Un cri sous la glace

Camilla Grebe, Editions Le livre de poche, 505 p.

Älskaren från huvudkontoret

Ma Note ♦♦♦♦◊

Stockholm, Suède. Emma Bohman, qui vient de perdre sa mère, occupe un poste de vendeuse dans une grande enseigne suédoise de vêtements, Clothes&More. C’est là qu’elle fait connaissance avec le grand patron, Jesper Orre. Très vite, ils entament une relation amoureuse. Quelques semaines plus tard, la police découvre chez lui le cadavre d’une jeune femme, la tête tranchée, disposée à côté du corps, tandis que Jesper demeure introuvable. Peter Lindgren va commencer l’enquête afin de découvrir l’identité du cadavre ainsi que la raison de la disparition de l’homme d’affaire. Le rejoint sur l’investigation Hanne Lagerlind-Schön, profiler à la retraite, avec laquelle il a eu une liaison qui s’est mal terminée dix ans auparavant.

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          Toujours à l’affût de nouveaux auteurs de romans policiers, j’ai eu l’envie de lire ceux de Camilla Grebe il y a déjà quelques mois de cela. Sans oublier qu’elle m’a l’air d’être une auteure assez accessible et sympathique, qui ne manque pas de réagir sur Instagram à chaque évocation d’un de ses romans. J’avoue que c’est toujours agréable de voir un auteur prendre le temps de s’intéresser aux commentaires de ses (futures) lecteurs. Camilla Grebe s’est lancée dans l’écriture, dans un premier temps, en collaboration avec sa soeur Åsa Träff et c’est en 2015 que sera publié en Suède le premier roman qui ne porte que son nom Un cri sous la glace, qui est une franche réussite. Sa publication en France, en revanche, a seulement eu lieu l’année dernière. Le prix des lecteurs, organisé chaque année par le magazine ELLE, qu’il a reçu en 2018 est ainsi amplement mérité.

          J‘ai immédiatement eu un coup de coeur pour le titre, et même si je suis bien consciente qu’il n’a rien de vraiment très original, il a tout de suite su m’attirer l’oeil et éveiller ma curiosité. C’est un roman à trois voix, partagé d’un côté entre Emma, la compagne délaissée de la victime, d’un autre de l’enquêteur détaché sur l’affaire, Peter, et enfin par la criminologue, connaissance de longue date de ce dernier, Hanne. J’ai trouvé ce mode de narration parfaitement adapté au dénouement des investigations d’autant plus qu’il permet, par la même occasion, d’entretenir le suspens en temporisant le déroulement de l’enquête. Et le fait de se glisser d’une focalisation à l’autre permet d’éviter, à notre autrice, de céder à la la facilité d’utiliser un ton, un style, un peu trop monocordes.

          Trois personnages principaux, trois caractères totalement différents: un policier de bientôt cinquante ans, désabusé, bourré d’idées noires, avec pour bagages un mariage raté avant même qu’il n’ait été célébré et un fils, Albin qu’il ne s’est jamais donné la peine de connaître ainsi qu’une soeur, Annika, disparue tragiquement (Si cela vous rappelle d’autres personnages, d’autres flics paumés, vous n’êtes pas seul! Qu’un auteur nous élabore un détective, policier, heureux de vivre serait un effort appréciable…) Un personnage totalement empêtré dans une sorte de désabusement amorphe, sans doute né du poids la culpabilité, dans laquelle il s’est passivement laissé enfermé au fil des ans. Hanne, son ancienne maîtresse, intervient plus tardivement en tant que consultante sur l’enquête, personnage qui à mon sens n’apporte pas forcément grand-chose ici, si ce n’est de rajouter un autre soupçon de drame en sus de l’intrigue principale (la dame n’est pas au mieux de sa forme) et dont la relation avec Peter peut éventuellement annoncer un second épisode à cette série de romans.

         Et enfin Emma qui entretient une relation amoureuse avec Jespere Orre, le prestigieux CEO quadragenaire de la boite dans laquelle elle officie mais également propriétaire de la maison dans lequel le cadavre sera découvert. Et surtout, un Jespere Orre qui brille par son absence. Emma est, à l’inverse, une jeune femme qui ne se démarque pas particulièrement de ses collègues, si ce n’est par la bague hors-de-prix qu’elle porte au doigt, offerte par ce tout nouveau fiancé. Emma, personnage le plus intriguant de tous, aux lourds antécédents familiaux, protagoniste qui tranche résolument avec le personnage de Jesper, homme à la réussite professionnelle indiscutable: le mariage de la carpe et du lapin en quelque sorte.

« Les soeurs de ma mère se retrouvaient de temps en temps, fermement résolues à perpétuer leur matriarcat dysfonctionnel ».

