L’enfant volé

Ian McEwan, Editions Folio, 411 p.

The child in time, 1987

Ma Note ♦♦♦◊◊

 

Sud de Londres, Angleterre. Stephen Lewis, auteur de livres pour enfant, se rend au supermarché en compagnie de sa fille de trois ans, Kate. Lors d’un instant d’inattention, elle disparaît brusquement de son champs de vision. Celle-ci restant introuvable, malgré les efforts du personnel du supermarché, puis de la police, après des heures, puis des jours, des semaines et des mois de recherche. Après fausses alertes et fausses pistes, Stephen et Julie, sa femme, essaient tant bien que mal de réapprendre à vivre sans Kate. Mais la vie ensemble étant devenue trop difficile à supporter, ils vont ainsi prendre chacun un chemin différent afin d’essayer de surmonter la perte de Kate et de pouvoir commencer, peut-être, une autre vie sans elle.

          Lorsque adolescente, j’ai commencé à me plonger dans l’univers de Mary Higgins Clark avec La nuit du renard, roman policier qui narre l’enlèvement du fils et la fiancée du principal protagoniste, et qui m’a été prêté par une connaissance familiale, mère de famille de deux garçons, cette dernière m’avait interrogée sur ce que j’avais ressenti à la lecture du rapt du garçon en question. Percevant qu’elle avait été particulièrement touchée par cet événement-là du récit, j’ai de mon côté répondu que je n’avais pas été particulièrement affectée, en tout cas certainement pas de la même façon qu’elle l’avait été. Si j’évoque cet épisode, c’est que le souvenir de son trouble suite à cette lecture m’est soudainement remonté à la mémoire à la lecture de L’enfant volé de Ian McEwan: bien sûr, nous ne sommes ni dans le même genre de roman, ni même dans le même registre d’écriture. Mais il se trouve que le récit de la disparition de Kate a provoqué en moi une réaction tellement plus épidermique qu’alors que je me suis longuement questionnée sur cette différence de ressenti, surement due au fait que je suis devenue mère entre temps.

 

Il était le père d’un enfant invisible

          La disparition de cette fillette de trois ans, Kate, se trouve être ainsi le point central du récit de Ian McEwan, mais clairement il n’est pas tant question des circonstances du drame que de ses conséquences sur l’entourage immédiat de Kate. Sa disparition, aussi tragique soit-elle, ne représente finalement qu’une étape pour l’auteur pour enfin se centrer sur la psychologie d’un parent ici le père, confronté à la perte soudaine de son enfant, et sur la façon dont il fait face à ce drame et gère cette absence, d’autant plus terrible que le deuil semble difficile à faire puisque l’enfant reste introuvable. Comment ne pas être touché par la culpabilité et la peine qui rongent ce père croyant reconnaître son enfant dans le visage de chaque petite fille qu’il croise. J’ai littéralement eu un nœud au ventre à chaque page que je tournais tant le romancier, à travers la finesse de ses analyses et la délicatesse de son écriture, réussit à transmettre et partager le désespoir de cet homme, en moindre mesure celui de la mère puisqu’elle n’apparaît qu’épisodiquement et qu’elle gère de son côté son chagrin par le silence et la catatonie. McEwan, à travers la voix de Stephen, parvient à traduire l’indicible, le maelstrom de ces sentiments confusément mêles les uns autres, mélange de culpabilité, de colère, de désarroi, de manque, de honte, de remord, et de douleur aiguë, qui ne cessent de s’agiter en lui. À chaque instant, on se rend compte à quel point Stephen manque de sombrer dans la folie dans son cheminement vers une hypothétique guérison. En psychologue avisé, l’auteur dissèque méthodiquement les émotions qui submergent Stephen et met en scène les conséquences de cette perte, celle de son enfant, qui dans ce tsunami de bouleversements qu’elle entraîne finit par endommager tous les aspects de la vie des parents, puisque elle entraîne la fin du couple, ainsi que d’une certaine manière, pour Stephen et Julie, l’oubli, la perte d’eux-mêmes.

Une longue et hargneuse discussion à propos de la théorie du développement infantile avait été utilement interrompue par son intervention décisive: il faut qu’enfance se passe

         En filigrane, ce qui permet de donner un peu de légèreté au roman, Ian Mc Ewan agrémente son récit, ici et là, en intermittence avec les pensées de Stephen, de remarques, pleines de dérision, d’ironie et de cynisme, toujours sous-tendues par une critique assez acerbe envers le gouvernement britannique, sa politique, ainsi que ses lourdeurs et langueurs administratives. Stephen fait partie d’une de ces sous-commissions dite Sous-comité Parmenter sur la Lecture et Ecriture dépendant de la Commission de Pédagogie, institution qui ne semble avoir de raisons d’être que pour la satisfaction d’une poignées de bureaucrates peu concernés (hello hadopi!!!). Grâce à ces passages qui permettent de relâcher un peu la tension dramatique, on peut reconnaître à l’auteur un sens de la mesure particulièrement avisé, les sourires provoqués par ses sarcasmes font que ce récit ne verse pas dans le pathos complet. McEwan n’est en effet pas tendre avec ce monde politisé, qu’il ne se prive pas d’égratigner en dressant un portrait acerbe de ses adeptes, que ce soit à travers cette sous-commission qui ne se soucie que fort peu des enfants ou par l’intermédiaire de son ami Charles Darke, membre du parlement, arrivé en politique davantage par opportunisme plutôt que par conviction.

