La maison aux orangers

Claire Hajaj, Editions Le livre de Poche, 474 p.

Ishmael’s oranges, 2018

Ma Note ♦♦♦♦♦

Salim Al-Ishmaeli grandit à Jaffa en Palestine mandataire, Judit Gold, de son côté, au sein de la communauté juive de Sunderland en Angleterre. Chacun vit dans sa culture, sa religion jusqu’à l’abandon du mandat britannique des territoires palestiniens et de la création du territoire israélien par une résolution de l’ONU en 1947. Les colons juifs, occupant le territoire qu’il leur a été dévolu, privèrent les Al-Ishmaeli de leur maison, de leurs orangers, de leur moyen de subsistance. La famille est contrainte de quitter la maison pour se réfugier chez la fille aînée Nadia à Nazareth, tandis que Salim quittera, quelques mois plus tard sa famille, pour venir travailler en Angleterre. C’est à Londres qu’il fait la connaissance de Judit et que le couple tombe amoureux. Ce couple mixte, improbable, déchiré par la même guerre qui déchire les leurs et que finalement tout sépare, aura deux enfants, Sophie et Marc, et va se perdre, déchiré, meurtri par des conflits qui les dépassent.

 

         L ‘année dernière, j’ai eu la chance d’être sélectionnée pour participer au Grand prix des lecteurs organisé par les éditions Livre de Poche et les magasins U. C’était une première pour moi, vous pouvez donc imaginer mon enthousiasme à l’idée de prendre part à cette nouvelle expérience littéraire, d’avoir la chance de décerner un prix à un auteur et un livre, de découvrir des titres que je n’aurais sans doute pas lus sans cela. Nous avons reçu six bouquins à lire, commenter et noter, et évidemment, celui qui recueillerait la meilleure note se verrait décerner le prix. Avec le recul des mois qui ont passé, je reste encore ravie d’avoir pu participer à cela, car cela m’a permis de faire quelques jolies découvertes littéraires parmi les six ouvrages qui nous ont été envoyés. Il y a évidemment d’autres titres clairement moins bon mais c’est le jeu, n’est-ce pas. C’était un mélange assez hétéroclite de titres, et le roman que j’ai choisi de présenter aujourd’hui, c’est celui auquel j’ai attribué ma meilleure note, celui qui méritait, selon moi, d’être récompensé, mais, et c’est bien dommage, l’ensemble des votes en a décidé autrement.

           Il est question d’une histoire d’amour certes mais l’intérêt et le charme de ce livre vont bien au-delà de ce simple élément narratif, qui, après tout, ne me semble être qu’un simple prétexte à une transposition du conflit qui déchire le moyen-orient sur deux personnes lambda, amoureuses. Cette narration prend un tour beaucoup plus personnel puisque deux enfants, qui ont comme culture à la fois les cultures palestinienne et anglaise et comme religion l’islam et le judaïsme, sont issus de cette relation. Ces enfants, qui plus encore que l’union de Salim et Judit, supportent bien malgré eux les conséquences de l’union de leur parents, les stigmates d’un antagonisme croissant.

Claire Hajaj

          Point intéressant à évoquer, l’auteure alterne les points de vue, sans absolument aucun parti pris pour une culture ou l’autre, l’un sur la vie de Selim, l’autre sur la vie de Judit, jusqu’à leur rencontre, afin que le lecteur s’imprègne de la même façon de l’état d’esprit de chacun, celui du jeune Selim, désemparé parte la perte de la maison aux orangers, située à Jaffa, partie sud de l’actuelle Tel-Aviv, pétri par la rancœur, la honte et l’incompréhension, et celui de Judit, déconcertée par un sentiment religieux qui n’est pas forcément le sien, accablée par l’histoire de son peuple, sans doute, trop lourde à porter et anéantie par l’antisémitisme ambiant, dont la fin de la guerre n’est pas parvenu à venir à bout. Le fait, justement, de juxtaposer ces deux points de vue enlève tout manichéisme formel au récit en mettant à jour la multiplicité des facettes de cette réalité complexe, de ces deux pays embourbés dans une relation que de lointaines instances mondiales ont cru bon de faire ingérence, et qui est devenue, par voie de conséquence, totalement ingérable.

