Souvenirs de l’avenir

Siri Hustvedt, Editions Actes Sud, 332 p.

Memories of the future, 2019

Ma Note ♦♦♦◊◊

 

SH, double fictif de notre auteure Siri Hustvedt, femme de lettres nord-américaine, revient sur une année donnée de sa vie, qui débute en août 1978 lors de son arrivée à Manhattan pour finir à la fin de l’été 1979. Cette année est un moment crucial de sa vie d’écriture puisque elle marque ses tout débuts de jeune auteure. À ce moment-là de sa vie, titulaire d’une licence de philosophie et d’anglais, elle décide en effet de faire une pause d’une année dans ses études de lettres, qu’elle réussissait brillamment, pour s’installer à New-York dans un minuscule studio afin de se consacrer entièrement à l’écriture, de ce qu’elle pressent être ses balbutiements d’écrivain. C’est une année charnière pour elle à tout points de vue, au niveau littéraire bien entendu, mais aussi au niveau personnel avec des rencontres, et des expériences, certaines agréables, d’autres qui le sont moins, qui vont marquer à jamais sa vie de femme.

          Voilà un roman issu de la rentrée littéraire de septembre dernier. Je ne consacre pas plus de temps qu’à l’ordinaire à guetter systématiquement les sorties littéraires de ce moment particulier pour la littérature mais j’aime jeter un coup d’œil aux quelques fragments de texte que le magazine Lire propose dans chacune de ses éditions. Et il se trouve qu’un extrait de Souvenirs de l’avenir était mis à l’honneur dans le numéro de septembre, extrait qui m’a beaucoup plu et m’a donné l’envie de lire le roman en son entier. D’autant que cela faisait un moment que j’avais le nom de Siri Hustvedt dans un coin de ma tête, avec l’envie de faire connaissance avec son oeuvre, et quelques-uns de ses romans dans ma bibliothèque.

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Siri Hustvedt

         Ce qui m’a plu avant tout, notamment dans le passage publié par Lire, c’est cette écriture très intimiste, cette façon de déléguer à son lecteur ce rôle de confident, à la façon diariste, puisque SH s’appuie sur un journal qu’elle a retrouvé à l’occasion du déménagement de sa mère, pour faire appel à ses souvenirs de façon plus précise. Cette année est charnière pour l’américaine puisque c’est pour elle, à travers son exil dans la métropole, une occasion unique de se consacrer entièrement à son art. C’est ainsi qu’elle va faire ressortir l’importance de cette césure, en entremêlant récit à différentes étapes de sa vie passée ainsi que de nombreux rappels au présent, rappelant à quel point les différents événements de cette année, ont contribué à transformer l’embryon d’écrivain qu’elle était en femme de lettre accomplie.

         Car, du fait de cette particularité à centrer un récit sur une seule année de sa vie, le choix de SH de revivre ces quelques mois en les mettant en corrélation avec sa vie d’aujourd’hui est significatif de l’importance qu’elle a eue sur la vie de femme qu’elle est devenue. Cette fin de décennie qu’elle passe à New-York marque la perte de sa naïveté, de sa candeur de jeune fille fraîchement débarquée de son Minnesota natal qui arrive en ville, essayant de s’acclimater peu à peu à son mode de vie, son brouhaha, ses turpitudes et qui rencontre là des personnes qu’elle n’aurait pas connues sans son exil. Récit de son émancipation existentielle, d’une certaine forme d’apprentissage de la vie, qui se fera à travers la littérature, de la poésie, de la philosophie, omniprésentes dans ce récit.

Une illustration du roman

J

         Jai eu plaisir à passer cette année avec cette jeune étudiante qui se raconte sous l’œil bienveillant de son moi sexagénaire, où l’amour de la littérature, de la lecture, la soif de penser, est le véritable fil conducteur de ces trois cents pages. Tout lecteur que l’on soit, cette passion du mot juste, qui l’anime, mais aussi son intérêt pour l’être humain, tout se recoupe dans cet amour du livre, et les pages qu’elle y consacre, sont d’ailleurs celles que j’ai préférées. C’est une femme à la culture littéraire remarquable, qui brille par cette intelligence particulièrement fine de la vie et du monde qui l’entoure. C’est aussi ce qui donne au texte tout son caractère et sa force tant par son contenu, ce livre c’est aussi l’histoire de son identité littéraire, en tant que lectrice mais surtout en tant qu’auteure en devenir, que par le contenant, un style très travaillé, soigneux, aiguisé. De fait son récit foisonne d’anecdotes littéraires, où le plaisir qu’elle prend à évoquer ses lectures, les auteurs qu’elle affectionne, est particulièrement plaisant, en tout cas, ce sont ceux des passages que j’ai particulièrement appréciés.

