La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez, Editions Grasset, 231 p.

Ma Note ♦♦♦♦♦

Le docteur mais néanmoins criminel de guerre Josef Mengele déploya ses instincts de tortionnaire au sein de l’organisation nazie, Schutzstaffel, pendant la seconde guerre mondiale. Tristement célèbre pour avoir pratiqué sur les déportés juifs envoyés à Auschwitz des expérimentations médicales toutes les plus infâmes les unes que les autres, il reste l’un des symboles aujourd’hui de toute l’horreur des exactions de ce régime nationale-socialiste. Qu’est devenu l’homme après la chute du régime en 1945? Il s’enfuit en Argentine, l’un des pays ayant fait les yeux doux aux dictatures d’Europe, nid du fascisme et du nazisme, l’Argentine qui est devenue la destination de prédilection de nombreux autres anciens membres de l’organisation SS, activement recherchés pour leurs forfaits passés. Depuis son arrivée en bateau jusqu’à sa mort sur le continent sud-Américain au Brésil, Mengele endossa alors, à son tour, le rôle du fuyard, qui, réussissant à échapper à toute forme de procès, finit par se voir malgré tout rattraper par son passé. 

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          Mais quel roman! Publié lors de la rentrée de septembre 2017, c’est l’un des titres qui m’avait fortement marquée lors de sa sortie en librairie, et je crois qu’il a eu un tel impact sur beaucoup d’autres lectrices et lecteurs. D’Olivier Guez je ne sais pas grand-chose si ce n’est les rares lignes autobiographiques que la maison d’édition Grasset a pris soin de rajouter aux côtés du résumé. Roman d’inspiration biographique, l’auteur a passé trois années à se documenter sur la vie de cet homme qu’il qualifie d' »abject, d’une médiocrité abyssale ».

          Dans le chapitre liminaire, Olivier Guez n’a choisi de ne pas revenir sur les méfaits de l’homme auquel il consacre son histoire, il le fait débarquer directement en Argentine, se reposant sans doute, et à juste titre, sur le fait qu’il appartient à ces personnages tellement connus qu’on ne les présente plus, et dans ce cas-ci, sa notoriété ne se fonde malheureusement pas sur une biographie très légère et heureuse. Comme l’indique le titre, Olivier Guez a donc pris le parti de ne pas se focaliser sur les monstruosités que l’homme a pu commettre, quand bien même il ne tire pas totalement un trait sur cette partie-là de la vie de Mengele grâce à ces quelques terrifiants retours en arrière qu’il insère ici et là. Il a choisi de narrer et décrire la fuite de l’individu Mengele loin de cette Allemagne où le reste de sa famille demeurait encore, et la psychologie de celui qui va finir par être pris au piège du guêpier que constitue son identité réelle.

         De son nom d’emprunt Helmut Gregor, Mengele arrive en Argentine en juin 1949 dissimulant sa couardise sous les traits d’un mécanicien allemand, biologiste amateur à ses heures perdues, avec pour ultime souvenir une mallette remplie des derniers vestiges de son passé d' »ange de la mort ». Certes Olivier Guez reconstruit un récit romancé de la vie de l’officier nazi en Argentine, il n’en demeure pas moins que les quelques paragraphes rétrospectifs qui s’appuient sur de véritables éléments biographiques illustrent toute l’horreur de la nature de l’homme et de tous les individus complices de ses forfaitures. Il introduit habilement son récit de l’après-guerre, somme toute assez banal, avec de plus ou moins courts de moments d’horreur absolue qui sont là pour rappeler à chaque fois qu’il ne s’agit pas de n’importe quel officier allemand. Mais encore, ces quelques rétrospections m’ont d’autant plus frappée, outre la franchise, le franc-parler  et la verdeur du style, que l’auteur en accentue la monstruosité par l’alternance de phrases contradictoires qui créent un abominable décalage entre l’atrocité des expériences de Mengele et  l’insouciance et l’allégresse de la vie qu’il mène avec Irène son épouse. Ce qui pousse à son paroxysme la répulsion du lecteur envers le docteur ; en tout cas, c’est comme cela que je l’ai vécu.

Malgré l’ampleur de sa tâche, l’arrivée de quatre cent quarante mille juifs hongrois, ils avaient connu une seconde lune de miel. Les chambres  gaz tournaient à plein régime ; Irène et Josef se baignaient dans la Sola. Les SS brûlaient des hommes, des femmes et des enfants vivants dans les fosses; Irène et Josef ramassaient des myrtilles dont elle faisait des confitures.

           C‘est indubitablement une lecture fascinante due, en grande partie, à ce personnage hors du commun, qui côtoie les confins de l’inhumanité, de par la violence et la folie sanguinaires de ses expérimentations. Mue également par la curiosité de connaître le destin et la fin de l’officier SS dans cette Amérique du Sud qui, las d’abriter les criminels européens, se mit finalement à les traquer impitoyablement. C’est réellement une lecture aussi instructive qu’enrichissante dans la mesure où l’on prend conscience que l’idéologie nazie, et les monstres qu’elle a engendrés, nourris à l’antisémitisme et à la haine de la différence, n’a disparu ni lors du suicide de son porte-drapeau, ni à la fin de la guerre ou lors des procès de ceux qui ont été emprisonnés. Non, sous les apparences du charismatique et populaire couple présidentiel, Eva et Juan Perón, qui n’a sans aucun doute pas été étranger à la croissance de cette néfaste influence, l’Argentine a largement favorisé la naissance en sous-main d’une véritable petite faction composée de riches officiers, dont certains se gardaient bien de dévoiler leur identité au grand jour, mais qui représentait une manne économique et sociale indéniable. L’un des autres points forts du roman se retrouve ainsi dans ce contexte d’après-guerre, qui a vu la fuite vers cette Amérique du Sud, qui a incarné, plus ou moins malgré elle, l’eldorado de tous ces déserteurs, ardemment recherchés pour être jugés à Nuremberg. Cette Argentine, qui malgré sa neutralité supposée pendant la guerre, représentait le soutien indéfectible au régime du continent sud-américain malgré la propagande antifasciste déployée par les Nord-américains. Cette Argentine péroniste en plein essor économique, qui se modernise et se radicalise sous le joug de Juan et Evita Perón.