« Qu’est-ce qui est juste, dans cette vie? dit-elle à voix basse. Même Dieu est injuste. Il n’y a que les imbéciles pour affirmer le contraire. Mais tu apprendras, Salim. Si un homme veut quelque chose, il doit trouver sa propre voie pour l’obtenir. »

          C‘est une écriture sensible, qui explore avec justesse les parcours et les psychologies de ces adultes que sont devenus ces enfants, sans jamais porter le moindre jugement, laissant au lecteur la possibilité de comprendre par lui-même les enjeux personnels, qui au-delà d’être simplement politiques, touchent à ce que les hommes ont de plus intime, leur identité, façonnée, entre autre, par les lieux où ils ont grandi, l’histoire dans laquelle s’inscrit la mémoire familiale. Selim a en effet deux frères, l’aîné Hassan, Rafan le cadet, qui prennent tout trois des directions radicalement différentes, et même si ce n’est pas le sujet principal du roman, il n’en reste pas moins édifiant d’observer comment trois hommes, éduqués d’une façon identique, par les mêmes personnes, dans le même contexte, peuvent choisir de prendre trois trajectoires différentes, l’un choisit de se tenir loin de la guerre, un autre, au contraire, de la combattre de toutes ses forces, enfin le dernier, Salim essaye de frayer un compromis entre le fondamentalisme de l’un et le fatalisme de l’autre. Par effet de miroir, Claire Hajaj a implanté les mêmes divergences d’opinion chez les Gold, où Jack, le père de Judith, est implicitement décrit comme celui qui, confortablement à Londres, bénéficie le plus de l’héritage paternel tandis que Max, son frère, sioniste, qui réside au kibboutz sur les terres sacrées, porte cette haine des arabes face au dernier frère Alex  qui assume, quant à lui, une position plus modérée.

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Jaffa

        C‘est donc un couple, mixte, qui va devoir trouver sa propre voix/voie, sa vérité, charges dont les enfants, fils et fille, d’une juive et d’un musulman, se verront incomber au même titre que les parents. Chacun aura à cœur de définir son identité, outre ce poids de ces deux héritages d’amour, de haine, de rancœur et de rancune, plutôt lourds à assumer et à porter. D’ailleurs la lettre liminaire du roman ou Marc s’adresse à Sophie, démontre de cette difficulté existentielle qu’ils doivent surmonter. Tiennent-ils plus du Menschen juif ou du Fellah arabe?

         Au-delà de leur religion et de leur culture, clairement Judit et Salim possèdent deux personnalités qui leur permettent de surmonter les obstacles qui pourrait freiner d’autres plus faibles qu’eux, Judit, est une jeune fille plutôt moderne et indépendante qui a du mal à comprendre les traditions dont ses parents se réclament. Mais ce sont avant tout deux adultes déracinés, ballottés entre Palestine, Angleterre. En mettant au cœur de son sujet deux familles particulières, les Gold et les Al-Ishmaeli, l’auteure a tout de même réussit à prendre de la hauteur pour montrer que tous ces drames qui fondent l’opposition de ces deux peuples, les juifs, les arabes, tous ces sentiments bouillonnants et extrêmes dans lesquels ils sont englués, se rencontrent finalement chez les uns et comme chez les autres, que la perte des terres des uns en Palestine fait écho aux pillages des propriétés des autres en Russie. Ils n’ont certainement pas vécus les mêmes traumatismes, mais ont l’un comme l’autre l’expérience de l’incompréhension, du rejet, de l’animosité inexplicable, du fiel, de la malveillance et de l’hostilité, parfois du fanatisme, de ceux qui profitent de leur position de supériorité, toute honte bue, pour davantage les humilier et les asservir. C’est toute la difficulté de cette union qui réussit à se construire sur les cendres des couples de leur propre famille qui les ont précédés, un véritable lien affectif, et une volonté de s’accommoder à la différence de l’autre, celui qui ne rentre pas forcément dans les cadres des repères familiaux et culturels. Car ces différences n’affectent pas seulement les relations conjugales, mais également les relations familiales, où chacun manque de se retrouver dans l’autre, lorsque Marc ce fils au teint si diaphane est à mille lieues de sa peau à lui,  Selim, tannée par le soleil palestinien pendant ses années d’enfant.

