Le goût des pépins de pomme

Katharina Hagena, Éditions Le livre de poche, 286 p.

Der Geschmack von Apfelkernen

Ma note ♦♦♦♦◊

 

Bootshaven, Allemagne. Iris Berger, la trentaine, est retournée passer quelques jours dans la maison familiale, qu’elle vient d’hériter suite à la mort de sa grand-mère maternelle, Bertha Lünschen, qui a élevé là-bas sa mère Christa ainsi que ses deux tantes, Inga et Harriet. La maison dans laquelle elle a passé ses étés en compagnie de sa cousine Rosemarie, elle-même décédée quelques années auparavant. Le décès de son aïeule ainsi que ce retour aux sources seront l’occasion pour elle de se remémorer les souvenirs familiaux, de se retracer l’histoire familiale, celle de sa mère et de ses deux tantes, d’exorciser les drames passés. Ce sera par là même l’occasion de donner un nouveau sens à sa vie.

IMG_20181208_163041.jpg

       

          Il y a des livres qu’on ne lirait seulement parce que leur couverture, leur titre nous accrochent l’œil et que l’on se met dans la tête qu’il ne pourra que nous plaire. C’est l’effet qu’a eu sur moi Le goût des pépins de pomme: cette illustration un peu old-school, qui évoque plutôt la délicatesse, la sérénité, possède un charme indéfinissable qui donne un premier aperçu de la tonalité du texte à venir. Par ailleurs, il semblerait que ce soit une constante de l’écriture de Katharina Hagena puisque un autre de ses romans soit illustré par des motifs de la même veine. Pourtant, je ne commençai pas ma lecture avec forcément des a-priori positifs ayant eu quelques retours plutôt mauvais, sur Instagram, de lectrices qui n’avaient pas apprécié le roman, j’y reviendrai plus loin.

           C‘est un roman du passé, de la réminiscence, centré essentiellement sur la nostalgie qui envahit notre narratrice Iris, bibliothécaire à Fribourg , suite au décès de Bertha Lünschen. Une nostalgie dont est totalement imprégnée la maison familiale, désormais vidée de tout habitant depuis que la grand-mère, incapable de vivre seule, est partie en maison de retraite. Un espace dans lequel les souvenirs se bousculent, souvenirs de ceux qui ne sont plus, mais qui hantent encore tant les lieux que la mémoire d’Iris, souvenirs de ceux qui sont partis faire leur vie ailleurs. En l’espace de ces quelques jours qu’elle s’accorde dans cette maison, Iris reconstruit l’histoire de ses aïeux, revenant sur les blessures, les drames, tout comme les moments de bonheur qui ont ponctué la lignée famille Lünschen-Deepwater, le nom de jeune fille de Bertha.

            En remontant le fil de la mémoire familiale, Iris s’efforce de combler les trous qui jalonnent la connaissance qu’elle a des individus qui constituaient cette branche-là de la famille, et par là de découvrir sous un autre angle cette grand-mère dont elle se rend compte qu’elle ignorait finalement beaucoup de choses. Cette grand-mère qui a choisi son unique petite-fille désormais, et non pas l’une de ses filles, comme nouvelle occupante de la demeure. Petite-fille qui, à la différence de sa mère et ses tantes, n’a pas encore construit sa vie et semble être la mieux placée, aux yeux de sa parente, pour donner une nouvelle vie à ce petit coin de campagne. Cet héritage symbolique, la transmission de la maison rend Iris dépositaire de la mémoire, l’histoire de sa famille, désormais unique espoir de continuité de la lignée depuis la disparition tragique de l’autre petite-fille de la famille, Rosemarie.

          C‘est une écriture délicate, un roman à la sensibilité discrète qui s’est bâti autour de cette maison qui recèle les trésors intangibles qu’Iris aura à cœur de découvrir dans les semaines qui suivent la mort de Bertha et qui vont donner un nouveau sens à sa vie: la redécouverte de ce petit coin de paradis végétal à l’abri du temps, dans lequel elle se réfugie, cherchant du réconfort dans cette douce torpeur, où la vie est ralentie par ces sensations, ces odeurs fleuries et fruitées, ces bruit furtifs, ces images dont les murs et le jardins détiennent le secret, bienveillamment protégés par la vigne vierge qui les recouvre, entourés des pommiers du jardin, précieux gardiens de ces doux souvenirs.

          Mais le silence monacal de la solitude d’Iris disparaît sous le poids des réminiscences qui vont et viennent sous nos yeux, dans la tête d’iris au gré de son errance à travers cette maison labyrinthique: le recul pris, grâce au temps qui a passé et à sa transformation en adulte critique et indépendante, lui permet ainsi de mieux les analyser et de les assimiler à travers l’acceptation de la mort de sa grand-mère. Lieu qui ne laisse désormais de place qu’aux souvenirs, cette maison habitée par Iris qui, à sa façon en empruntant les vieux vêtements de ses tantes et de sa mère, la bicyclette d’Hinnerk, lutte contre l’oubli qui la menace.

