L’île de Sakhaline

Anton Tchékhov, Éditions Folio classique, 542 p.

Остров Сахалин, Ma Note ♦♦♦◊◊

À l’extrême ouest de la Russie, au nord du Japon, se trouve l’île de Sakhaline. Appartenant conjointement jusqu’à 1867 à ces deux pays, elle a été le terrain d’études de nombreux explorateurs jusqu’à ce que le Japon décide de s’en séparer pour la céder aux russes. Les autorités décidèrent par la suite de faire de cette île une colonie pénitentiaire afin d’y reléguer des bagnards condamnés à l’exil, qui vécurent là-bas dans des conditions terribles. Car Sakhaline n’est pas très loin d’être l’enfer sur terre, autant de par ses conditions climatiques atroces que de rétention qui ont réduit à néant ces prisonniers. Anton Tchékhov s’est alors décidé d’aller constater par lui-même le traitement inhumain infligé à ces hommes devenus des parias par la force de choses, il en est revenu avec un inventaire précis et impitoyable.

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« Je suis heureux que dans ma garde-robe littéraire se trouve une rude blouse de forçat »

          Poète, romancier, dramaturge, Anton Tchékhov est moins connu dans ce rôle d’aventurier, et pourtant, il a consacré trois mois entiers de sa vie dans l’extrême orient russe à l’été 1890 à recueillir, transcrire et rapporter ses carnets de voyage. Autant vous dire que si vous vous attendiez à lire un texte de la plume habituelle de l’auteur, vous risquez d’être déçu. Tchékhov sort clairement de sa zone de confort, et c’est le moins que l’on puisse dire puisque ce séjour va l’amener à dépasser ses limites autant physiquement que psychiquement, tout comme je suis moi-même sortie de la mienne en face d’un texte à la résonance particulière.

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          Ce texte relève à proprement parler plus du documentaire et de l’inventaire que du récit de voyage. Vingt-trois parties découpent ce texte, qui sont elles-mêmes morcelées en plusieurs sous-parties. Celles-ci comportent des titres strictement formels à la façon d’un manuel de géographie « La ville de Nikolaïevsk-sur-Amour’, « recensement »… Dès le départ, on perçoit immédiatement que ce récit tire davantage du côté du compte-rendu rigoureux que du récit de voyage dans la mesure où Tchekhov procède à une analyse minutieuse de tout ce qui l’entoure, agrémentée de statistiques dont on ne voit pas la fin : bagnards, prisons, personnel pénitentiaire, paysages, climat, cultures, modes de vie, population carcérale et non carcérale.

           Quelles sont donc les motivations qui poussent ce jeune homme de trente ans à traverser le pays, chaussé de simples bottes de feutre détrempées? Roger Grenier, dans sa très instructive préface de l’édition Folio, affirme qu’aucune des explications possibles émises n’est véritablement satisfaisante. Allons donc directement au but et relevons l’explication présentée par Tchékhov lui-même. Bien sur, je n’oserais pas comparer les conditions de vie de Sakhaline à nos conditions carcérales actuelles, quoique…, mais constatez donc l’atemporalité de ces lignes tchékhoviennes:

« Quant au but du voyage.

Après l’Australie jadis, et Cayenne, Sakhaline est le seul endroit où il soit possible d’étudier une colonisation formée par des criminels…De nos jours, on fait encore quelque chose pour les malades, mais rien pour les détenus. L’étude des prisons n’intéresse pas nos juristes le moins du monde. »

         Le cas de Sakhaline est bien particulier car une fois les peines des pauvres bagnards purgées, ces derniers se voient contraints de rester et s’installer sur l’île où cultiver le moindre mètre-carré de patates relève de l’exploit. L’enfer comme le malheur, pour eux, maudits Sisyphe, est sans fin. D’autant que peu arrivent à retourner vivre dans le monde qui était le leur, Tchekhov insiste sur ce point, la condamnation qui leur échoit est véritablement une condamnation à mort. L’une des conséquences de cette politique de colonisation est l’envoi de femmes qui ont la rude tâche de rendre la vie de ces citoyens de nulle part un peu plus douce. Le dénouement est tel que certains anciens bagnards reviennent même dormir en prison. Au niveau de l’absurde, nous ne sommes plus très loin de Kafka.

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         Bien heureusement, Tchékhov parsème son récit d’anecdotes qui en humanisent un peu plus la teneur, et le rendent un peu moins rébarbatif aux yeux de son lectorat. Il faut à coup sûr s’accrocher pour lire ces cinq cents pages sans céder à l’envie grandissante de mettre cet ouvrage de côté: la somme des données qu’il a récoltées est colossale, l’investissement qu’il a déployé à sa tâche est exceptionnel. Cette implication n’est pas seulement d’ordre factuel mais également humain. En tant que témoin d’un état de fait dont il est la seule voix finalement, Tchékhov a à cœur de transmettre le plus fidèlement possible la misère dans laquelle sont embourbées ces vies. L’auteur semble contenir la révolte qui l’étreint face au laisser-aller, pire à l’indifférence crasse des autorités russes, qui se complaisent dans un aveuglement confortable. Émotion face au sort définitif qu’est un exil à Sakhaline, il ne s’agit non plus d’une peine punitive mais d’une déchéance de toute parcelle d’humanité dans la mesure où là-bas le sens profond de cet exil perd finalement tout son sens puisque les prisonniers, qui se voient tributaire d’une allocation pour vivre, jouissent d’une situation presque plus enviable que d’autres insulaires. Les paysans, anciens bagnards désormais privés de cette pension, n’ont que leurs yeux pour pleurer et leur pioche pour bécher une terre aride et stérile, au moins autant que le sont leur vie et leur avenir. De la misère, de la crasse, du désespoir et de la résignation à une existence d’indigents élevées en tant que norme de vie. À quelles extrémités une société en est-elle donc arrivée pour ne donner comme seuls dérivatifs à une population entière que l’alcool, la drogue, les jeux d’argent ou le sexe?

