La note sensible

Valentine Goby, Editions Folio, 235 p.

 
Ma note ♦♦♦♦◊

 

Délaissant Toulouse, ainsi que sa mère et ses deux sœurs Anne et Camille, Inès F. vient de s’installer à Paris le 26 septembre 1998 pour enseigner l’anglais au conservatoire de musique. Accueillie par la gardienne de l’immeuble Mme Petit, elle a pour voisin, un certain M. Vendello, cinquante ans, florentin d’origine, violoncelliste de talent, qui ne jure que par Mozart. D’abord incommodée par le bruit, son attention ensuite attirée par la musique de cet énigmatique voisin, elle devient de plus en plus intriguée par l’homme. Lequel par ailleurs suscite toute la curiosité des habitants de l’immeuble. Dérangée par ses exercices tardifs, elle se décide à frapper à sa porte, marquant ainsi le début de leur amitié.

 

 

          Avant ma lecture de La note sensible, je connaissais déjà Valentine Goby, j’avais acquis et lu il y a près de quelques années – pas loin de dix ans – son roman Qui touche à mon corps je le tue! qui traite de l’avortement. À la lumière des événements actuels qui marquent la libération progressive de la parole des femmes, notamment à travers la naissance du mouvement metoo, il semble que la modernité de ce roman soit incontestable. À l’opposé de ce roman incisif et dur, La note sensible, l’objet de cet article, est le premier ouvrage de l’auteure et s’inscrit dans une tonalité autre, bien moins pugnace et mordante. J’ai eu un petit coup de cœur pour la couverture, qui représente une œuvre de Francine Van Hove Les Dimanches de la Rochelle, laquelle sans être particulièrement époustouflante, est d’une finesse, d’une simplicité et sensibilité qui m’ont touchée, à l’instar du contenu de ce livre.

           Ce roman est à l’image de son titre et de sa couverture, il allie musique et sensibilité, il possède un charme discret et délicat. Rien de tapageur et étourdissant, nous avons là un doux mélange de sentiments variés et confus, de musique et de silence, comme si la première servait à communiquer ce que les mots n’étaient en mesure de faire. Le langage du violoncelle, celui des chants, la musicalité qui naît des éléments qui entourent Inès remplace clairement toute forme de discours. Un grand sentiment de solitude plane dans cet immeuble, plus spécifiquement sur Inès et Vendello son voisin, solitaires, confinés chacun dans leur espace. Inès est une jeune femme un peu perdue dans cette ville immense, isolée dans cette espèce de bulle qu’elle s’est fabriquée et qui la sépare des autres. Elle n’a aucun attachement particulier dans cette capitale, n’entretenant que des relations superficielles avec ses voisins et ses collègues de travail. Le seul lien qu’elle ait tissé, avec son voisin de palier italien, c’est la musique qui l’a créé. Elle ne recherche d’ailleurs pas le contact, essayant de s’extraire de cette foule, qu’elle anonymise, qui l’oppresse au point de presque l’étouffer. Inès aime cette solitude mais elle se raccroche pourtant à Vendello, l’un comme l’autre parlant un langage étranger à cette ville, l’italien pour l’un, l’anglais pour l’autre, la musique pour les deux.

Dehors, il ne pleuvait plus. Nous avons voyagé sans parler jusqu’à l’immeuble. Nous avons grimpé l’escalier sur la pointe des pieds en nous tenant à la rampe. Nos mains se sont frôlées. J’ai sorti mes clefs et Vendello les siennes. Je suis rentrée chez moi. Au moment où je me retournais pour fermer ma porte, Vendello poussait la sienne.

          Le fil conducteur de ce roman est clairement celui de l’univers musical, que ce soit à travers Vendello lui-même ou son instrument, à travers des chants ou chansonnettes de joie, de tristesse, de refrains machinalement fredonnés, des opéras qui rythment la narration, de toutes sortes de sonorités, de vibrations, de voix qui scandent la vie d’Inès. La musique est non seulement le motif récurrent qui porte le roman mais elle sous-entend la vie d’Inès, qui se laisse portée par elle davantage qu’elle n’est active: les seules rencontres qu’elle ait faites dans sa vie, tout comme Vendello, ont été celles que le hasard a bien voulu mettre sur sa route. Inès vibre au son de Mozart, de Don Giovanni, emporté par l’intensité du son des instruments qui s’animent ensemble. Cette assimilation à la musique se fait crescendo au fur et à mesure qu’elle fréquente son voisin. Chacun d’entre eux joue sa propre musique, avec son propre solfège, son propre instrument, ses propres notes, en duo, presque. Mais, il ne s’agit pas forcément d’un véritable duo. Le fait qu’ils aillent voir Don Giovanni n’est d’ailleurs pas anodin, puisque le premier acte du « trio des masques » inclut deux sopranos, et un ténor.

