Une histoire d’amour et de ténèbres

Amos Oz, Éditions Folio, 853 p.

Siypwr ʿal ʾahabah wh̦wšek, 

Ma Note ♦♦♦♦♦

 

Amos Oz est un auteur israélien, très prolifique, il est l’auteur de romans, de nouvelles et d’essais. Il retrace dans cet ouvrage non seulement la première partie de sa vie – en effet son récit s’arrêtera à son mariage – mais aussi l’histoire de sa famille et de ses origines bien avant sa naissance. L’histoire de ses aïeux, de ses grand-parents, de ses parents, à Jérusalem, mais aussi en Lituanie et en Ukraine,  une histoire tout à fait subjective faite de sa propre perception d’enfant mais aussi d’anecdotes issus des mémoires paternelles et maternelles.

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          Découvrir la prose d’un auteur par la lecture de son autobiographie, de près de huit cent cinquante pages qui plus est, reste particulier. Car je suis dans l’incapacité totale de juger l’homme de par sa fiction, je ne pourrai pas affirmer que ces pages correspondent à ce que le romancier écrit, que le style employé s’identifie à celui adopté dans ses romans, par exemple. Quoi qu’il en soit, lire, et encore plus écrire, sur un auteur israélien est une chose plutôt délicate puisque le lecteur sait par avance qu’il ne pourra éviter le sujet plus qu’épineux du conflit israélo-palestinien, même si de toute évidence, ce blog n’est pas l’endroit pour étayer mon avis à ce sujet. Revenons à notre récit. Quelques lignes nous présente l’homme, en guise de préambule, ce qui n’est pas inutile puisqu’elles contextualisent la position idéologique d’Amos Oz en tant que citoyen israélien, appartenant au parti sioniste de la gauche favorable au partage des territoires. Et finalement c’est un thème, même s’il n’est pas forcément sujet premier de son récit, qui restera constamment implicite lorsqu’il évoquera sa famille.

           La famille, fil conducteur de cette autobiographie, constitue, on le ressent, l’essence même de l’homme et de l’auteur qu’incarne Amos Oz: la présence de ces aïeux ont nourri  le petit garçon sur lequel s’ouvre cette histoire bien avant l’homme et l’auteur en lequel il s’est mué. C’est un lourd et héritage qu’est le sien, qui prend une place importante de la vie de l’homme, dont on comprend que la personne qu’il est devenu est un concentré et une lente fermentation du mélange des personnalités qui ont façonné son histoire familiale. Une histoire pour le moins complexe, enchevêtrée de personnalités autant multiples qu’uniques, définies par le mélange bigarré de cultures très différentes: rien que dans le cercle familial restreint, celui formé par Amos et ses parents, les deux adultes parlent russes entre eux, lisent en anglais et allemand, parlent l’hébreu avec leur fils, et selon ce dernier, « rêvaient probablement en yiddish ». Une famille composée entre autres du grand-oncle, figure éminente des haute-sphères littéraires de Jérusalem, Yosef Klausner, auteur prolixe, professeur de littérature hébraïque à l’université de Jérusalem, son frère et grand-père d’Amos, Alexandre Klausner le commerçant, poète incompris, qui a toujours tenu secret sa passion, et sa femme Shlomit, qui organisa un des premiers salons littéraires du temps de leur vie à Odessa.

