La douleur du dollar

Zoé Valdés, Editions Pocket, 317 p.

Te di la vida entera

Ma Note ♦♦♦◊◊

Santa Clara, Cuba. Cuca Martinez, de mère Irlandaise et de père chinois, dernière fille d’une fratrie de cinq enfants, est envoyée à dix ans en pension chez sa marraine, Maria Andrea suite à la séparation de ses parents. Au bout de quelques années, après lui avoir inculqué tout ce qu’elle devait savoir pour devenir une parfaite maîtresse de maison, c’est à l’âge de seize ans qu’elle part s’émanciper à La Havane et trouve une place de femme à tout faire dans ce qu’on appelait un immeuble de rapport. Elle y rencontre un couple de toutes jeunes femmes, La Mechunga et La Puchunga, vendeuses dans un grand magasin, avec qui elle restera liée toute sa vie, ainsi que Juan Pérez dont elle tombera follement amoureuse. Après une brève liaison, celui-ci quittera soudainement l’île et c’est bien des années plus tard qu’ils se retrouveront, Cuca ayant toujours résolument refusé de refaire sa vie.

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Toi Havane capitulée?

Toi en larmes? Toi en extermination?

Toi désormais sous domination étrangère?

Quelle douleur! Oh mon pays bien-aimé!

Beatriz de Justiz y Zayas

          Roman d’une longueur modérée mais foisonnant de détails, d’un peu plus de trois cents pages, La douleur du dollar est un récit étonnant qui vous surprendra probablement. Son auteur, Zoé Valdés, est décrite comme dissidente cubaine, son ouvrage Le néant quotidien ayant déplu au pouvoir en place lors de sa publication en 1995. La douleur du dollar a été rédigé après le départ de l’auteure pour la France et malgré cette double nationalité franco-espagnole de la romancière, ce récit reste indubitablement une oeuvre baignée par l’esprit, la langue et la culture cubaine.

          En effet, le titre hispanophone est tiré d’une chanson cubaine présente à travers le roman, qui n’a de cesse de rythmer la vie de ce drôle de bout de fille puis de femme incarné par notre Cuca Martinez ou plus souvent surnommée la Môme, le nom d’une jeune fille qui n’a jamais grandi – ou s’est plutôt arrêtée de grandir – à un point donné de sa vie. Ce moment où l’homme qu’elle considère être l’amour de sa vie va soudainement la quitter sans ne plus donner de nouvelles. Entamant une période interminable d’attente insensée, la jeune fille ne deviendra jamais cette jeune femme épanouie en laquelle elle était sur le point de métamorphoser, au contraire, elle restera emprisonnée dans son rôle d’éternelle gamine, la Môme.

         Comment ne pas évoquer le style de Zoé Valdés, qui détonne et vous oblige à regarder sans détourner les yeux la violence de cette réalité cubaine crue, dure et violente? J’ai mis quelques pages à m’y faire, j’ai rarement croisé au fil de mes pérégrinations littéraires un style aussi franc, sans fard presque brutal et qui, quelquefois, ne fait pas que frôler l’obscénité, disons-le. L’auteur ne prend aucunes pincettes et n’épargne absolument aucune vérité à son lecteur, aussi brutale soit-elle. De fait, les personnages sont dépeints à l’image de ce style, sans aucune concession. La verdeur de ce style permet au lecteur de garder ses distances vis-à-vis de ces vies complètement perdues au sein d’un monde complètement replié sur lui-même, destiné à ne jamais connaître autre chose que cette pauvreté aride, ce soleil incandescent dévorant tout sur son passage, les individus comme la végétation, les sentiments comme l’envie de vivre. Où ne reste que le désir inaliénable de survivre, lors des soirées et nuitées balayées par le rythme infernal de la samba et des corps qui s’agitent. Car ce qui donne son caractère au roman, c’est le rythme, la musique qui scande le récit, de par les chansons, cubaines avec le chanteur Bola de Nieve, françaises – par la présence d’Édith Piaf au cœur de ce maelström de musiques – anglaises, entre mambo, cha cha cha, guaracha, rumba, boléro.

           Dans cette prison sans murs qu’est Cuba, ses habitants ont un avant-goût de cet autre monde, les États-Unis, l’ennemi qui provoque à la fois hostilité et fascination, qui incarne en quelque sorte cette image de la liberté absolue. Monde représenté par l’amoureux perdu de Cuca, ce Juan Perez qui va partir dans cette société interdite. Le seul qui ait réussi, le seul qui ait tenté de trouver une échappatoire à ce communisme d’un autre âge, même si finalement il va finir par retourner dans son île natale, comme si toute tentative d’éloignement demeurait vaine. Voilà une jeune Cuca, qui a passé sa jeunesse à faire le ménage, et qui à peine sortie de l’enfance tombe sous le charme du seul homme qu’elle n’ait jamais approché et auquel elle vouera une fidélité absolue – qui confine la folie – toute sa vie. Une jeune fille qui va s’adapter à la folle vie havanaise, ville qui va aussi constituer sa propre prison, de laquelle elle n’échappera pas. Monde à la fois vivant et foisonnant d’activité et en même temps complètement renfermé sur lui-même, sans aucune issue. Le titre français démontre de cette dualité dans le roman de cette société cubaine, prise entre deux feux, ceux des démons américains, de son capitalisme, de sa richesse, sa liberté absolue et la passion, la fureur et joie de vivre cubaine. L’auteure pointe également le côté absurde de cette société, à l’image de la décision de la Môme de rester fidèle ad vitam æternam à celui qui l’a quitté enceinte sans un mot. Ridicule à l’image également des retrouvailles des deux amants, vieillis, usés par le temps, poussés par la recherche de ce dollar que Juan Perez avait laissé autrefois à Cuca, telle une relique sainte.