        Héritière d’une famille chaotique, de parents alcooliques, le père dépressif patenté, sans traitement, qui s’est donné la mort, cette relation idéalisée qu’elle vit avec Jesper l’emporte très loin de ce milieu hostile. Emma n’a rien de ces héroïnes flamboyantes, qui marquent le récit de leur aura et charisme, elle ne possède pas de dons particuliers qui lui permettrait de briller socialement. Elle me fait l’effet d’être une petite souris craintive qui commencera à exister à travers la relation qu’elle entretient avec cet homme de pouvoir, imposant, au statut social dominant. Pourtant, malgré leur attirance, leur bonne entente, la passion qui les anime et même si leur relation est bonne voie de devenir sérieuse, des éléments dissonants apparaissent, ici et là, jusqu’à ce que son amant finisse par s’évanouir dans la nature. Le talent de romancière de Camilla Grebe est bien celui de savoir habilement préserver ses secrets jusqu’à la toute fin, explosive, retentissante, assourdissante, c’est le moins que l’on puisse dire. Et tout en parsemant dans son texte juste ce qu’il faut d’indices pour que l’on soit amené à se poser certaines questions.

Une sensation d’irréalité me submerge. J’ai l’impression d’être au beau milieu d’un film, persuadée d’être maîtresse de mes propres actes, alors même que c’est un autre qui, depuis longtemps, pilote mes moindres faits et gestes. Comme si j’étais en chute libre, dans une totale perte de contrôle de ma propre vie. Et puis je regarde la bague qui brille à mon doigt. Elle au moins est authentique: elle est là pour me rappeler que non, je ne suis pas folle.

          Car, à travers ces quelques détails très épars, le lecteur ressent progressivement un certain mal-être qui émane de la personnalité d’Emma, que l’on ressent vivre sur le fil du rasoir depuis le suicide de son père et de cette curieuse relation. Malaise qui ne fait que croître jusqu’au dénouement totalement déroutant, inattendu. La surprise est d’autant plus forte que la construction de la narration est bien particulière: en effet, elle se compose de trois récits qui se superposent, deux d’entre eux, ceux de Peter et d’Hanne, débutent au moment de la découverte du corps, le dernier, celui d’Emma, démarre deux mois qui précédent cette découverte.

         Roman de la perte dans tous les sens possibles, dépossession progressive de sa propre vie, perte des personnes aimées (sa mère, son père, sa soeur, son fils, son amant), de ses souvenirs, perte des biens matériels, de son travail, de sa qualité de père, de tout ce qui constitue son identité, de sa vie, enfin perte de sa tête (le cadavre est retrouvé décapité). Roman bien plus sombre qu’on ne pourrait le penser, au-delà de la simple question de l’enquête judiciaire, il y a aussi une dimension de la quête identitaire, qui pour certains échoue totalement, et pour d’autres reste en suspens. Il est en tout cas troublant de voir à quel point la douleur de perdre une personne aimée peut nous pousser dans nos ultimes retranchements jusqu’à en « perdre la tête » définitivement. Il ne s’en faut parfois que d’un cheveux de basculer dans la folie. Je vous invite à lire ce roman policier, qui se révèle plus profond qu’il n’y paraît d’abord, Camilla Grebe utilise son intrigue première pour aborder le thème de l’identité de façon surprenante.

         L‘aphorisme selon lequel les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être n’a jamais été aussi vrai que dans ce roman. Roman au départ sans prétention, qui met peut-être un peu de temps à démarrer, Camilla Grebe nous fournit un récit qui finit par voler en éclat, à l’issue étourdissante lorsque les routes de nos trois protagonistes finissent tout compte fait par se croiser. C’est bien dommage que la totalité de ses romans ne soient pas traduits, car la série Moskva noir me tentait assez. Premier roman dont elle est la seule plume, je le trouve assez prometteur pour de futures enquêtes à venir. À suivre!

Je tremble de froid. Mes doigts sont toujours engourdis. Mes mains sont couvertes de petites plaies, traces des buissons épineux qui m’ont éraflée quand je passais la cour au crible. J’ai un goût de fer dans la bouche, et les larmes me brûlent les yeux. Pourtant, un étrange sentiment d’indifférence s’est enraciné en moi. C’est donc ça qu’on ressent quand on n’a plus rien à perdre? Au plus profond de ce sentiment, dans l’oeil du cyclone, règne un calme inattendu. Une étrange confiance, née du fait que le pire a déjà eu l’occasion de l’éprouver auparavant – car les évènements récents rappellent avec une insistance inconfortable ce qui est arrivé avec La Vis. Jesper a ouvert une brèche, me faisant replonger dans un passé que, pendant toutes ces années, je me suis battue pour étouffer.

Je finis par comprendre que je n’arriverai pas à dormir de la nuit. Je me lève, enfile un gros pull et des chaussettes en laine et m’installe à mon bureau. Je repousse doucement mes livres de cours dans un coin, sors le papier à lettre rangé dans le tiroir du haut et commence à écrire.

Je lui explique ce que je ressens, que je l’aime toujours, bien qu’il ait disparu sans explication, qu’il s’est passé quelque chose et que nous devons nous voir.

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