La planète des champignons

Elena Tchijova, Les éditions noir sur blanc, 330 p.

Планета грибов, Ma note ♦♦♦◊◊

 

Au nord de la Russie, quelque part vers Sosnovo. Un homme et une femme, totalement étrangers l’un pour l’autre, sont voisins de datcha. Les maisons ne bénéficient que d’un confort spartiate et sont complètement isolées de toute commodité, seulement entourées d’un lac et d’une forêt. Ce roman dépeint les sept jours qu’ils vont passer là-bas, chacun de son côté, dans l’ombre de leur solitude au milieu des forêts humides, qui pullulent de champignons, de la présence furtive de sa faune, de ses habitants taciturnes. Deux étrangers qui remontent sur les traces de leurs parents décédés desquels ils ont hérité de leur maison de campagne et où leur présence pèse encore tellement.

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          Voilà que j’ai eu le plaisir de recevoir ce livre, à la couverture particulièrement réussie, lors de l’opération Masse Critique de Babelio de ce mois de septembre. Publié par les éditions Noir sur Blanc, que je ne connaissais absolument pas. Celles-ci étaient à la base spécialisées dans la littérature russe et polonaise, c’est d’ailleurs uniquement en français et polonais que paraissent leurs publications aujourd’hui, et fondées par un couple mixte, Jan et Vera Michalski, qui a eu la volonté à la fois d’amener la littérature mondiale en Pologne et d’exporter la littérature de l’Europe de l’Est. La planète des champignons est un roman intriguant, à l’atmosphère très ouatée, pesante, presque oppressante, comme si un brouillard épais entourait constamment cet homme et cette femme dont il est question, les isolant, eux, leur datcha et le bout de village jouxtant leur maison, du reste du monde civilisé.

           L‘auteure se garde bien de nous dévoiler les identités précises de cet homme et cette femme: le premier exerce la profession de traducteur – de l’allemand vers le russe – des ouvrages de science-fiction dont l’irrationalité le dépasse. Lui supporte tout naturellement l’isolement de cette datcha, tout comme lorsque il est seul face à ses ouvrages et leur langage étranger, leur univers qui lui inconnu, la solitude est finalement son milieu naturel, il s’y meut à son aise. C’est un homme timide, presque maladivement, introverti, discret et timoré que la seule réparation d’une serrure nécessite des heures de réflexion intensive et lui demande des efforts inconsidérés. Sa voisine, tout aussi anonyme, est son exact opposé: oppressée par cette solitude insupportable pour elle, individu totalement pragmatique, c’est une femme d’affaire que le temps passé dans cet endroit perdu au milieu de nulle part irrite au plus haut point. Ces deux-là sont voisins mais ne se fréquentent absolument pas, dans leur isolement ils font même abstraction de la présence du voisin dans la datcha d’à côté. Le récit alterne ainsi entre leur deux intériorités, la pensée de l’un alternant avec celle de l’autre.

          Malgré la distance, physique et psychique, qui sépare nos deux personnages, ils comptent pourtant de nombreux points communs: celui de vivre avec les fantômes de leurs parents qui hantent le récit, leur vie, imprègne chaque centimètre-carré, chaque meuble et objet des datchas comme si leur âme s’était ancrée dans la maison au-delà de la disparition de leur propriétaire. La présence impalpable des défunts les accompagne à chaque instant passé dans leur datcha comblant le silence pesant de leur solitude. La vie passée se mélange indistinctement à la vie présente dans une sorte d’espace hors-du-temps, loin de tout. Et ce mélange de réalité et de personnages chimériques est très troublant, les frontières sont totalement abolies entre ce qui est, ce que l’on pense être, ce que le personnage imagine, la voix de la mère de l’homme est par exemple celle qui s’exprime le plus. Au-delà de cela, un autre élément rajoute un peu de confusion, la narration rapporte quelques extraits de la traduction de l’homme, qui a la charge de déchiffrer un ouvrage de science-fiction. De fait, le récit se voit doté d’un nouvel univers, une autre dimension – concernant précisément un vaisseau venant d’une planète lointaine.

            Un homme. Une femme. Sept chapitres qui portent le nom des jours de la semaine et qui décrivent la création du monde selon la Bible. À chaque jour l’émergence d’un ou de plusieurs éléments naturels pour finir dimanche sur celle de « L’homme et la femme ». Face à cette allégorie de la création du monde, plutôt difficilement concevable il me semble –  car je crois que sans les noms des titres je n’aurais probablement considéré les choses sous cet angle – Elena Tchijova nous peint l’existence de deux êtres le temps d’une semaine. Tandis que l’un s’emploie à revivre son passé, l’autre tient à s’en détacher le plus vite possible. Deux êtres totalement à l’opposé l’un de l’autre, qui ont eux-mêmes été éduqués par des parents aux antipodes de leur propre nature, qui vont vivre ces sept jours l’un à côté de l’autre jusqu’au dernier chapitre, celui de la création ultime, pour un (chapitre) final assez étourdissant, plutôt ébouriffant et finalement assez ahurissant. Un final improbable et somme toute assez peu crédible. Que je n’arrive toujours pas à comprendre, si l’on prend  vraiment le texte à la lettre. Et je crois que c’est vraiment à ce moment que l’on prend la vraie mesure de cette allégorie, à vous de voir. Toujours est-il que j’ai trouvé que cette fin de roman penchait nettement plus vers le mysticisme que les précédents chapitres, ce qui peut décontenancer.