           Parmi cette profusion d’anecdotes sur ses aïeux, revient en point central et comme un leitmotiv incessant, la mort de la mère, Fania Mussman, qui s’est suicidée lorsqu’il était jeune adolescent. L’auteur peine à évoquer le sujet, il commence à chaque fois à faire quelques allusions à ce propos pour finir par changer de sujet et y revenir plus en profondeur un peu plus tard, ainsi de suite, etc. Comme si cette douleur, lancinante, la plus grande d’ailleurs qui transparaisse de ce récit, n’avais jamais disparu. La disparition de la mère, sujet le plus sensible pour le jeune Amos revient d’un bout à l’autre de cette épopée familiale. Amos Oz ne sait pas très bien par quel bout aborder le sujet ni même comment le traiter sans tomber dans le pathos. Lorsqu’il évoque tous les autres membres de sa famille, son récit abonde en explications longues et détaillées, foisonnent de précisions, est une réelle performance narrative doublée d’une anamnèse minutieuse jusqu’à l’extrême. Mais lorsqu’il en vient à parler du couple que formait ses parents, l’écriture semble avoir été faite dans la douleur, en particulier sur le sujet de cette mère. Il prend soin de garder une distance narrative respectueuse des secrets de ses parents, distance qui se manifeste en outre par les relations qu’il entretenait avec eux pendant son enfance. C’est une relation compliquée entre les époux dont il ne veut pas percer les silences et non-dits, que la mort de la mère finira par enterrer. Et Oz s’efforce de ne juger ni l’un ni l’autre de ses parents, ni un côté ni l’autre de sa famille qui s’est déchirée après cette disparition. Peut-être a-t-il enfin trouvé à travers l’écriture d’Une histoire d’amour et de ténèbres un moyen d’exorciser la douleur de cette mort qu’il n’est jamais arrivé, semble-t-il, à dépasser.

           L‘Europe apparaît comme un mirage extraordinaire, l’eldorado de la civilisation culturelle selon le couple, la famille Klausner et Mussman, dont la littérature parsème à longueur de lignes le récit du fils, comme leurs auteurs, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, considérés comme des demi-dieux. Cette même passion de l’Europe et de son capital culturel atteint très tôt l’enfant. On ressent totalement cette double culture, occidentale et orientale, qui entache le jeune Amos, ses parents, ses grand-parents: la narration trouve ses sources à la fois en Europe et en terre d’Israël, Eretz-Israël, et c’est cette dualité-là qui confère toute sa richesse et sa complexité à la nature d’Amos: ce mélange d’occident et d’orient, dont les images défilent et alternent en se suivant, se juxtaposant, se succédant les unes aux autres. À côté de cette culture occidentale et de ses clochers de ses villages enneigés, il nous dépeint entrecoupant le récit personnel et familial, l’histoire de la ville sainte Jérusalem, de ses cafés étincelants et bruyants, des communautés qui arrivent encore à vivre ensemble. L’identité composite de cette famille est à l’image de la population disparate de Jérusalem d’avant-guerre, la guerre civile de 1947 qui a suivi le vote de l’ONU pour un plan de partage de la Palestine, véritable bouillons de culture où juifs, arabes, anglais se côtoyaient.

           Issu, par chaque lignée parentale, de l’immigration juive, la famille d’Amos Oz était clairement sioniste, la création d’un état hébreu allait pour eux naturellement de soi. L’auteur, quant à lui, était plus modéré et pacifiste dans son approche géopolitique de cette zone du moyen-orient, prônant une réconciliation israélo-arabe. Cette communauté juive en son sein est elle-même déchirée entre plusieurs corps distincts: les pionniers, ceux qui sont en Palestine avant la création de l’état d’Israël, les immigrés russes, les immigrés des pays arabes, les rescapés de la Shoah eux-mêmes méprisés par les plus sionistes d’entre eux. Il est intéressant d’observer comment ce narrateur, annexionniste, arrive à prendre habilement ses distances par rapport à ce discours rigoureusement sioniste qu’il ne cesse d’entendre au sein du cercle familial. Tandis que ces derniers tiennent des positions plutôt tranchées, sans concessions, Amos Oz de son côté a choisi la modération et penche plutôt en faveur d’un compromis entre palestiniens et israéliens. Se détachant de son héritage familial par cet aspect-là, il est n’en demeure pas moins qu’il ne peut contester cet héritage culturel qui ne cesse de se transmettre: la littérature se transmet chez eux comme un patrimoine inépuisable de richesse. Du grand-oncle, Yosef Klausner, figure incontournable de la Jérusalem littéraire, au père, Arieh Klausner, bibliothécaire, dans l’ombre permanente de cet oncle malgré un travail acharné, finira par obtenir à Londres à un âge déjà avancé une place de professeur à l’université, jusqu’au narrateur lui-même, qui avoue bien volontiers avoir commencé à lire très tôt. Le livre comme objet rassurant qui le place dans un cocon atemporel et bienfaisant, un lieu d’entre-soi qui le ramène à cette enfance, qui lui apparaît a posteriori comme une sorte de paradis perdu. Ces bibliothèques reconstruites par son récit, mais passées, celle de son grand-oncle, de son père, d’amis, la sienne propre constituent un univers complémentaire, l’univers spirituel, à celui de cette Jérusalem ancrée dans la réalité de ses conflits larvés.