Chaque après-midi, je lisais des poèmes à haute voix dans le 2B. Ma propre voix devenait celle de mes familiers et ces incantations m’étaient un réconfort. Je lisais Ashbery et aussi mes amours anciennes, Thomas Wyatt et Shakespeare. Je lisais Donne, Clare, Dickinson, Moore, Stevens, Riding et Plath. Je lisais la prose de Stein comme sa poésie. Je chantais Goethe, Hölderlin, Trakl, Celan et Bachman dans mon allemand de lycée puis d’université, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine et Mallarmé dans mon français de trois ans de fac. Je faisais résonner Anna Akhmatova et Marina Tsvetaïeva en traduction, et elles sonnaient magnifiquement en anglais, et je retournais aux crépitements de la baronne parce que je la considérais comme ma tâche personnelle de sauvetage, presque annihilée à l’époque, et je voulais avec ma voix la protéger de l’oubli. « Dis-le avec…/ Détonations !/ Oh foudre ! / Courants d’air serpentins….Hhhhhhphssssss ! Le mot même pénètre. »

         En revanche, au-delà de toutes ses qualités, le récit m’a semblé très chaotique et confus, notamment à cause de cette flopée de va-et-vient entre trois temporalités narratives, celui de SH, sexagénaire, écrivant, et celui de SH, jeune New-yorkaise, écrite, et encore celui de sa prime jeunesse. Ce besoin de marquer de nombreux retours en arrière dans son récit même semble vouloir parachever de raconter un élément narratif, or il me semble que cela rajoute encore plus de cacophonie dans cet assemblage de récits, dont j’ai bien eu du mal à trouver une cohérence, si ce n’est le fait qu’ils datent de la même année. Mon attention a quelquefois eu du mal à rester constamment en éveil, il y a eu bien des fois ou elle s’est relâchée lorsque je commençais à m’ennuyer. En un mot, c’est un texte beaucoup trop fragmenté, entre souvenirs de différentes temporalités qui se chevauchent, cette vie de jeune étudiante elle-même fragmentée entre plusieurs réalités, la jeune femme de la bande d’amis, la jeune étudiante qui lit, écrit, ou encore la jeune voisine qui espionne la locataire d’à côté au moyen du stéthoscope de son père.

          Voilà encore un roman qui emploie à son tour le mode de l’autofiction, subterfuge romanesque très à la mode ces dernières années, et j’avoue que je suis un peu lasse de voir et revoir ce genre de procédés réapparaître régulièrement, la corde commence à s’user. Et finalement, dans le cas de notre roman, il me semble que cela rajoute encore plus de confusion à ce récit déjà bien décousu, qui s’éparpille entre le récit à proprement parler, des morceaux du journal intime que SH tenait à cette époque-là, des extraits de ses premiers essais littéraires, et des illustrations. À force de lire ces textes dans lequel le principal protagoniste entretient de grands points communs avec son créateur, je préfère finalement en ce moment lire ces récits dans lequel l’auteur se détache suffisamment de sa création pour en faire une entité entièrement indépendante de son créateur, et non pas un vague double de ce dernier.

          J‘ai découvert ainsi l’auteur Siri Hustvedt, et par la même occasion, un pan de sa vie et de tout ce qui constitue sa personnalité, mais je préférerai la prochaine fois me tourner vers une oeuvre de pure fiction, car j’avoue être restée un peu sur ma faim avec ce roman aux accents autobiographiques. À noter que Le Nouveau Magazine Littéraire a publié dans son numéro de novembre 2019 un portrait consacré à l’artiste intitulé très sobrement Queen of New York si le cœur vous en dit.

Alors que je suis ici, assise à mon bureau dans le silence relatif de mon quartier de Brooklyn, un bruit d’avion et la pendulette rouge sur ma table sont soudain devenus audibles. Mes livres sont un flou de couleurs à la périphérie de ma vision. Quelques oiseaux de début novembre sifflent une série de notes aiguës et, au loin, la circulation imite le bruit du vent. Walter dort encore. J’essaie de ne pas penser à la cruauté de l’élection présidentielle. J’entends hurler le spleen de la foule blanche qui crache et hurle sur cette femme. L’abomination. Flanquez-la dehors. Poussez-la fort. Et Lindy s’écrase sur le sol dans cet étrange espace intérieur ou je revois ce que je n’ai jamais vu. Encore et encore, le corps lourd de la fillette tombe devant la fenêtre d’un appartement. Ce qui manque à l’histoire c’est le jeteur, cogneur, frappeur, secoueur, pousseur – le meurtrier.

Extrait du mead:

Notre conversation est revenue aux poètes et artistes, à ce que nous avions lu et avions envie de lire. Whitney a cité par cœur May Miller, une poète que je n’ai pas lue mais j’ai mémorisé ces vers: « La logique est une fleur greffée/Dans un lit inchangé. » Ce ne serait peut-être pas mal qu’Isadora cite Miller en réplique à Ian. Je vais aller demain chez Salter acheter ses livres, ou au moins l’un deux. L’argent. Me rappeler de faire attention à l’argent.

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