           A la limite, j’ai presque préféré le reste du roman, qui nous plonge dans cette sorte de douce torpeur entre nostalgie du passé, l’introspection des deux personnages comme si leur vie était mise en sommeil, mue par une nature qui forme une barrière avec le reste de la civilisation, avec ses éléments, ses champignons, qui les renferme dans un cocon d’où ils peinent visiblement à sortir, cette Planète des champignons, entraînés malgré eux par les contingences de l’administration russe. J’ai trouvé tout à fait plaisant de suivre le cheminement, les errements spirituels, de cet homme et cette femme quadragénaires, c’est un roman qui se savoure lentement, tout comme l’écriture tranquille et poétique de Tchijova qui se plie au rythme furtif et calme de cette nature, souvent silencieuse, quelquefois ravageuse. Ainsi je me rappelle cette dégustation d’une poêlée de champignons qui se prolonge sur des paragraphes, souvent entrecoupée de contingences extérieures, qui reprend là ou elle s’était arrêtée. Mets que dégustent les deux voisins, séparément naturellement, mais de façon différente, chacun à leur rythme et à leur manière dans ce royaume des champignons, où les objets prennent vie, bien plus en tout cas, que leurs propriétaires qui subissent la volonté des éléments qui les entourent.

          Par-ci par-là, on découvre quelques paragraphes où l’auteur s’attache à dénoncer l’absurdité du monde russe à travers la description du système administratif, univers dans lequel l’homme et la femme, chacun à leur façon, s’embourbe « jusqu’à en devenir fou ». Tchijova s’attarde sur la situation économique russe des années quatre-vingt-dix à travers une certaine vision de la société: ceux qui ont fait les frais des fermetures d’usine et qui regrettent le communisme disparu, les nostalgiques de la défunte URSS. Lors de ces épisodes rétrospectifs, et c’est l’un des points appréciables de ce roman, l’auteure tente d’esquisser la quintessence de l’esprit russe, plus particulièrement de l’artiste qui réunit les particularités de cette âme un peu maudite et torturée, dont notre traducteur n’est finalement qu’une pâle copie.

« Oui, oui, précisément une maladie… Mystérieuse, historique » – dans le cas de Marlen, cela acquérait un sens double: d’une part, toutes les pensées de celui qui en est atteint sont tournées vers l’histoire, d’autre part, la source de la maladie est dissimulée dans la vie russe même, plus exactement russo-soviétique. La maladie soviétique est incurable. S’il y avait une chose dont son ami était certain, c’était bien de celle-là: pour lui, la vie soviétique était devenue la quintessence de l’être national.

        Récit à plusieurs univers, qui s’entrechoquent, qui se superposent, qui se dérobent ou rentrent en collusion, ceux des morts (dont Marlen, le défunt ami de l’homme), des vivants, de ceux qui n’auraient jamais dû se rencontrer, d’une réalité qui n’est plus une mais plusieurs, j’ai été vous l’aurez compris assez déroutée par ce roman, dont je ne conteste pas la beauté toute particulière. Je conçois assez bien qu’il puisse ne pas plaire. Je ne suis pas vraiment certaine d’être arrivée là où l’auteure Elena Tchijova a voulu nous emmener avec l’allégorie de la création du monde par l’union de ces deux personnages en opposition totale. Est-ce en réalité l’allégorie de la création d’une nouvelle société russe? d’un être « parfait » qui réunisse les qualités de l’un et de l’autre? Je vais certainement chercher trop loin, mais il me manque un élément, que je n’ai peut-être pas su cerner. Néanmoins j’ai été enchantée, jusqu’au dernier chapitre, par cette Planète des champignons qui a su délicatement m’entraîner dans son sillage onirique.

A cet instant, comme pour confirmer ces propos, le réfrigérateur éternua et reprit vie. Il sursauta et regarda sa montre: neuf heures trois. La conversation avait été douloureuse, mais, surtout, la douleur était demeurée. Comme si Marlen avait arraché de son âme une couronne métallique, découvrant des racines pourries ou s’accrochait sa langue – russe, chérie, qui lui servait à penser et à sentir.

Jusqu’à la conversation qui avait eu lieu dans un autre espace, l’existence de son ami – en tout cas, de son point de vue – se définissait par le mal de vivre: une fermentation chaotique, un sentiment trouble de la réalité…il n’avait aucun doute: Marlen ne vivait pas par la raison, mais par les sentiments; à certains moments – il en avait été témoin -, il sombrait dans une folie furieuse, noyait son âme dans le porto, languissait de sentir en lui-même des forces mystérieuses irréalisées, en d’autres termes, c’était un Russe. Maintenant, il avait senti plutôt que compris: le mal de vivre était bien là, mais autre ; il ne pouvait se confondre avec la mélancolie, ni avec le sentiment d’être orphelin, impuissant. Le mal de vivre de Marlen était plus profond. « Des forces mystérieuses irréalisées… Moi aussi, je connais ce supplice. En ce sens, nous sommes des frères jumeaux. Héraclès et Iphiclès. Les frères d’une même mère, mais de pères différents.

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