           A travers le ton de fausse légèreté, la critique du gouvernement cubain est sans concession: l’absurdité de ce monde replié sur lui-même est à l’image de la vie de Cuca, en perpétuelle attente de l’homme de sa vie qui brille par son absence. D’un gouvernement, pris en étau entre l’embargo américain, la pauvreté d’une île à la limite de vivre en auto-suffisance et qui contraint ses têtes pensantes à chercher des solutions, des plus simples aux plus franchement farfelues, pour développer la croissance économique de leur île. Une population abreuvée d’une propagande abracadabrantesque au nom d’un idéal révolutionnaire, dont personne ne saisit vraiment la portée. Une révolution qui finit par dévorer chaque cubain, qui se dévoue corps et âme à la construction et au bien être de cette farce, que Zoé Valdés dénonce n’être au fond qu’une idéologie commune à l’Europe de l’est et l’Amérique du Sud et qui ne favorise en rien la vie des insulaires. Des vies sacrifiées pour rien, en somme. À l’image de la vie de la Cuca, sacrifiée elle-même par deux fois, l’une à son pays, l’autre à cet homme à qui elle a choisi d’appartenir.

Pourtant, il y avait encore de la gaieté dans l’air. Par tradition. On ne trouvait rien à manger, pour changer, mais nous avions de la dignité, et surtout, un avenir. À part ça, nous étions nombreux (surtout ceux qui avaient des enfants en pleine croissance) à savoir parfaitement que la dignité ne se mange pas et que l’avenir, comme assaisonnement présent et futur, c’est limité.

 

          A travers ces pages pointe le reflet d’une identité cubaine à la « sensualité capricieuse » qui se perd, dénaturée entre l’influence de cette Amérique latine ou « agonie andine »,  de ce socialisme omniprésent et ses ennemis qu’on lui a imposés, dont elle se tient à se démarquer. Cuba cette île des Caraïbes qui joue des symboles occidentaux, du consumérisme occidental, depuis le coca-cola américain à la chaîne française de grands surfaces Carrefour, des chansons d’Édith piaf à la sauce cubaine, de ces noms de la littérature française, anglaise, allemande. Ce pays déchiré entre son impétuosité, sa fougue, naturelles et  les symboles mercantiles de sociétés autrement plus riches qu’elle crée des individus eux-mêmes décalés.

– Ouane, qu’as-tu fait de notre amour? demanda Cuca Martinez, pareille à la bannière de Bonifacio Byrne, déchirée en mille morceaux.

– Et toi, Cuquita, qu’as-tu fait du dollar?

           Décidément, la condition féminine n’est pas brillante, à Cuba encore moins qu’ailleurs. À travers l’excentricité de ce roman, qui donne vie à des scènes à la limite du burlesque, des personnages désespérés, mélange d’une envie de vivre inébranlable et d’une misère sans fin, et une écriture si particulière, tellement percutante qu’on a parfois du mal à l’apprivoiser, cette révolution cubaine apparaît totalement dérisoire, vidée de sens par une idéologie fomentée par des têtes pensantes soviétiques qui veulent transposer à cette île des Caraïbes leur propre choix politique. Un pays qui s’est retrouvé renfermé sur lui-même par une idéologie qui le dépasse totalement, qui le laisse exsangue et que personne n’arrive à comprendre finalement. Il se peut que mon résumé ne contribue pas forcément à laisser une impression totalement positive de ma lecture, je crois cependant qu’il vaut le coup d’être lu, ne vous arrêtez pas à vos premières impressions!

 

Telle était La Havane, colorée, illuminée, quelle belle ville, Seigneur! Dire que je l’ai manquée parce que j’ai eu la malchance de naître trop tard. Telle était La Havane, avec ses belles filles à la chair ferme, aux cuisses fortes, longues, comme des tours, aux jambes soyeuses, aux chevilles fines, aux pieds experts quand vient le moment de porter des talons hauts pour travailler, pour guicher, filles aux petits seins durs, ou bien gonflés et doux, car la Havanaise est ainsi faite, elle a une poitrine menue, la taille fine et les hanches généreuses. Les décolletés provocants avec vue plongeante sur le balcon, comme pour attendre Marti avec le drapeau cubain. Les lippes peinturlurées qui chuchotent des caresses. Tout cela est toujours à point, dit-on: les grains de beauté, l’arc des sourcils, la frange sur le front, la goutte de parfum derrière l’oreille, la croupe haut perchée, le petit ventre bombé, les déhanchements et la sandunga. Tels étaient quelques-uns des codes sexuels et jubilatoires de la Perle des Antilles. Foutue perlouze!

La Havane et sa moiteur saline, maritime, qui vous imprègne le corps. La Havane, avec ses corps après le bain, talqués, parfumés, et cependant poisseux. Corps luisants de sueur, la sueur du plaisir, le plaisir de la danse, la danse de l’amour. La Havane, avec ses regards échauffés, ses frôlements ou ses pelotages qui vous brûlent, ses dragues lubriques:

 

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