Aujourd’hui encore, l’odeur de chandelles fumantes et d’une lampe à pétrole noire de suie me donne envie de lire

          Finalement, on ressent pleinement le plaisir, la douleur aussi, qu’Amos Oz prend à faire revivre cette famille, et plus que tout, ses parents, sa mère. Sans aucun doute, celle-ci est totalement mythifiée, sa figure idéalisée, son empreinte indélébile. Plus qu’une simple autobiographie, c’est un document d’une incroyable complexité, d’une richesse sans égale en termes de culture, d’histoire, de géopolitique, d’une érudition rarement égalée mais aussi d’un travail mémoriel, de réflexion, et stylistique, incroyable. Cette lecture a été un véritable choc pour moi, car l’intelligence de l’homme n’a d’égale que son humanité et le bonheur que m’a procuré son écriture. Il me tarde de découvrir d’autres œuvres de l’homme de lettres, rien que pour me confirmer le talent d’Amos Oz.

Des livres, en revanche, on en avait à profusion, les murs en étaient tapissés, dans le couloir, la cuisine, l’entrée, sur les rebords des fenêtres, que sais-je encore? Il y en avait des milliers, dans tous les coins de la maison. On aurait dit que les gens allaient et venaient, naissaient et mouraient, mais que les livres étaient éternels. Enfant, j’espérais devenir un livre: les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère, au fond d’un rayonnage dans quelque bibliothèque perdue, à Reykjavík, Valladolid ou Vancouver.

Lorsque – et cela s’était produit à deux ou trois reprises – il n’y avait pas assez d’argent pour préparer le sabbat, ma mère regardait mon père qui, comprenant que le moment était venu de choisir l’agneau du sacrifice, se dirigeait vers la bibliothèque: en homme de principes, il était conscient que le pain venait avant les livres et que le bien de son enfant l’emportait sur tout le reste. Je me rappelle son dos voûté quand, franchissant la porte avec trois ou quatre de ses chers volumes sous le bras, il se rendait tristement à la boutique de M. Maier pour lui vendre quelques précieux ouvrages – on aurait dit qu’il taillait dans le vif. Abraham, notre père, devait avoir cet air-là en quittant sa tente à l’aube, portant Isaac sur son dos, en route vers le mont Moriah.

Je devinais son chagrin: mon père entretenait un rapport charnel avec les livres. Il aimait les manipuler, les palper, les caresser, les sentir. C’était une véritable obsession, il ne pouvait s’empêcher de les toucher, même si c’étaient ceux des autres. Il faut dire que, jadis, les livres étaient beaucoup plus sensuels qu’aujourd’hui: il y avait largement de quoi sentir, caresser et toucher. Certains avaient une couverture en cuir odorante, un peu rugueuse, gravée en lettres d’or, qui vous donnait la chair de poule, comme si l’on avait effleuré quelque chose d’intime et d’inaccessible qui se hérissait et frissonnait au contact des doigts. D’autres possédaient une jaquette en carton recouverte de toile au parfum de colle très érotique. Chaque livre avait son odeur propre, mystérieuse et excitante. Et lorsque la jaquette de toile baillait, telle une jupe impudique, on avait toutes les peines du monde à se retenir de loucher sur l’interstice entre le corps et le vêtement et s’enivrer des effluves qui s’en exhalaient.

 

 

 

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