         Cette maison, lieu intemporel, espace à part où tout signe de vie humaine a disparu, remplacé par les objets, rescapés d’une existence révolue, d’un espace de paix qui absorbe la jeune femme, musée de la famille qu’Iris visite et revisite, comme si elle en avait besoin pour pouvoir avancer dans sa vie. Iris, dans cet isolement volontaire, met sa vie, le présent, en sourdine le temps d’explorer la vie des défunts, d’écouter, d’entendre chaque recoin de maison, qui lui révèle les vies, silencieusement, de Bertha et d’Anna, sa soeur décédée il y a quelques décennies de cela, d’Inga, d’Harriet, de Rosemarie mais aussi celle d’Hinnerk le grand-père. Histoire de transmission qui est sans conteste détenue par la branche matriarcale de la famille, de femmes, de sœur à sœur, de mère à fille, de grand-mère à petite-fille, de tante à nièce, ces pages ne laissent que peu de places aux hommes, qui semblent exclus de ce processus. Bien qu’ayant abrité toute la famille pendant un temps, il semblerait que la maison soit un lieu de femmes, ou les hommes ont du mal à y trouver leur place. Depuis que les deux sœurs, Bertha et Anna, amoureuses du même homme, qui a choisi d’épouser Bertha par dépit. Depuis ce mariage malencontreux, la maison ne semble pas destinée à abriter des couples heureux, de fait Christa la mère d’Iris sera la seule à partir pour se marier. La mort de Bertha apparaît alors comme la fin d’un cycle, l’héritage à Iris symbolise de fait le début d’un nouveau cycle.

         Face à l’héritage qui la prend totalement au dépourvu, qu’elle ne comprend pas vraiment au prime abord, puisque Bertha avait après tout trois filles à qui léguer la demeure familiale, Iris est confrontée à un dilemme, celui du choix à faire entre sa maison de cœur qui l’a vu grandir, qui se trouve en Bade-Wurtemberg, et la maison de ses racines à Bootshaven. Lègue finalement totalement opportun qui lui permet de faire une pause salvatrice afin de mieux se centrer sur la réalité et l’identité de sa famille maternelle, qui constitue une partie de ce qu’elle est, et de comprendre ce qu’elle est vraiment.

          Soyons clairs, ce n’est pas un roman qui se dévore avidement, un page-turner qui se lit  d’une traite, sans reprendre son souffle. C’est un récit qui se savoure lentement phrase après phrase, sensation après sensation, calmement, en profitant de chaque tableau, végétal, humain, qui nous touche et imprègne le rythme de sa lenteur mélancolique. Si vous n’êtes pas réceptif aux narrations au rythme lent et posé, il se peut que l’intérêt du roman ne vous touche pas. Sans aucun doute, Le goût des pépins de pommes est un roman qui peut ennuyer certains lecteurs, c’est d’ailleurs un des reproches que j’ai pu relever venant de plusieurs lectrices différentes. Mais restons confiants, il parviendra peut-être à vous envoûter comme il l’a fait avec moi.

        Histoire de mémoire, histoire de transmission, ce roman possède un charme désuet au doux goût de reviens-y, aux saveurs de fruits, de pommes boscops, cox orange, de groseilles, de mélisse, de menthe, qui naissent, s’épanouissent lentement sur leur arbre, année après année, jusqu’à être cueillies et croquées, témoins privilégiés des péripéties de la vie des Deelwater et Lünschen. Il suffit de se laisser porter par le doux rythme de cette exploration des recoins de l’histoire de la famille. À déguster, avec un thé et un bon morceau de tarte aux pommes tièdes, bien entendu!

L’aspect le plus plaisant de mon métier consiste pour moi à dénicher des livres oubliés, des livres qui sont rangés à leur place depuis des centaines d’années, des livres qui n’ont sans doute jamais été lus, dont la tranche est encroûtée de poussière et qui n’en ont pas moins survécu à des millions de non-lecteurs. J’ai repéré sept ou huit livres de cette sorte et je leur rends visite à intervalles irréguliers, mais sans jamais les toucher. Occasionnellement, je les renifle un peu. Comme la plupart des livres de bibliothèque, ils sentent mauvais, une odeur de moisi. Le livre consacré aux frises de l’ancienne Égypte est assurément celui qui sent le plus mauvais, il est noir, repoussant. Durant toutes les années où elle a séjourné à la maison de retraite, je n’ai rendu visite qu’une seule fois à ma grand-mère. Je l’ai trouvée assise dans sa chambre. Elle a pris peur en me voyant et elle a fait dans sa culotte. Une aide-soignante s’est présentée pour changer ses couches. J’ai pris congé de Bertha en l’embrassant sur la joue, sa joue était fraîche et j’ai senti sur mes lèvres le filet souple de rides tendu par-dessus sa peau.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :