Les impliqués

Zygmunt Miloszewski, Editions Pocket, 473 p.

Uwikłanie, Ma Note ♦♦♦♦♦

Varsovie, Pologne, le 5 juin 2005. Teodore Szacki, procureur de la République, se rend à l’ancien monastère de la Vierge Marie de Czestochowa, banlieue sud de la capitale polonaise, où le corps meurtri d’un homme, Henryk Telak, vient d’être découvert. Celui-ci, accompagné de ses condisciples, participait à une nouvelle forme de thérapie, prenant la forme d’un jeu de rôle, sous la supervision du psychologue Cezary Rudzki. Cette thérapie porte le nom de « constellation familiale » et a été mise au point par le psychothérapeute allemand Bert Hellinger. La compréhension du fonctionnement de ce traitement thérapeutique, très particulier, ainsi que celui de l’ex-société communiste polonaise seront les clefs qui permettront de mettre à jour les secrets et rancunes qui ont inexorablement conduits au meurtre de cet homme.

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           Cela fait déjà plusieurs années que les polars scandinaves sont en vogue, il semblerait que suite au succès de quelques grands noms, dont les inénarrables Stieg Larsson et Arnaldur Indridason, les maisons d’édition se soient ruées sur ces plumes venues du nord pour ajouter une corde à leur arc et enrichir leur catalogue. N’y voyez pas forcément une critique, cette littérature-là n’est pas pour me déplaire, bien au contraire. Il paraît aujourd’hui que c’est au tour des polars d’Europe de l’Est d’occuper le devant de la scène. Et Zygmunt Miloszewski apparaît comme la nouvelle voix du polar polonais,  il est par ailleurs édité par la même maison d’édition – Les éditions Mirobole – qui publie Yana Vagner, une auteure russe, de polar également. Comme ce roman a été finaliste du Grand prix des lectrices de ELLE, comme j’ai une affection particulière pour la littérature d’Europe centrale et de l’est et comme j’avais très envie de lire autre chose que de la littérature des pays nordiques, c’est avec beaucoup de curiosité, et d’attentes, que je me suis tournée vers cet ouvrage.

              La première chose qui attire l’attention, quand bien même vous n’êtes pas particulièrement un adepte de romans policiers, c’est la fonction de la personne qui prend en charge l’enquête et qui n’appartient pas au corps policier, même si celui-ci est évidemment présent. Il s’agit du procureur de la République. De notre œil français, j’avoue que cela paraît assez incongru de voir le procureur interroger, enquêter, rouler sa bosse au beau milieu des investigations alors que tout un corps de métier est spécifiquement formé à ces fins. Teodore Szacki apparaît a priori comme un homme plutôt simple, sympathique, cultivé, avec un sens de l’autodérision assez marqué et qui ne fait pas grand état du grade du poste qu’il occupe. Comme dans la plupart des romans policiers, le récit relatif à l’enquête même est ponctué de petits intermèdes sur sa vie personnelle, il mène une existence plutôt conventionnelle, il est marié et père de famille. De la banalité de cet enquêteur hors-norme fait que ce roman policier se détache de ces autres polars, qui mettent en scène un enquêteur en plein questionnement existentiel. C’est un homme qui remet en question certains aspects de son existence, arrivé à un certain stade de sa vie, mais qui n’est certainement pas rongé par un éternel mal-être existentiel.

               Szacki débarque donc dans un ancien monastère, qui a servi de refuge à l’expérimentation d’une nouvelle forme de thérapie de groupe que le psychiatre en charge de l’affaire Cezary Rudzki appelle thérapie de constellation familiale. Il s’agit plus ou moins d’un jeu de rôle où le patient, sujet de la thérapie assume sa propre identité tandis que les autres endossent chacun le rôle d’une personne essentielle de son entourage. Le seul fait de replacer des personnes absentes, de jouer certaines scènes familiales, de créer de toutes pièces des confrontations qui n’ont jamais eu lieu, est censé révéler une vérité enfouie derrière de nombreux éléments qui n’ont pas fait jour jusqu’alors. Cela peut paraître très confus, même tiré par les cheveux, et si l’auteur n’avait pas précisé qu’il s’était basé sur une méthode existant réellement pour élaborer son récit, j’avoue que je serais restée coite devant une telle expérience. Bert Hellinger est un psychothérapeute allemand, âgé de près de quatre-vingt-treize ans aujourd’hui, spécialiste des relations et problématiques familiales. La méthode des constellations familiales et systémiques a été développée dans les années 1990. N’ayant absolument pas fait l’objet d’aucune sorte d’encadrement médical ou autres, n’importe quel individu peut s’approprier cette méthode, qui reste au demeurant largement décriée. Cela est notamment dû au grand risque de dérives sectaires que cette thérapie est susceptible d’engendrer.

                Il n’est pas question dans ce roman de discuter de la validité et de l’utilité de cette méthode, même notre procureur-détective est bien souvent amené en soulever sa  validité et sa pertinence. Szacki va davantage être amené à explorer les abîmes de la société qui va ramener le lecteur dans le souvenir de la Pologne d’avant la dissolution du bloc soviétique. La Pologne étant un pays dont j’ignore à peu près tout, j’ai apprécié les quelques digressions historiques qui révèlent les failles d’une Pologne encore souffrante. Où l’on apprend, entre autres choses, que sur la base d’un décret nommé Bierut le gouvernement tente de rendre aux descendants des propriétaires d’immeubles, qui ont dépossédés de leur bien, après la guerre, lesquels ont été redistribués à toute la population. Le pays cache ses stigmates, porte son fardeau, entre la tentation de la droite extrême d’un pan de la société encore très conservatrice, qui peine à évoluer et la tentation de la corruption, du népotisme mafieux, hérité d’un système soviétique pourtant disparu, qui malgré tous les efforts des gouvernements post-communisme pour l’éradiquer, finit par réapparaître, de temps en temps. Les blessures du passé sont loin d’être guéries, le communisme a marqué la Pologne, comme tous les anciens pays du bloc soviétique, au fer rouge encore incandescent, les anciennes institutions, désuètes, je pense notamment aux anciens services secrets communistes, ne sont pas si loin. Le lecteur comprend qu’une forme de tabou, le règne du silence, des non-dits planent encore sur ce pan de l’histoire, entaché par les dissimulations et les méfaits cachés d’une police secrète. Comme si les années passées n’étaient pas suffisantes pour lever le voile d’un passé souillé. La société ne semble pas être encore prête à assimiler la réalité de ce passé.

            La construction de ce roman est plutôt curieuse: il comporte douze chapitres, chacun d’entre eux est consacré à une journée entière: l’enquête commence ainsi le 5 juin 2005 et se termine le 18 juillet, elle dure à peine un mois et demi et pourtant, elle m’a fait l’effet d’avoir duré quelques mois de plus tant le personnage de Szacki que le déroulement ont été soigneusement fouillés. Chaque chapitre débute en préliminaire par un résumé des principaux événements nationaux et mondiaux. Quel en est le but? Mystère. En revanche, je reconnais que ce récit est savamment équilibré entre une enquête méticuleusement menée par un procureur, qui présente l’étrange paradoxe d’être à la fois totalement convenu mais attachant, la thématique de la thérapie familiale qui ne manquent pas de rajouter du piquant à cette enquête, le contexte personnel, politique et historique un peu trouble, où la société polonaise actuelle n’a toujours pas réglé ses comptes avec son passé communiste, qui n’en finit pas de refaire surface.

           Rien n’est résolu dans ce pays vingt ans après la chute du mur de Berlin. On ressent toute l’impuissance de Szecki, procureur mais petit fonctionnaire, jouet d’une autorité, qui le dépasse, et qui est lui aussi enclin à céder à l’appât de l’argent facile qu’on lui propose. On ressent toute l’impuissance de l’individu polonais, noyé par des courants supérieurs  qui gangrènent le pays. Le combat est inégal mais il a l’avantage de nourrir le roman de Zygmunt Miloszewski. Tous les éléments sont réunis pour faire de ce roman un polar réussi, que j’ai lu en à peine deux jours pendant les vacances. Je retournerai avec plaisir à Varsovie – ou ailleurs en Pologne – avec cet auteur, que je suis heureuse d’avoir découvert.

Szacki lui coupa la parole d’un mouvement de main.

« Pitié, expliquez-moi ça étape par étape, dit-il.

– Très bien, étape par étape. Vous vous inscrivez à une thérapie de la constellation familiale parce que vous trouvez votre vie difficile, compliquée, torturée, mais vous n’en connaissez pas les raisons. Vous parlez un peu de vous, de vos parents, de vos frères et sœurs, de votre femme, de vos enfants, de votre première femme, de la première femme de votre père et tutti quanti. Tous les membres de votre famille sont importants, aussi bien les vivants que les morts. Ensuite, vous les disposez dans l’espace. Vous les prenez chacun par la main et vous les conduisez à leurs places respectives, en leur indiquant également la direction dans laquelle ils doivent regarder. Vous seriez étonné, mais bien souvent les gens perçoivent dès ce moment-là ce qui ne va pas. Ils devinent pourquoi ils se sentent si mal. Par exemple, ils constatent que l’épouse se tient à l’endroit ou devrait se trouver la mère. Ou alors que l’enfant fait barrage entre la femme et le mari. Bref, que l’ordre naturel des choses a été transgressé. Il suffit dès lors de les positionner convenablement, et le patient ressort de la thérapie comme un homme nouveau. Très peu de temps suffit.

〈…〉

Il existe une théorie, la théorie des champs morphogénétiques, utilisée pour expliquer la thérapie de Hellinger selon laquelle notre être n’est pas seulement défini par nos gènes, mais également par les champs électromagnétiques qui nous entourent. Hellinger soutient que notre spectre entre en résonance avec tout ce qui s’est passé au sein de notre famille, qu’il est connecté avec les morts et les vivants. Lors d’une mise en scène, une personne étrangère peut devenir le support de cette résonance.

 

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2 réflexions sur “Les impliqués

  1. Un très bon polar, en effet ! Et assez rafraîchissant parmi tous les romans nordiques, tu as raison. À ce que j’ai pu lire, le deuxième volet est encore plus intéressant, il traite la question de l’antisémitisme polonais. Je pense le lire bientôt 🙂

    Aimé par 1 personne

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