Qumran

Eliette Abécassis, Editions Le livre de Poche, 451 p.

Ma Note ♦♦◊◊◊

En 1967, d’antiques manuscrits, des rouleaux de la mer Morte, ont été retrouvés à Khirbet Qumran en Cisjordanie. Des écrits qui datent de plus de deux mille ans, du IIe siècle avant Jc, héritage d’une secte de scribes juifs dissidents, faisant fi des autorités de Jérusalem de l’époque, les Esséniens, contemporains de Jésus. Après leur découverte, au fil des années, certains rouleaux disparurent de la circulation.

Quelques dizaines d’années plus tard, en 1999, un prêtre orthodoxe est retrouvé crucifié dans une église de Jérusalem, prêtre qui détenait un des manuscrits, le septième. L’affaire est à ce point délicate, que l’armée en charge de l’affaire, fait appel à David Cohen, archéologue de son état, pour remettre la main sur cet héritage.

Pour le gouvernement Israélien, ces rouleaux s’avèrent être d’une importance capitale, aussi bien pour leur valeur historique, en tant que témoignage unique de la vie des autochtones, que pour leur valeur théologique, puisque les savants émettent l’hypothèse, qu’ils pourraient dévoiler la vérité sur la naissance du judaïsme rabbinique et du christianisme. Manuscrits qui constitueraient de fait un grand danger pour l’identité même du Christianisme.

Conscient que le Vatican a à cœur de retrouver ces manuscrits, le gouvernement israélien charge le fils de l’archéologue juif, Ary Cohen, qui étudie à la Yechiva (école ou l’on étudie le talmud), de retrouver ces précieux rouleaux. Après trois ans de service militaire, il est lui-même devenu juif religieux, qui vit en marge de la société, il fait partie du courant que l’on nomme hassidique (l’hassid désigne un homme faisant partie d’une communauté juive orthodoxe reconnaissant l’autorité d’un rabbi voué à transcrire les paroles et les faits importants). À la fois soldat et érudit, celui-ci va se mettre en quête des rouleaux sous l’œil averti de son père.

          Lorsque j’ai ouvert ce livre, je n’avais pas la moindre idée de la complexité du récit qui m’attendait. J’en ai parlé dans mon bilan du mois d’octobre, Quram est un livre exigeant, d’une érudition surprenante, qui demande une lecture attentive, une attention constante à chaque ligne, au risque de perdre le fil du récit. Et le fil, à vrai dire, je l’ai perdu assez souvent. C’est le premier roman d’Eliette Abécassis, qui est issue d’une famille de religion juive orthodoxe, et qui était également une étudiante brillante titulaire d’une agrégation de philosophie obtenue à l’ENS.

         Que l’on ait la foi ou non, que l’on soit de confession juive, musulmane ou catholique, ou encore athée ou agnostique, ce n’est pas la question. Le fait est que l’histoire de nos sociétés, notre vie quotidienne, se fonde sur ces cadres religieux, et surtout l’histoire des religions. Qui veut comprendre le massacre de la Saint-Barthélémy se verra forcément dans l’obligation de comprendre la réforme protestante. C’est d’ailleurs ce qui est à retenir de ce roman, au-delà de cette course au trésor, l’auteure plonge son lecteur dans ce monde complexe, cette communauté juive multiforme, elle-même scindée en plusieurs courants de pensées. La perspective historique est, à mon sens, celle qui m’a le plus intéressée dans ce roman, l’histoire des grottes de Qumran, de l’ancien hébreu, du travail du paléographe et de ces communautés juives. L’aspect religieux m’a peu touchée, l’aspect narratif, la recherche de manuscrits à travers le monde, par lui-même, confère un peu de suspens et de vie au récit, qui sans cela, aurait été aussi au moins aussi figé et poussiéreux que les ruines bimillénaires de Qumran.

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Le site de la mer morte de Qumran @thegreatcoursesplus.com

         L‘incipit du récit est assez déroutant lorsqu’on ne connait pas le style d’Eliette Abécassis.