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La route de Vladimirka de Levitan qui mène à Sakhaline

           Ce qui est remarquable c’est la disproportion entre la peine infligée à ces pauvres hères et leur méfait. Tchékhov met un point d’honneur à rappeler qu’à l’époque, sous le régime du Tsar Alexandre III, toute peine de travaux forcés était assortie de l’exil en Sibérie sans retour possible. Il convient de prendre la véritable mesure de la cruauté de son système judiciaire et de sa brutalité; ce qui en définitive est le but de notre auteur russe de par son inventaire exhaustif. De réhabilitation, il n’y a pas. Comment est-il possible d’anéantir tout espoir à des hommes sachant que leur enlever tout ce qui faisait leur vie ne fera d’eux des êtres désespérés qui n’auront plus rien à perdre. Dès lors que l’on a plus rien à perdre, comme peut-on espérer faire en sorte que ces hommes reviennent sur le droit chemin. Que faire d’une société où toute forme de rédemption est impossible?

         Ces trois mois à Sakhaline ont changé l’homme qu’était Tchékhov, le spectacle de désolation qui s’offrait à ses yeux a ouvert la voie à son roman En déportation. Ce qui me questionne, moi, lectrice française de 2018, c’est de constater à quel point un Tchékhov nous serait utile aujourd’hui dans cette société où, de par l’omniprésence des médias, de la libéralisation et la propagation de la parole à tout-va à travers les réseaux sociaux, la prison est parfois assimilée à un séjour all-inclusive en club de vacances. Certes, nous avons réussi à éradiquer l’exil et le bagne, il reste pourtant encore du chemin pour que L’île de Sakhaline nous apparaisse comme étant complètement hors du temps. Quant à Tchékhov, son ouvrage aurait contribué à un semblant d’amélioration du traitement des bagnards, à l’abolition des châtiments corporels ainsi que l’amélioration des conditions de vie. Pour l’anecdote, c’est aussi à cette époque qu’Alexandre III a pris la décision de faire construire le Transsibérien, épargnant ainsi aux prisonniers enchaînés le trajet à pied jusqu’à l’île.

Je vais seul d’isba en isba ; parfois, un forçat ou un colon que l’ennui pousse à assumer le rôle du guide m’accompagne. Parfois aussi, sur mes talons ou à quelque distance, un garde-chiourme armé d’un revolver me suit comme mon ombre. On l’a envoyé là au cas où je demanderais quelque éclaircissement. Si je lui pose une question, son front se couvre instantanément de sueur et il me répond: « J’peux pas savoir, Votre Haute Noblesse. » D’ordinaire, mon guide, pieds nus, tête nue, mon encrier à la main court devant, ouvre bruyamment la porte et trouve le temps de murmurer quelque chose au propriétaire, dans l’entrée – probablement les suppositions que mon recensement l’ont amené à faire. J’entre dans l’isba. Elles sont de toute sorte, selon qu’elles ont été bâties par un Sibérien, un Petit-Russien, ou un Tchoukhonien. C’est une petite bâtisse en rondins de six archines environ, à deux ou trois fenêtres, sans le moindre ornement extérieur, recouverte de chaume, d’écorce, rarement de planches. D’ordinaire, il n’y a pas de cour. Pas le moindre arbrisseau près de la maison. Quelquefois, rarement, on rencontre une petite resserre ou une bania à la sibérienne. S’il y a des chiens, ils sont indolents et bonasses; comme je l’ai déjà dit, ils n’aboient guère qu’après les Ghiliak, probablement parce que ceux-ci portent des chaussures en peau de chien. Je me demande pourquoi ces animaux tranquilles et inoffensifs sont toujours à l’attache. Les cochons ont des carcans autour du cou. Les coqs aussi sont attachés par une patte.

« Pourquoi ton chien et ton coqs sont-ils à l’attache? Demandé-je

– A Sakhaline, tout le monde porte des chaînes, ironise-t-on. C’est l’endroit qui veut ça. »

 

 

 

 

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2 réflexions sur “L’île de Sakhaline

    • Oui, c’est effectivement très inattendu. Je trouve également que c’est un texte qui mérite d’être lu, et ne pas oublier de s’armer de patience 😉 Et aller jeter un petit coup d’œil sur Instagram, où j’ai vu passer quelques photos de l’île, qui reflète tout à fait le propos de
      Tchekhov. Si l’île est certes dotée d’infrastructures modernes aujourd’hui, j’avoue que la désolation de ses paysages déserts et sauvages me donnent des frissons à l’idée que des hommes aient pu vivre là-bas dépourvus de la moindre trace de confort et d’espoir !

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