        Belle plume, histoire poignante, Claire Hajaj a su déceler de la lumière dans un univers chaotique pris dans un engrenage de violence sans fin, voué à la perte, aux renoncements, aux sacrifices où la paix ne semble être qu’un mirage, un concept fabriqué de toutes pièces pour continuer à vivre et donner un peu d’espoir aux enfants. C’est un roman d’autant plus passionnant et troublant que l’auteure dévoile, dans ses remerciements, que son récit a été inspiré de sa propre histoire. C’est un beau premier roman, et Claire Hajaj, une auteure à suivre.

 

Elle avait tenté de son mieux de se fondre parmi les autres en prenant des leçons d’arabe et en participant aux danses orientales. Mais ses pas trahissaient ses racines. Elle était une fille du Nord, sautillant sous un ciel nuageux, aux rythmes légers des chansons de marins. Il n’y avait nulle trace dans ses gestes des balancements souples de l’Orient. Peut-être était-ce pour cela qu’il l’avait tant désirée.

Sophie et Marc se joignirent à elle et, près du feu, leur peau et leurs cheveux prirent la couleur du bronze. Sophie suivait sa mère, tandis que Marc tournait et tournoyait à la manière des derviches de Nabi Rubin. C’était là que Salim avait vu sa mère danser pour la dernière fois, par une nuit semblable à celle-ci, dans un autre monde.

-Tu as de bien beaux enfants, déclara Adnan. Et quelle bénédiction d’en avoir eu deux en une fois.

-Oui, je sais, répondit Salim paisiblement.

Il les regarda danser et virevolter à travers la brume dorée. Des cendres s’échappaient des flammes et, pareilles à des larmes, caressaient leurs joues. Qu’il était envoûtant de contempler de loin sa famille. Salim avait l’impression d’assister à un spectacle sur un écran ; leur joie éclatante jaillissait, comme des étincelles projetées du feu vers le ciel nocturne.

-Ton épouse est courageuse de venir ici, poursuivit Adnan.

Salim se tourna vivement vers lui.

-Pourquoi donc?

L’homme plus âgé remua, ses yeux se fixèrent sur les enfants qui dansaient.

-C’est difficile pour une occidentale d’élever des enfants arabes. A la manière arabe, je veux dire. Regarde les tiens. Ils ne peuvent pas parler leur langue avec mes petits-enfants. Ils ne connaissent pas le Coran.

-Attends, Adnan, répondit Salim en tentant de rire. Tu ne vas pas me dire que toi, tu connais le Coran? Je ne le connais pas non plus, j’ai été à l’école catholique, tu te souviens?

-Mais on te l’a enseigné, Salim. Comme nous tous, par le passé, et aujourd’hui encore. On s’en fiche, que tu sois croyant ou pas. C’est ce qu’on partage qui est important. C’est ce qui nous lie tous ensemble dans ce monde divisé.

-Mes enfants connaissent leurs origines, dit Salim en essayant de masquer l’émotion dans sa voix. Ils savent d’ou ils viennent.

Adnan sourit et posa sa main sur son épaule.

– Mon fils. Tu pourrais être mon fils, tu sais. Tu oublies quelque chose. Les hommes n’élèvent pas les enfants. Ce sont les femmes qui le font. Ce que tes enfants apprennent, ce qui nourrit leur cœur, vient de leur mère. C’est pour ça que je dis qu’elle s’est donné un sacré défi. J’espère que tu peux la guider, sinon tes enfants seront aussi arabes qu’elle.



√ De Claire Hajaj est paru en avril 2019 Le voleur d’eau 

Le Voleur d'eau par Hajaj

À la mort de son père, Nick, un jeune architecte idéaliste, décide de quitter sa vie londonienne pour faire du bénévolat en Afrique. Dans un village isolé au bord du Sahara, il a pour mission de construire un hôpital pour enfants.
Mais loin de chez lui, il perd ses repères : de plus en plus attiré par la femme de son hôte, il doit faire face à un conflit familial profond alors qu’une sécheresse meurtrière exacerbe la corruption et la violence. Lorsqu’il se rend compte qu’un puits pourrait sauver le village et apaiser sa conscience, il prend une décision qui va tout changer.

(Résumé issu du site lisez.com)

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