La supplication

Svetlana Alexievitch, Editions J’ai Lu, 251 p.

Чернобыльская молитва. Хроника будущего

Ma note ♦♦♦♦♦

 

26 avril 1986, l’un des réacteurs de la centrale nucléaire Lénine, située à une quinzaine de kilomètres de la ville ukrainienne de Tchernobyl, devient incontrôlable et explose, libérant grande quantité d’éléments radioactifs. Prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Aleksievitch, a compilé ici différents témoignages de ceux qui ont travaillé à la centrale nucléaire, ceux qui ont été au premier plan de la catastrophe. Elle se fait la porte-parole d’hommes et de femmes, dont beaucoup ne sont plus là aujourd’hui pour témoigner. Drame humain par l’agonie et la mort de ces héros sans nom, qui ont contribué à « liquider » ce réacteur, ainsi que de leur entourage, des habitants des territoires environnants, de tous ces Russes, Biélorusses, Ukrainiens, Lituaniens et Lettons qui ont été touchés de plein fouet, et sacrifiés au nom du bien commun. Car l’auteure dénonce, également, la gestion catastrophique de l’accident par le pouvoir soviétique.

     

Tchernobyl….C’est une guerre au-dessus des guerres. L’homme ne trouve son salut nulle part. Ni sur la terre, ni dans l’eau, ni dans le ciel.

          Long time, no see… On reprend doucement ses marques sur le blog avec ce livre protéiforme qui mêle témoignages des survivants, des disparus de la catastrophe ainsi que la propre voix de l’auteure Svetlana Aleksievitch.

          Je ne m’intéresse pas spécialement aux prix littéraires, pas davantage au prestigieux prix Nobel, qui pourtant, à mon sens, a le mérite de distinguer de réelles personnalités littéraires telles que Svetlana Aleksievitch. J’ai enfin franchi le pas en octobre dernier avec ce recueil de témoignages particulièrement dramatiques et éprouvants. En effet, celle-ci ne s’appesantit pas sur les circonstances de la catastrophe de Tchernobyl, elle a clairement pris le parti de se consacrer à ses conséquences sur la société biélorusse, trop longtemps assimilée au colosse soviétique.

          Située à proximité de la ville de Prypiat en Ukraine, la centrale Lénine jouxte la frontière biélorusse et est implantée à quelques centaines de kilomètres de la Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie et Moldavie. Mais la Biélorussie reste le pays le plus largement contaminé suite à la catastrophe. Ainsi, servant de cadre informatif aux témoignages mis en avant par notre auteur, cette dernière a pris soin de contextualiser le désastre par l’ajout de divers articles issus de médias biélorusses, qui ont l’avantage d’apporter un éclairage volontairement centré sur les conséquences de l’explosion du quatrième réacteur sur les personnes directement concernées: les liquidateurs, les employés de la centrale et leur famille qui logeaient à Prypiat, les habitants évacués des zones d’exclusion.

        Au niveau de la forme assez inédite, par l’hétérogénéité de sa composition, elle tient davantage du documentaire plutôt que du récit: elle se compose d’un prologue, de trois parties distinctes, d’une conclusion et d’un épilogue. Malgré cela, à la lecture de ce reportage, je n’ai pas ressenti une réelle rupture entre les différentes chapitres, il me semble davantage que toutes ces voix qui apportent chacune leur propre témoignage ne constituent qu’une seule entité, ce qui confère à ce récit, a priori plutôt morcelé, une certaine cohésion.

