Une enfance gantoise

Suzanne Lilar, Editions Grasset, 219 p.

Ma note ♦♦◊◊◊

Suzanne Lilar, de son vrai nom Verbist, est née au début du XXe siècle à Gand, ville néerlandophone située dans la province de Flandre Orientale de Belgique. Cette auteure flamande, mais de langue française, est née au sein d’un foyer de moyenne condition, avec une mère institutrice et un père chef de gare. Après des études de philosophie puis de droit, elle a débuté sa carrière littéraire en tant que journaliste, et s’est ensuite investie dans l’écriture de pièces de théâtre, d’essais, ainsi que de deux romans et de deux biographies. Suzanne Lilar est une vraie féministe, digne descendante de Simone de Beauvoir, elle fut d’ailleurs la première femme à s’inscrire au barreau d’Anvers. Cette courte autobiographie est centrée essentiellement sur son enfance passée à Gand et sur sa perception d’enfant élevée par un père anversois aux origines françaises et par une mère gantoise.

         Etes-vous déjà allé à Gand? Le cas échéant, si vous avez l’occasion de vous y arrêter, ne serait-ce qu’une journée, je ne peux que vivement vous encourager à découvrir la ville. Gand que j’ai découverte il y a neuf ans, est d’une beauté époustouflante avec sa cathédrale gothique, ses églises baroques et ses édifices et demeures médiévaux et renaissance. C’est au demeurant pour cette raison que j’ai choisi de lire Une enfance gantoise, me disant que si je n’accrochais pas avec le récit, d’une auteure que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, j’aurais au moins la satisfaction de redécouvrir Gand sous une autre perspective que la mienne – qui est pour le moins vieillissante, soyons honnête. C’est donc bien ce titre, très simple, cependant très prometteur, qui est venu à bout de mes quelques résistances.

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Les berges de la rivière

           Plus qu’une autobiographie assommante et fastidieuse, Suzanne Lilar ne focalise pas son texte uniquement autour de sa personne, mais elle revisite son passé en se servant de sa ville, comme composante incontournable de sa vie. Gand, l’autre grand personnage de l’enfance de Suzanne, appartient à ce bagage mythifié, que porte l’auteure, qui englobe également le souvenir de sa famille, celui de ses parents. J’ai ressenti toute la tendresse, l’admiration qu’elle voue à Gand autant que celle qu’elle voue à ses parents, leur mémoire est au même titre que les ruelles et les monuments de la ville, célébrée et encensée. Gand est mise à l’honneur à travers la vie de l’auteure mais aussi à travers celle des parents Verbist. Gand, le père, la mère comme figures mythologiques essentielles de l’histoire de Suzanne. Plus que prétexte à revisiter sa vie, revivre son enfance une ultime fois, c’est aussi et surtout une ode à Gand et ses ruelles, ses beffrois, ses églises.

          Même si elle l’a quitté, Suzanne Lilar reste très attachée à cette ville, qu’elle s’est réappropriée à travers cette relecture de son enfance. On ressent clairement qu’elle prend plaisir à recomposer ce microcosme familial et sociétal dans cette ville, déchirée entre une culture intrinsèquement flamande et une influence francophone. Le regard de l’enfant qu’elle était est aiguisé, même si la réflexion de l’adulte, on s’en doute, est venu retoucher sa vision des choses, il reste qu’elle ait été très tôt consciente de sa condition. Ni tout à fait bourgeoise, et donc snobée par quelques-uns de ses proches, ni tout à fait de condition ouvrière, la famille Verbist de classe moyenne prenait soin de respecter les barrières de sa condition, dans un sens comme dans l’autre. Ces deux cents pages donnent à voir Suzanne Lilar comme un parfait mélange de ses parents: une fibre artistique très tôt marquée, qui lui vient incontestablement de sa famille paternelle, de son père aux multiples talents, en tant que peintre, musicien, chanteur, bien souvent la tête en l’air – au propre comme au figuré. Une mère plus terre-à-terre, qui goûte moins les extravagances des siens, et qui reste très attachées aux valeurs traditionnelles du travail et de la famille. Au-delà de cela, on observe cette petite fille acquérir les bases de l’adulte qu’elle sera, les origines de son goût pour l’écriture, ces racines qui trouveront un écho plus tard dans l’artiste qu’elle deviendra.

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Ancien hôtel des Postes

          C‘est un livre sur sa vie gantoise bien évidemment, mais aussi une critique acerbe de la tyrannie de cette société des apparences: ce monde bien âpre, sans pitié, envers ceux qui ont les velléités de vouloir s’élever hors de leur rang ; un corps social qui ne se base finalement que sur l’argent plus que sur les valeurs humaines. Ce face à quoi, la famille de son père se démarque, n’attachant que peu d’importance aux qu’en dira-t-on. Une liberté d’esprit, de vivre qu’elle salue. Toujours est-il que l’argent n’est pas le seul ressort diviseur des gantois, la langue l’est aussi. La femme de lettres ravive ses souvenirs de petite fille, qui de son œil innocent, percevait les gens et les choses plus fastueusement et noblement qu’ils ne l’étaient vraiment. J’ai particulièrement apprécié, à mes yeux le chapitre le plus intéressant de tous, la deuxième partie intitulée « Le langage » qui aborde la problématique l’usage du néerlandais, largement décrié, et du français, la langue des bourgeois et aristocrates, dans cette société gantoise de début XXe siècle. Encore une fois, nous observons cette division de la société, les plus privilégiés qui tiennent à parler uniquement le français alors que le néerlandais est utilisé par la classe la plus populaire accusée, de ce que Suzanne  Lilar nomme, de « flamingantisme », mouvement flamand dont les partisans se nomment « flamingants » dans la communauté francophone (c’est un mouvement initié dès 1792 sous l’occupation française) selon le titre de la chanson de Jacques Brel Les flamingants. Et cette classe moyenne, cette « petite-bourgeoisie » qui utilise les deux langues. Suzanne Lilar décrit cette dualité, qui voit certains utiliser le français mais finir par revenir au flamand, tout comme elle par ailleurs qui écrit en français (ce qu’elle explique par son amour de Racine) mais qui, plus jeune, a revendiqué sa culture flamande.