          A l’opposé, lorsque Inès rentre dans sa famille, les retrouvailles se font dans le tintamarre joyeux de ses proches qui festoient, sur la musique de Barbara, accompagnés du tempo de la pluie qui tombe, du feu de cheminée qui crépite, du vent qui souffle, et même des « roues (qui) sautaient sur les cailloux ». Tout est musique, tout est rythme dans ce roman mélodieux, minutieusement composé, pour un peu qu’on se donne la peine d’être attentif et de tendre l’oreille à la musique envoûtante de Vendello, la cacophonie crispante de la ville, l’ambiance musicale joyeuse et chaleureuse du réveillon familiale, les battements cadencés des éléments « la tempête battait les carreaux » qui entoure Inès.

          Après Don Giovanni, nous voila face au Cygne de Saint-Saens, solo de violoncelle, qui évoque la présence latente du musicien florentin. La poésie de ce roman est suave et voluptueuse, Inès elle-même évolue dans un cocon, sous l’emprise de cette musique, comme si elle était la danseuse étoile de ce ballet ou opéra que représente La note sensible. Elle en vient à incarner ce cygne qui tournoie, guider par le son du violoncelliste.

On vous devine, on ne vous voit pas

         On ne sait finalement jamais vraiment qui est Inès, cette « ragazza » insaisissable, indéfinissable, dont le lecteur ne fait que ressentir les émotions, sans en connaître davantage. La métaphore filée de la musique omniprésente inverse le cours des choses: les humains deviennent les objets des instruments, qui possèdent eux l’essence de la vie. Comme l’âme des instruments à corde qui leur permet de produire un son. Elle possède une imagination face à laquelle sa réalité parisienne semble inconsistante. Davantage que cette vie toulousaine où les relations et sentiments sont solides et chaleureux.

          Ce n’est clairement pas un roman qui donne lieu à réflexion, mais un récit qui se ressent, qui se vit, littéralement, au rythme des mélodies qu’il met doucement en scène. Valentine Goby a fait preuve là d’une sensibilité extraordinaire, qui se laisse écouter, ressentir, de la même façon qu’Inès ressent la musique du violoncelle de son voisin. Chaque moment possède sa propre musicalité, les moments de bien-être par le violoncelle de Vendello, les moments heureux par des chants, le moment d’abattement par le son de l’orgue. Inès se définit par la musique, par cette note sensible, qui fait d’elle un entre-deux constant.

 « Dans la musique tonale, la note sensible — ou sensible — désigne le septième degré d’une gamme.

La sensible est donc caractéristique du système tonal. Contrairement à la sous-tonique, et à cause de la proximité de la tonique — un demi-ton tonique —, la sensible a un caractère instable puisqu’elle est mélodiquement attirée par le premier degré »

Source: Wikipedia

          La narration monte pianissimo en tension jusqu’au chant du cygne final. Ce récit peut ainsi se voir comme l’équivalent d’un opéra, d’un ballet, avec ses quatre actes, et ses instruments, ses notes, ses musiciens, son chef d’orchestre et ses spectateurs, qui se conclue en apothéose en un dernier acte exalté, les non-dits enfin évacués, la situation est assainie, les dissonances ont disparues.

          Ce premier roman est assurément une belle réussite, j’avoue qu’il m’a fallu une relecture pour bien découvrir et assimiler les mots très soigneusement choisis que Valentine Goby a employés pour composer son récit. Ce n’est pas qu’un livre que l’auteure nous présente là, c’est bien davantage, un opéra, une pièce musicale du début à la fin. Je ne peux que vous conseiller de lire ce court roman, lequel, l’air de rien, s’avère être bien plus riche qu’il n’y paraît. Je crois que je vais me pencher sur la bibliographie de Valentine Goby, laquelle, je pense, ne peut que réserver d’autres récits aussi remarquables!

 

Nous nous sommes assis. Le brouhaha des instruments a fait écho à celui de la salle. L’air frémissait du frottement des cordes, il y avait une tension sonore semblable aux minutes qui précèdent l’orage en été, un bourdonnement intense mêlé de cris de frayeur, un grondement venu du fond de la terre; et tout d’un coup, comme de grandes mains plaquées sur la bouche, les deux accords de l’ouverture. Ensuite, trois secondes de silence. J’avais le souffle court. Mon cœur battait à vide. Vendello me regardait. J’ai détourné les yeux ; les siens ne me quittaient pas. Le son des cordes est monté. Les violons haletaient, tour à tour doux et violents, laissant présager dès les premières mesures la tragédie finale. Les cuivres et les cordes ont entamé un long dialogue. Ils se fondaient par moments ; puis ils se disputaient l’espace jusque dans mon ventre. Après plusieurs minutes, les violons se sont apaisés. J’étais épuisée. Vendello souriait.

Alors le mur noir s’est levé. Leporello chantait, coincé sur une échelle devant la demeure du Commandeur, attendant le retour de son maître. È non voglio più servir. Par moments, je fermais les yeux. Les voix n’appartenaient plus à personne. Elles étaient instruments parmi les autres instruments. Elles n’avaient plus de visage et je les préférais ainsi. Elles se joignaient à l’orchestre invisible dans la fosse et chantaient en moi. Je ne comprenais pas l’italien. Ça n’avait pas d’importance. La musique me parlait une langue familière. Mon corps lui répondait.

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