à lire, presque ampoulée: je ne suis pas, il est vrai, une fervente lectrice de romans historiques, mais la langue me paraît assez artificielle, à certains moments, on ressent trop les efforts de l’écrivain qui essaie de coller à l’époque. De même, le découpage de la vie du personnage de Toussaint est fait selon les lieux qu’il habite et me semble assez inopportun: ce découpage casse trop brutalement l’harmonie et la cohérence du roman pour en faire un ensemble de différents fragments qui ne s’imbriquent pas forcément bien ensemble.

          Vous l’aurez deviné, ce roman historique, que j’ai fastidieusement terminé, ne comptera pas parmi mes plus belles lectures de l’année. Il a cependant le mérite de posséder une vingtaine de pages qui apportent quelques éclaircissements historiques, religieux et politiques sur les personnages et sur les différents territoires que visite Girolamo. Et Yvon Toussaint a réussi à me transmettre l’envie de me pencher sur la vie d’Érasme de Rotterdam, ce qui laisse finalement une note positive à ma lecture!

 

Plus de trente années après, au moment de tracer ces lignes, j’en tremble.

Qu’y puis-je si son nom revient sans cesse sous ma plume? Si, alors que je descends en craquant les dernières marches de ma destinée, et que lui-même est déjà ailleurs, je me trouble toujours en l’évoquant?

Au fil des ans, je me suis épuré, dépassionné, presque désincarné. Je crois l’avoir déjà dit: je me suis éloigné de mon siècle et je me sens comme échoué sur une autre rive imprécise, dans une lumière diffuse comme on en voit dans un tableau de Giorgione. Mais, à sa seule évocation, je m’empourpre.

Aucun être au monde n’a provoqué en moi des sentiments d’une telle intensité. De l’admiration énamourée à la haine et au mépris, j’ai parcouru tout l’arc.

Beaucoup de choses que je dirai à son propos, je les ai prononcées ailleurs. Mais j’en révélerai d’autres, si je l’ose.

Comment en parler, rapporter ses paroles, le juger? Il faudrait que je puisse prendre de la distance, Faire comme si je décrivais de l’extérieur, impassible, les scènes dont nous fûmes les protagonistes. C’est illusoire, je le sais, mais que faire d’autre qu’essayer?

C’était le 12 octobre 1507 en fin d’aprés-midi.

Quand je suis entré dans l’imprimerie, j’ai vu un homme assis, bras croisés, près d’une fenêtre. Il s’est levé et m’a dit:

– Je vous en prie, veuillez dire à Messer Aldo que je suis là depuis plus d’une heure. Je suis Erasme de Rotterdam.

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