       Laissant de côté les chiffres et les épisodes qui ont jalonné l’histoire de la catastrophe nucléaire, Aleksievitch s’est quant à elle engagée sur une voie plus subjective, celle de l’expérience individuelle, des vies dévastées, des lignées abîmées sur plusieurs générations: Svetlana Aleksievitch démontre ainsi que derrière l’image d’un réacteur en feu, c’est aussi l’accumulation de ces drames particuliers qui confère toute l’horreur à ce funeste vingt-six avril mille neuf cent quatre-vingt-six. L’auteure elle-même vit en Biélorussie et revendique d’ailleurs la nécessité pour elle de faire entendre la voix de ses concitoyens, d’autres voix que celles qui jusqu’alors étaient entendus habituellement. Les témoignages sont simples, poignants, les mots ou les silences qui planent volontairement sont d’autant plus incisifs et bouleversants. Tels que les mots d’une jeune femme, fraîchement mariée, qui assiste à la lente agonie de son mari, pompier, au corps déformé suite à son exposition aux radiations, à la défaillance généralisée de leur deux corps, celui de son mari et le sien, qui a malgré tout réussi à porter un enfant à son terme. Ces lignes ne manquent pas de faire écho aux divers reportages télévisuels qui ont été diffusés, et qui le sont encore occasionnellement, montrant ces rescapés atteints dans leur chair. Il n’y a pas vraiment besoin de travailler ces récits, la vérité seule de leur vécu suffit. Svetlana Aleksievitch se fait porte-parole de ces individus noyés sous la masse des chiffres que le gouvernement soviétique a voulu donner, étouffés par le silence assourdissant de quelques grands pontes sous l’autorité d’un Gorbatchev visiblement dépassé (il n’a en effet été informé de la catastrophe que le vingt-sept avril). Ces vies, ces couples, ces enfants sacrifiés pour maintenir à tout prix l’image de la grande puissance soviétique. Car ce n’est pas seulement le sacrifice de leur propre vie qui a été exigé, c’est aussi celui de leur famille ou de leur terre, le sacrifice de son enfant face à l’impossibilité de quitter son époux agonisant. Plus que de la catastrophe en elle-même, il s’agit de redonner une place à ces personnes qui ont payé le prix d’une politique énergétique déficiente. Ces personnes qui ont survécu à la perte des leurs, aux radiations, en se redonnant une nouvelle forme de vie dans leur univers désormais vicié.

Les gens n’ont pas envie d’entendre parler de la mort. De l’horrible…Mais moi, je vous ai parlé d’amour… De comment j’aimais…

          Svetlana Aleksievitch exprime le souhait qui est le sien de reconstruire l’histoire de Tchernobyl sous le prisme de diverses appréhensions, lesquelles contribuent à donner une idée peut-être plus précise, de ce que cet événement a représenté, au-delà de la volonté gouvernementale de minimiser l’ampleur de l’accident. À cette fin, chacun des différents types de ce qu’elle nomme monologue participe à cette reconstitution. Le fil conducteur qu’est celui du souvenir voit un témoin qui trace un parallèle entre ses souvenirs de la Grande Guerre, nom que porte le conflit qui a opposé les soviétiques aux allemands pendant la seconde guerre mondiale, qui se sont finalement dissous en mille neuf cent quatre-vingt-six à la vision du cataclysme que les explosions ont provoqué. Le plus marquant reste cette incapacité à discerner le danger pernicieux que représente la radioactivité dont les effets ne sont pas forcément visibles et immédiats. Cette menace impalpable qui ne se manifeste dans un prime abord que par quelques mesures en curie (et n’ayant moi-même aucune notion de cette unité de mesure, je suis passée par wikipedia pour me rendre compte qu’il s’agit d’une unité très grande, bien adaptée aux très fortes radioactivités), quelques champs de couleurs encre ou rouge mais qui finissent par disparaître. Cet ennemi inconnu dont personne ne mesurait vraiment les conséquences et face auquel les principes de précautions, au vu de nos connaissances actuelles, paraissaient terriblement dérisoires.

