Snjór

Ragnar Jonasson, Editions Points policier, 347 p.

Snjóblinda, 2010
Ma note ♦♦◊◊◊

Pour sa première prise de fonction, Ari Thór Arason, fraîchement diplômé de l’école de policier de Reykjavík, a été appelé par les autorités locales d’un village reclus d’Islande, Siglufjörður, situé à l’extrême nord de l’île, bien loin de sa fiancée Kristin. À peine le temps de poser ses valises et de s’installer, supervisé par l’œil bienveillant de son chef Tómas, le jeune sergent de police reçoit un coup de fil étrange lors de la soirée de Noël, pendant laquelle il est de permanence: il entend vaguement la voix d’une femme qui lui chuchote des mots incompréhensibles. À coté de cela, dans le but de s’intégrer à la population locale et de tromper la monotonie de sa vie, Ari Thór se décide à s’inscrire à des cours de piano avec Ugla une jeune femme, grande amie de Hrólfur Kristjánsson, l’illustre auteur d’un unique roman Au nord des collines, qui a rencontré jadis un grand succès et à la tête de la Société Dramatique de la ville. Et dont le corps sans vie est retrouvé dans le hall du théâtre de la ville.

Lorsqu’on nous parle d’auteur de romans policiers islandais, forcément, un des noms qui peut vous venir à l’esprit, c’est celui d’Arnaldur Indriðason. Auteur que j’ai découvert il y a plus de dix ans maintenant et que j’ai plaisir à lire de temps en temps. Alors quand je suis tombée sur ce roman de l’islandais Ragnar Jonasson, je me suis laissée tentée. D’autant que, et la maison d’édition met un point d’honneur à le souligner, le jeune auteur a apparemment été découvert par l’agent d’Henning Mankell, nom que vous avez sans doute entendu auparavant, puisque il s’agit d’un autre auteur renommé de Scandinavie, de Suède plus exactement, de romans noirs. Jonasson est par ailleurs le traducteur dans sa langue des romans d’Agatha Christie. Tout cela s’annonçait donc plutôt bien.

Et une fois n’est pas coutume, un auteur a enfin eu la bonne idée de sortir des sentiers tracés, et de laisser la figure du vieux briscard d’enquêteur au placard. Nous voilà face à un jeune inspecteur fraîchement émoulu de l’école de police de Reykjavík et qui ne compte absolument aucune expérience à son actif. Voilà qui m’a plu. Et davantage encore à travers le fait que Jonasson nous extrait des rues de la capitale islandaise pour nous entraîner dans une petite ville du grand nord, confinée dans des paysages inhospitaliers entre fjords gigantesques, routes tortueuses et une mer bien souvent agitée. Le tout sur fond de crise bancaire et économique qui a fait exploser le système financier islandais il y a quelques années de cela en 2008 et dont le pays a bien du mal à se remettre. Voilà donc le portrait d’une société brisée, autant financièrement que socialement, à bout de souffle où peu de choses ne contribue à rapprocher les gens. Bien au contraire, les liens se délitent au sein de ce pays dont le climat et la topographie difficiles ne favorisent pas vraiment à unifier sa population. Jonasson rassemble dans son récit une pléiade de personnages, à l’image de ce pays difficile, malmenés et usés par la vie, à commencer par son héros Ari Thór, qui ont tous fui à un moment ou à un autre une existence trop lourde pour eux et qui se sont retrouvés à Siglufjörður.

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Siglufjörður

Les ravages du climat, des éléments naturels, des remous de la mer agitée à la neige envahissante, étouffante, crispante et le bouillonnement des tempêtes, du temps, de la solitude, les ravages de l’isolement, du désœuvrement, combinés ensemble conduisent, parfois, au repli sur soi, à l’alcoolisme pour tromper l’ennui et la morosité de cette vie solitaire. Cette existence qui englue les êtres dans un état léthargique, où chacun n’a d’autre échappatoire que soi-même. Dans ce lieu, où la nature a repris ses droits, les hommes sont bien peu de choses, beaucoup ont quitté la ville, ne restent que ceux, qui ont déjà beaucoup perdu, qui sauront s’adapter ou qui ont besoin de ce rythme particulier de vie. L’art, comme l’un des rares échappatoires, l’écriture, la lecture, la musique, le théâtre, reste encore un des uniques biais de communication entre les habitants du village, en tout cas un des seuls moyens pour eux de sortir de cet isolement dans lequel ils se sont laissés piégés, involontairement ou non.

C‘est un roman assez pessimiste, en somme, qui renferme une myriade de personnages qui le sont tout autant, les uns, tricheurs et menteurs, qui fuient leurs actes, leur vie et les autres, exploités ou victimes des circonstances défavorables de la vie, qui essaient malgré tout de survivre et de trouver de la beauté là ou ils peuvent, même dans cet endroit, d’une ambivalence totale, où la quiétude et le silence peuvent vite se transformer en un enfer de bourrasques. Les habitants ont bien peu de pouvoir et de libre-arbitre dans cet univers confiné, ce huis-clôt froid où chacun s’est perdu dans les limbes de sa solitude, où pour l’oublier, certains s’échinent à supporter des relations néfastes. Siglufjörður, petite ville qui possède un pouvoir d’attraction indéniable, où tous ceux qui en sont partis, sont inévitablement revenus, et d’où personne ne peut repartir, tout comme le jeune policier Ari Thór, qui décide de s’y installer pour y faire sa vie. Dans cet isolement insulaire, voilà une prison de glace, qui semble engourdir les gens, qui évoluent comme s’ils étaient seuls au monde. Une vie sommaire, solitaire, loin des tracas de l’économie islandaise en train de s’effondrer, comme si le temps semblait bloqué, les habitants imperméables aux problèmes du reste de l’île.