Le jour ou le Messie rendit l’âme, le ciel n’était ni plus ni moins obscur que les autres jours

Et lorsque j’ai terminé ma lecture, je me suis rendue compte que le livre était pourvu d’un lexique, qui est franchement le bienvenu, surtout si vous n’êtes pas coutumier du judaïsme, puisqu’il a le mérite de rappeler la signification de certaines notions (La Torah, la Kipa…), d’en expliciter d’autres plus obscures (Kaddich, Mishnah…). À cela s’ajoute les deux alphabets hébreux, l’alphabet moderne et l’alphabet contemporain. Il aurait été plus judicieux d’ailleurs, Messieurs-dames les éditeurs, de faire le rappel de ces deux annexes dès le premier chapitre, afin que, comme moi, le lecteur ne se retrouve pas bête en refermant le livre. Pour revenir à l’auteure, et comme je le précisais dans mon bilan, je crois qu’on ne peut que saluer son érudition incroyable, sa culture, qui à chaque page m’a enseigné une multitude d’informations, malgré un style assez austère. L’intrigue contribue, quant à elle, à la fluidité du récit. Car pour être honnête, il n’est pas simple d’assimiler autant de détails, et le style d’Eliette Abécassis ne simplifie pas la tâche.

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Méa Shéarim, quartier de Jérusalem, ou vivent notamment les juifs hassidiques, en habit et chapeau noirs, aux papillotes traditionnelles. Comme Ary Cohen.

          De plus, mais j’imagine qu’il s’agit là davantage d’une remarque tout à fait subjective, j’ai eu beaucoup de mal à appréhender l’abnégation religieuse d’Ary, cette foi absolue et sans concession. Surement dû au fait de ma propre absence de foi, j’imagine. Les ficelles narratives restent, peut-être, un peu trop grosses: on pressent que l’auteur a mis davantage de soin à faire un exposé détaillé et minutieux du contexte religieux et historique au mépris d’une intrigue crédible, mais qui a l’avantage de permettre au lecteur de souffler entre deux exposés interminables et de mettre un peu de piment à la narration. J’avoue que le discours mystico-religieux sur l’extase, en d’autres termes le moment où ils établissent un lien avec Dieu, qu’ils cherchent à atteindre à travers leur vie d’étude et de contemplation, ce que la communauté hassidique appelle la Deveqout, me paraît tellement obscure, tellement insaisissable et sibyllin, moi qui suis très loin d’entretenir un lien quelconque avec la religion. J’imagine cependant, sans forcément faire de parallèles trop faciles, que l’on peut faire un lien avec la vie ascétique et tout aussi contemplative de certaines congrégations religieuses catholiques.

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Manuscrit de la mer morte

          Il y a tout de même des passages tout à fait passionnants, en tout cas qui m’ont intéressée davantage, je pense notamment à ceux consacrés à l’apparition de l’écriture, au déchiffrage des manuscrits et de ses difficultés linguistiques, à leur histoire, et à l’écriture employée, à la paléographie, spécialité du père d’Ary, évoquant l’ancien hébreu. En outre, l’aspect théologique n’est pas forcément totalement hermétique, il est intéressant d’assister à cet affrontement entre judaïsme et chrétienté, puisque la problématique sous-entendue par ces rouleaux remonte aux racines des deux religions, à savoir, de comprendre à quel point leurs origines sont entremêlées. La question de Jésus, le Messie, fils de Dieu pour les catholiques, simple figure de l’histoire pour les juifs, sa place au sein des deux religions est ainsi questionnée. De fait, la narration revient sur les influences que chacune des religions a reçu de l’autre.

          A la lecture de ce livre, je suis ressortie avec la même impression que je ressentais lors de mes cours de catéchisme enfant: l’impression de n’avoir pas su percevoir toutes les dimensions de l’Histoire qui m’était contée, cette dimension parabolique, qui nécessite un certain recul, une base solide de connaissances théologiques et surtout une prise en compte globale de la religion, catholique il y a quelques années, juive dans le cas du récit d’Eliette Abécassis. C’est un roman de la même veine que celui d’Umberto Eco Le nom de la rose, mais ici, le mysticisme hassidique noie beaucoup trop le récit romanesque. Malgré les qualités du roman, celles de l’auteure surtout, je suis ressortie un peu sonnée de ce récit, je n’ai d’ailleurs pas lu les quelques dernières pages, issues de ce rouleau perdu et retrouvé. Il me semble que c’est le genre d’ouvrage qui mérite une seconde relecture, plus attentive, plus pointilleuse, pour assimiler parfaitement la somme d’informations que l’auteure nous transmet. Le roman a été publié en 1996, Wikipedia nous informe qu’elle en a commencé l’écriture à vingt-trois ans: je crois qu’étant donné le contenu de ce roman, on ne peut qu’être admiratif devant une telle maturité d’écriture, une telle culture et un tel investissement – ce roman a nécessité près de trois ans de recherche en Israël et aux États-Unis. Écrire un récit comme le sien à vingt-sept ans, même si je reste encore déroutée par son roman, son succès est amplement mérité.