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Ian McEwan

          D‘une portée aussi plus généraliste sur la destinée de chacun, ce texte, ces lignes portent sur la perte, de l’autre, de soi, d’un état d’innocence et de pureté, sur la désillusion de sa propre personne, ses attentes, et surtout sur la résignation face à une existence qui semble imposer aux personnages malmenés ses propres velléités plus qu’ils n’arrivent à imposer leurs choix. Même si notre romancier laisse ses personnages sur le fil du rasoir, qui semblent constamment être sur le point de s’écrouler, quand bien même certaines disparitions, certaines absences, sont irréversibles et le souvenir de ce qui a été indélébile, il a malgré tout pris le parti de choisir l’espoir.

         L‘enfant volé: le titre est limpide, en ouvrant le bouquin, on se doute bien de quoi il sera question. La disparition de Kate est évidemment suggérée par cet intitulé mais McEwan pousse plus loin cette espèce de constat, qui porte comme les premières traces d’une accusation. Si la disparition de Kate est un cas dramatiquement particulier, l’auteur a en effet une visée plus globale sur l’oubli de l’enfance en général: d’une part, par le biais de la causticité de ces lignes qui soulignent le ridicule de la situation de cette sous-commission dont les membres, théoriciens, universitaires poussiéreux, père sans enfant, sont clairement détachés de toute forme de contact avec les enfants. Comment prétendre savoir ce qui est le mieux pour les enfants britanniques alors même que personne ne prend la peine de réellement s’intéresser à eux. D’autre part, cette recherche de l’enfant perdu touche d’autres protagonistes du roman, outre Stephen et Julie, tous un peu englués dans des situations qu’ils ne subissent qu’à contrecoeur, tous à la recherche de cette enfance volée, qu’elle soit celle de son enfant, de la sienne propre ou de l’Enfance.

          Je ne pourrais pas affirmer, sans mentir, que j’ai totalement apprécié ce récit : il y a des sujets plus difficiles que d’autres, qui touchent certaines sensibilités davantage que d’autre, et la disparition de Kate m’a bouleversée, même lors de ma seconde lecture afin de rédiger ces lignes. J’ai davantage apprécié la délicatesse, le savoir-faire et le talent de l’auteur, qui a su conserver un équilibre, aussi précaire soit-il, entre tristesse infinie et cocasserie, qui a réussi à explorer parfaitement, avec sensibilité, la psychologie des personnages dévorés par cette douleur difficilement dicible. Je préfère ainsi refermer ce livre, ainsi que ce texte, par saluer l’auteur qu’est Ian McEwan, qui a su montrer ici l’étendu de son talent littéraire, que j’approfondirai sans doute à l’avenir.

Exécutant de complexes figures chorégraphiques afin de se frayer un chemin à travers les marées humaines, Stephen demeurait comme toujours sur le qui-vive, bien qu’à peine consciemment, guettant les enfants, guettant une petite fille de cinq ans. C’était autre chose qu’une habitude, car on pouvait toujours se défaire d’une habitude. Cela relevait d’un naturel profond, d’une tendance que l’expérience avait imprimée à sa personnalité. Ce n’était pas essentiellement une quête, bien qu’il se soit agi à un moment donné, et pendant très longtemps, d’une recherche obsessionnelle. Deux ans plus tard, il n’en restait que des vestiges ; c’était devenu à présent un désir pénétrant comme une faim inassouvie. Une horloge biologique, animée d’un mécanisme froidement immortel, permettait à sa fille de continuer à grandir, multipliait et nuançait son vocabulaire, la faisait croître en vigueur, dotait ses gestes d’une plus grande assurance. Musculeuse comme le cœur, l’horloge restait fidèle à un éternel conditionnel ; elle serait en train de dessiner, elle commencerait à lire, elle perdrait une dent de lait. Elle serait quelqu’un de familier, tout naturellement là. C’était comme si la multitude de ses images pouvait effriter ce mode conditionnel, cette frêle semi-transparence dont la fine trame de temps et de hasard le séparait d’elle ; la voilà de retour de l’école, fatiguée, sa dent est sous son oreiller, elle cherche son père.

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