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Siglufjörður sous la neige ©iceland.nordicvisitor.com

Au sein de ce lieu esseulé, l’enquête est assez simpliste, il est regrettable qu’il n’y a pas davantage de rebondissements, de beaux coups de théâtre qui pourraient donner un peu de relief à l’histoire, de piment à la lecture. La psychologie des personnages n’est d’ailleurs pas plus avantageusement explorée, le titre d’ailleurs Snjór, qui signifie neige, manque tout autant d’originalité et de recherche, personne n’ayant trouvé utile de trouver une traduction digne de ce nom. L’auteur, il me semble, cède beaucoup à la facilité en empruntant un style et une trame narrative que d’autres avant lui ont su parfaitement exploités, sans apporter de touche personnelle qui ferait de ce roman un récit particulièrement remarquable. On notera, également, qu’au niveau de la couverture, le manque de recherche est tout aussi navrant. Les promesses sont alléchantes, certes, le résultat est plutôt décevant, je suis franchement restée sur ma faim.

Un autre point qui soulève des questions: l’ouvrage a été traduit depuis la version anglaise, et non pas islandaise, et j’avoue que je trouve cela problématique. Est-ce une simple question de coût, j’imagine que depuis l’anglais le prix au mot de la traduction est bien plus abordable que depuis l’islandais, une question de praticité, une question de rapidité? En tout cas, je trouve cela dommage, je ne remets pas en question le travail du traducteur, de constater que la maison d’édition n’ait pas souhaité considérer et prendre le texte à la source, et non pas sa version traduite donc transformée, forcément.

C’est un roman facile, qui a l’avantage de vous vider la tête et qui plaira certainement aux amateurs du genre, surtout si vous appréciez la littérature nordique et policière. Le problème c’est qu’à force de lire et de découvrir le même genre de romans noirs, le lecteur devient plus exigeant, et d’autant plus que venant après Arnaldur Indriðason, Ragnar Jonasson fait bien pale figure en comparaison. J’aurais aimé un peu plus de sel à l’intrigue parce qu’en l’état cet ouvrage est un peu trop fade pour nous laisser un souvenir impérissable. En revanche, on appréciera cette atmosphère particulière, aussi glaciale que le climat, presque fascinante, qui caractérise ces romans du nord, qui possèdent un pouvoir d’attraction bien particulier, du moins en ce qui me concerne.

Une fois encore, impossible de se rendormir. Son sommeil était de moins en moins reposant, parasité ces rêves toujours plus perturbants, comme le blizzard qui frappait à ses fenêtres. Pour ne rien arranger, sa blessure à l’épaule lui causait une douleur intolérable. Malgré son intention de profiter de son dimanche pour rattraper son retard de sommeil, se débarrasser de cet épuisement et décompresser après une rude semaine, il se leva très tôt. Par la fenêtre de la cuisine, il constata que la tempête de neige n’avait pas faibli et menaçait ouvertement d’engloutir la ville de Siglufjörður. Il s’assit à la table, le regard perdu vers le prétendu panorama.

Le printemps n’arrive -t-il jamais jusqu’ici?

Abattu, il ferma le rideau de la cuisine, puis ceux de toutes les autres fenêtres.

Il attendit la mi-journée pour allumer la radio et écouter les informations. Une avalanche s’était déclenchée juste au-dessus de la route de Siglufjörður, bloquant l’unique axe de circulation de la ville. La nouvelle le frappa. Physiquement. Par chance, aucun blessé n’était à déplorer, mais cela signifiait qu’on ne pouvait plus ni entrer ni sortir de la ville. Tout déplacement par voie terrestre ou maritime paraissait inenvisageable. Ari Thór se sentait à la fois ébranlé et découragé. Cet événement le vidait du peu d’énergie qu’il lui restait. Il s’imposa quelques respirations lentes, profondes, mais cela ne changea rien: son cœur cognait toujours furieusement contre son thorax. Il entendit un journaliste annoncer qu’aucune tentative de déblayer la route ne serait entreprise dans la journée, ni sans doute lors de la suivante, car les prévisions météorologiques empiraient. Après cela, le flash info se mua en un bruit parasite, un assemblage incompréhensible de mots.

Chamboulé, l’esprit traversé de pensées folles, Ari Thór tenta de se convaincre que tout allait bien se passer. C’était une situation provisoire, la route serait accessible de nouveau d’ici un jour ou deux. Il ouvrit la porte, bien décidé à affronter le temps et à se persuader qu’il n’était pas son ennemi. Le vent avait gagné en puissance et une congère s’était formée juste devant le seuil.

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