Maman n’avait pas eu de peine à m’enseigner l’honneur qu’il y avait à occuper ce post. J’en sentais tout le poids lorsque j’étais admise à pénétrer dans le bureau de mon père, grisée d’avance de l’odeur poussiéreuse et administratives des liasses ou jaunissaient probablement ses rapports.

          Vous l’aurez compris, à la vue de mon appréciation en introduction, je n’ai pas été franchement transcendée par ce récit. J’ai vraiment été gênée par le style de l’auteur que j’ai trouvé trop pompeux, trop affecté et ampoulé, presque un peu poussiéreux. Le maniérisme du style ne me gène pas en lui-même tant qu’il rend la lecture fluide et agréable. Or, dans le cas d’Une enfance gantoise, cela n’a clairement pas été le cas: dès la fin de la première page, j’ai commencé par être agacée, et au bout de quelques pages, j’ai fini par trouver certaines parties indigestes, quand bien même on ne peut nier la qualité du récit. Et c’est grâce à cela que je me suis efforcée à finir le livre. Une certaine forme d’austérité, de rigorisme presque, certaine plane non seulement sur la plume de Suzanne Lilar mais aussi quelquefois sur certains passages, qui dans le fond, n’est que le reflet de cette existence qu’elle narre. J’ai également eu beaucoup de mal à comprendre, par moments, l’auteure qui fait preuve d’un mépris manifeste envers cette classe, ce qu’elle nomme elle-même, « petite bourgeoisie » dont elle est issue. Finalement, cette suffisance ne fait que rappeler celle de son écriture, trop formellement guindée. J’ai bien eu du mal à passer outre sa condescendance, qu’elle exprime parfois, envers cette classe sociale qui fut la sienne autrefois, cette accusation latente, qu’elle leur dresse, de se contenter de peu. Ce ton trop emphatique, cette accumulation de superlatifs, je pense ici à son expérience de la découverte de ce qu’elle appelle le « beau », avec ses premières approches de la religion, me rendent très perplexe quant à, non pas la véracité, mais plutôt l’honnêteté de son discours.

Car enfin, j’avais onze ans et j’étais en tête de ma classe. Je possédais ce que l’on nomme – non sans dédain- une religion naturelle. J’avais une certaine expérience du sacré. Je l’avais sollicité dans mes jeux.

          Finalement, on ne pourrait voir dans ces mémoires un énième témoignage parmi de nombreux autres pour se réapproprier les moments les plus importants et les plus heureux de son existence, l’enfance. Même si je n’ai pas pu/pas su adhérer à son écriture, qui ne m’a pas vraiment plu, je préfère malgré tout terminer sur une note positive. Au-delà de ça et de cette langue un peu désuète, Suzanne Lilar nous offre là une belle visite de sa ville, et une bonne leçon de culture, que l’on ne peut qu’apprécier.

Vers le même temps, mes oncles ayant cédé leur commerce de machines à écrire, nous quittâmes la place Saint-Bavon pour une petite maison de la rue Liévin de Winne. Elle avait pour vis-à-vis une scierie dont nous allions aimer l’odeur forestière de bois fraîchement débité et même le chantonnement monotone. Elle appartenait aux Suy, famille aisée de la bourgeoisie catholique ou j’allais être invitée souvent, sans que ma mère se risquât jamais – je ne m’en avise qu’aujourd’hui – à les convier chez nous. Sans doute le plan conçu par cette famille pour l’éducation de ses fillettes comportait-il quelques exercices de charité envers les inférieurs. Ces invitations qui humiliaient Maman me ravissaient. J’aimais cette maison ou m’accueillait dès l’entrée l’arôme des parquets cirés. Il semblait que, comparée à la nôtre, la vie y glissât sur des rails. Une domesticité discrète pourvoyait aux besoins, réglant le calorifère, allumant le gaz de la suspension, servant le sirop de groseilles. Le goûter, présidé par une gouvernante, était suivi de jeux tranquilles (oie, nain jaune, jacquet) dont j’étais invitée à suivre strictement les règles sans y introduire de variantes. Mais rien ne satisfaisait mon goût d’exotisme comme d’entendre les petites Suy invoquer la sainte Vierge afin de tirer la bonne carte ou le double six: « Vierge des rochers, inspirez-moi! Étoile de la Mer, secourez-moi! Tour de David, faites que je gagne! » Maman fut outrée lorsqu’elle le sut. Elle était lasse d’ailleurs de m’entendre vanter la supériorité des parquets sur le linoléum qui couvrait nos planchers. Elle manœuvra pour espacer ces réunions. Quant à moi, peu de temps après, me servant pour la première fois de la machine à coudre, je me trouvai fort occupée à bâtir grossièrement une robe destinée à une petite pauvresse de la rue de la Sauge. J’avais tiré profit de la leçon. Moi aussi je remplissais mes devoirs à l’égard de nos frères inférieurs.

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