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Qumran n’est certainement pas le jardin d’Eden. En vérité, ce lieu est en plein désert, au plus profond de la désolation. Mais il semble qu’il y fait un temps plus doux, et que l’air y est moins chaud qu’aux abords de la mer Morte. L’eau douce, intermittente mais abondante, permet d’entretenir un bassin permanent sur la seconde terrasse, réserve suffisante pour la vie de l’homme. Les sources saumâtres abreuvent les palmeraies. Les profonds ravins constituent un rempart naturel qui isole presque totalement le promontoire ou se situe l’établissement. C’est pourquoi, en dépit des apparences, la vie y est possible.

Les Esséniens avaient choisi de s’établir dans ce lieu proche des origines, comme si, en se rapprochant du début, ils pensaient atteindre la fin. C’est pourquoi ils avaient bâti leur sanctuaire non loin de cet endroit, à Khirbet Qumran, dans une des régions les plus désolées de la planète, les plus privées de végétation, et les plus inhospitalières pour l’homme, en ces falaises de calcaire, abruptes et anfractueuses, entrecoupées de ravins et percées de grottes, en ces pierres blanches, cicatrices rugueuses et indélébiles, stigmates des convulsions du sous-sol, des ardentes pressions tectoniques, des lentes et douloureuses érosions, en ce repaire de rebelles, de brigands ou de saints.

C’est là que Shimon amena mon père, devant le monastère en ruine. Il ramassa sur le sol un petit bout de bois qu’il commença tranquillement à mâchonner. Au bout de quelques minutes, il se décida enfin à parler.

« Tu connais cet endroit. Tu sais qu’on y a trouvé, il y a plus de cinquante ans, des manuscrits d’un monastère essénien: les rouleaux de la mer Morte. Il semble qu’ils datent de l’époque de Jésus et qu’ils nous apprennent des choses cachées et difficiles à admettre sur les religions. Tu sais aussi que certains manuscrits ont été perdus, ou plutôt volés, devrais-je dire. Ceux qui sont en notre possession, nous les avons conquis par la ruse ou la force. »



Quelques romans d’Eliette Abécassis:

La Répudiée par Abecassis

Au premier regard, Rachel a aimé Nathan, le mari qu’on lui destinait. Et c’est avec bonheur qu’elle a accepté son destin de femme pieuse et soumise, dans ce quartier traditionaliste de Méa Shéarim, à Jérusalem, où elle a grandi.Mais au fil des années se dessine le drame qui la brisera : le couple n’a pas d’enfant. Et la loi hassidique donne au mari, au bout de dix ans, la possibilité de répudier la femme stérile. Comment Rachel accepte le verdict en silence, alors même qu’elle sait n’être pas en cause, c’est ce que nous conte la romancière de Qumran dans ce livre intimiste et dépouillé. Un bouleversant roman d’amour qui a été le point de départ du film d’Amos Gitaï, Kaddosh.

Et te voici permise à tout homme par Abecassis

Adultère. Anna a beau être divorcée de Simon, aimer Sacha éperdument, elle sait que si elle cède à la passion, elle sera considérée comme une femme adultère. A moins que son ex-mari ne lui accorde enfin le guet, ce divorce religieux juif qui la délivrerait de ses chaînes. Écartelée entre ses pulsions amoureuses et sa conscience religieuse, Anna se heurte au poids des traditions qu’elle n’ose transgresser. Et se retrouve victime du jeu cruel de Simon, qui refuse de lui rendre sa liberté…

Clandestin par Abecassis

Il est immigré clandestin, il voyage en train sans billet, sans papiers, espérant trouver un passeur. Mais c’est la police qui l’attend sur le quai.
Elle est haut fonctionnaire, elle mène une vie sans histoire, elle s’occupe précisément de dossiers concernant les étrangers.
Ils se sont regardés, reconnus peut-être, chacun dans son exil intérieur. Maintenant qu’elle a compris sa situation, elle est tentée de rompre avec tout, de fuir avec lui. Et lui, il sait qu’il a jusqu’au bout du quai pour la séduire.
C’est une tragédie de notre temps que nous conte Eliette Abécassis. Mais c’est aussi une histoire éternelle : celle des rencontres et du désir, des barrières que la société met entre les êtres, des solitudes impossibles à briser

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