           Cette immersion totale dans l’esprit de Josef Mengele est presque insensée, je me suis demandée comment Olivier Guez a pu ressortir indemne de son exploration de la folie froide d’un personnage à la morale déviante, nourrie par les fantasmes dégénérés d’un absolutisme abscons. Il m’a parfois laissée sans voix tant l’identification au personnage, est par moment si étroite, si peu perceptible que j’ai ressenti la malaise d’être moi-même asphyxiée par la noirceur profonde de ce terrible personnage. Le style de l’auteur sous focalisation interne du médecin nazi contribue d’autant mieux à créer cette proximité difficilement supportable, il faut le dire, entre le sujet et le lecteur, qui se retrouve finalement à subir l’histoire mais aussi à suivre au plus près les aléas d’une pensée aliénée, c’est le moins qu’on puisse dire. Quel supplice de s’apercevoir qu’il échappe à un procès pourtant mérité et de le voir évoluer, ainsi que tous ses congénères allemands, librement et tranquillement dans les rues de Buenos Aires avec pour seul souci que celui de voir son identité dévoilée! Les horreurs de ces hommes sont à la hauteur de la froideur de leur nature, ce groupuscule, la lie, le pire de l’homme, qui ont manifestement eu la chance de poursuivre leur vie, sans remords aucun, sans pensées aucune pour le génocide auquel ils ont contribué, d’un point de vue général et des tortures sans nom, d’un point de vue individuel qui ont été réalisées sur les malchanceux qui ont eu le malheur de lui tomber sous la main.

           Le « soldat biologique » Mengele est bien connu pour ses crimes, il l’est moins pour la façon dont il a fini sa vie, Olivier Guez prend soin ici que sa fin sorte de l’oubli dans lequel elle est trop longtemps restée. Certes, on pourra déplorer que l’homme n’ait jamais subi l’opprobre d’un procès retentissant, qui aurait par ailleurs eu des répercussions sur sa famille, restée en Allemagne pour continuer à faire prospérer l’entreprise familiale Mengele Agrartechnik, tout en restant franchement imperméable à toute forme de remords. Aujourd’hui son fils, Rolf, a entrepris d’abandonner son patronyme afin de se démarquer des actes de son père.  Mais réhabiliter la mémoire de ses victimes, de toutes les victimes du nazisme, en montrant sa fin de vie sordide est peut-être un bon moyen de remettre l’homme à la place qui est la sienne, celle d’un petit homme lâche incapable d’assumer ses actes et, qui une fois seul, se retrouve bien démuni face à insignifiance de sa nature. Mengele a cherché à comprendre et mettre à jour les aléas de la nature, les secrets de la gémellité, en disséquant les individus, Guez a ici inversé les rôles en essayant de comprendre les mécanismes de pensée de ce savant fou. C’est une lecture parfois éprouvante, mais indéniablement saisissante, avec un dénouement devant lequel je n’ai pu m’empêcher de pousser un soupir de soulagement!

Avellaneda, La Boca, Monserrat, Congreso… Une carte dépliée, il se familiarise avec la topographie de Buenos Aires et se sent minuscule devant le damier, une puce insignifiante, lui qui terrorisait tout un royaume il n’y a pas si longtemps. Gregor songe à un autre damier, baraquements, chambres à gaz, crématoires, voies ferrées, où il a passé ses plus belles années d’ingénieur de la race, une cité interdite à l’odeur âcre de chairs et de cheveux brûlés ceinte de miradors et de fil de fer barbelé. En moto, à vélo et en auto, il circulait parmi les ombres sans visage, infatigable dandy cannibale, bottes, gants, uniformes étincelants, casquette légèrement inclinée. Croiser son regard et lui adresser la parole étaient interdits ; même ses camarades de l’ordre noir avaient peur de lui. Sur la rampe où l’on triait les juifs d’Europe, ils étaient ivres mais lui restait sobre et sifflotait quelques mesures de Tosca en souriant. Ne jamais s’abandonner à un sentiment humain. La pitié est une faiblesse: d’un mouvement de badine, l’omnipotent scellait le sort de ses victimes, à gauche la mort immédiate, les chambres à gaz, à droite la mort lente, les travaux forcés ou son laboratoire, le plus grand du monde, qu’il alimentait en « matériel humain adéquat » (nains, géants, estropiés, jumeaux) chaque jour à l’arrivée des convois. Injecter, mesurer, saigner; découper, assassiner, autopsier: à sa disposition, un zoo d’enfants cobayes afin de percer les secrets de la gémellité, de produire des surhommes et de rendre les Allemandes plus fécondes pour peupler un jour de paysans soldats les territoires de l’Est arrachés aux Slaves et défendre la race nordique. Gardien de la pureté de la race et alchimiste de l’homme nouveau: une formidable carrière universitaire et la reconnaissance du Reich victorieux le guettaient après guerre.

Un commentaire sur “La disparition de Josef Mengele

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  1. J’avais lu beaucoup de bons commentaires à sa sortie, il me faut vraiment le lire. Au cas où tu ne l’aurais pas vu, il y a un film mettant en scène Mengele qui est sorti il y a quelques années, « Le médecin de famille », où il exerce de nouveau en Argentine. Très bon film que je te recommande.

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