prypiat.jpg
Prypiat désertée

          Ce décalage entre la gravité de la catastrophe et la façon dont elle a été gérée par les autorités est, peut-être, ce qu’il y a encore de plus terrible à lire: avec près de trente ans de recul, nous avons acquis une vision plus réaliste de l’ampleur de l’événement, ce qui rend ces témoignages d’autant plus déchirants, tant par leur confiance aveugle en leur pays, que par leur impossibilité à comprendre ce qui se passait réellement. Le drame de ce peuple traduit l’absurdité d’un gouvernement qui a tenté par tous les moyens à la fois de cacher la nature même des explosions tout n’hésitant pas à sacrifier une bonne partie de sa population et d’évacuer l’autre partie, du moins ceux qui acceptaient, sans la moindre explication, devant le sacrifice de toutes ces vies, contraints comme ils l’étaient, d’abandonner leur foyer pour l’inconnu. L’absurdité de la situation provient également de cette dissonance entre cette catastrophe hors norme et l’insouciance d’une population, à qui personne n’a pris soin de nommer et d’expliquer cet ennemi invisible qu’étaient les radiations, qui n’avait finalement pour seule préoccupation la prochaine récolte de pommes de terre.

Je veux témoigner que ma fille est morte à cause de Tchernobyl. Et qu’on veut nous faire oublier cela.Au pays, c’est comme au paradis. A l’étranger, le soleil brille différemment

         Plus qu’une catastrophe nucléaire, écologique majeure, c’est surtout ici le déracinement d’une population profondément attachée à sa terre, sa maison – tel l’habitant qui ne peut s’empêcher de revenir chez lui pour emporter la porte de chez lui – de ses bêtes, de ses potagers, de ses morts, qui gisent au cimetière. En un mot, la perte d’identité d’un peuple, qui a déjà été bien malmené par l’autorité de cette grande entité soviétique, qui leur a tout pris en dépossédant les pays de leur autonomie. Si les mutilations sont horribles, les leucémies destructrices, la déliquescence physique est indéniable, le traumatisme qui s’ensuit de cette déchirure est encore davantage insupportable pour les survivants.

       C‘est une lecture qui commence à dater mais qui me restera indéniablement longtemps en mémoire. Elle m’a permis d’ouvrir une porte sur l’univers de Svetlana Aleksievitch, celui des vies ruinées, pas seulement dans leurs chaires, par les faux-espoirs portés par le bloc soviétique, celui du désenchantement brutal auquel ont été brusquement confrontés les Soviétiques. La littérature, mais pas seulement, nos sociétés ont assurément besoin de davantage de Svetlana Aleksievitch, pour porter la voix de ceux que notre monde a bien du mal à entendre. Des récits, des guerres, des douleurs universels que l’on refuse obstinément de voir, un peu comme si leur réalité s’évanouissaient soudainement à la frontière.

 

Le colonel Iarochouk est en train de mourir. C’est un chimiste-dosimétriste. Un gars énorme. Maintenant, il est paralysé. Sa femme le retourne comme un coussin. Elle le nourrit à la cuillère. Il a des calculs rénaux. Il aurait fallu les éliminer, mais nous n’avons pas assez d’argent pour l’opération. Nous sommes des mendiants. Nous n’existons que grâce aux aumônes. Et l’état se comporte comme un escroc qui a abandonné ces gens. Lorsqu’il mourra, on donnera son nom à une rue, à une école ou à une unité militaire. Mais ce sera après sa mort… Le colonel Iarochouk… Il marchait dans la zone en déterminant les limites des points de plus forte contamination. En d’autres termes, on l’employait comme un robot biologique, dans le vrai sens du terme. Il le savait très bien, mais il remplissait son devoir avec ses dosimètres, en partant de la centrale elle-même et en suivant les rayons d’un cercle, secteur après secteur. Dès qu’il découvrait une « tâche », il en suivait les contours pour la porter avec exactitude sur la carte.

2 commentaires sur “La supplication

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  1. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ta chronique qui m’a rappelé à quel point cette lecture m’avait marqué à l’époque. C’est vraiment un livre majeur qui reste mon préféré de Svetlana Alexievitch (mais tous sont vraiment très forts, notamment « Derniers témoins » sur des souvenirs de la 2nde guerre mondiale). Je suis tout à fait d’accord avec cette notion de « perte d’identité » que tu soulignes. Ces gens déracinés à l’image de cette grand-mère qui disait au revoir à son jardin. Merci !

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