La chambre des merveilles

Julien Sandrel, Editions Le livre de poche, 305 p.

Ma Note ♦◊◊◊◊

Thelma, la quarantaine, est directrice marketing dans une importante société de cosmétiques. Cadre hyperactive, elle élève son fils de douze ans, Louis, seule. Un samedi matin, elle part avec Louis et son skateboard à la main. Alors qu’elle est au téléphone avec son chef, elle perd son fils de vue. Il est alors renversé par un camion. Thelma part retrouver son fils à l’hôpital, entre la vie et la mort, qui finit par tomber dans le coma. Les jours passent mais Louis ne se réveille pas, sa mère désespérée à ses côtés. Chez elle, Thelma tombe accidentellement sur un carnet de son fils, son carnet des merveilles, dans lequel il a consigné toutes les activités qu’il rêvait de faire. Anéantie devant son incapacité à aider son fils, elle décide d‘accomplir elle-même les rêves de Louis, notés dans son carnet.

Je vous parle aujourd’hui de l’heureux gagnant du Prix des lecteurs U édition 2019. Ce court roman (il compte trois cents pages mais il faut reconnaître que la police d’écriture est assez grosse) est le tout premier roman de l’auteur, Julien Sandrel, roman qui a apparemment été adapté dans vingt-trois pays (!), nous dit-on.

Vous l’aurez compris à la vue de la note que je lui ai attribuée, du lot de livres que nous avons reçu pour ce prix, ce n’est clairement pas celui-ci qui a eu ma préférence, bien au contraire (je dirais qu’il fait même partie des moins bons). L’histoire n’est pas déplaisante, loin de là s’en faut, je crois qu’on peut comprendre son succès, je la qualifierais justement de trop consensuelle. Tous les éléments du récit sont utilisés pour plaire et attendrir le lecteur: cette cadre dynamique mère célibataire, l’enfant unique accidenté qui ne se réveille pas, la figure de la mère courageuse qui fait front malgré tout, le patron antipathique sexiste et grossier, l’avocat vénal uniquement intéressée par la convention d’honoraires qu’il pourra faire signer à sa cliente, et évidemment, le coup de foudre tellement inattendu.

Le thème du roman, celui d’une mère dépassée par les événements et impuissante devant le sort de son enfant au bord de la mort, en train de dépérir lentement, est forcément évocateur et émouvant. Et il mériterait d’être franchement mieux traité qu’il ne l’a été fait par l’auteur, c’est-à-dire: par-dessus la jambe. Je suis en colère parce que je crois que par manque de talent, l’auteur a délibérément choisi la voix de la facilité et a choisi de traiter un sujet qui ne peut que bouleverser le lecteur, l’accident d’un enfant, pour fabriquer son roman. À défaut d’avoir le style et les idées, de bons mots pour fouiller et approfondir l’intrigue, les psychologies des personnages qui mériteraient d’être soigneusement décortiqués, méticuleusement et subtilement travaillées. Ce qui finalement constitue toute la richesse d’un roman. On remarquera, par exemple, que Julien Sandrel ne se rabaisse jamais à rédiger le moindre passage descriptif de Thelma, de qui que ce soit ou quoi que ce soit par ailleurs. Aucune description, niet. À part, bien évidemment, au détour d’une phrase, la mention du « mascara hors-de-prix » qu’elle porte, ce qui apparemment relève de la tare. Malheur à vous, si vous avez pour habitude d’aller bruncher, une paire de Louboutin aux pieds, et le dernier Volume ultra-noir de Chanel sur les cils.

Non, l’auteur pond une succession de caricatures toutes les plus grotesques les unes que les autres, comme ce portrait de la femme superficielle qu’il nous dresse, cette working-girl qui a presque plus d’intérêt pour ses « escarpins rouges sang » que son enfant et qui va bruncher le dimanche avec sa mère. Et soudainement, par l’épreuve que son fils et elle ont traversée, Thelma découvre les vraies valeurs de la vie, n’est-ce-pas, se réconcilie avec sa mère et part s’installer à la campagne avec son fils, élever des chèvres dans le Larzac….Sérieusement?

Trop de bons sentiments. Trop de clichés. Une histoire beaucoup trop prévisible. Sans nuance. Mais enfin, est-ce vraiment crédible, tout ça? Il me semble évident que l’auteur a voulu donner au lecteur ce qu’il a peut-être besoin d’entendre et de lire, de le faire rêver, ce qui manque peut-être dans cette vie quotidienne, plus d’optimisme, de couleurs, alors que l’on nous abreuve chaque jour d’une ribambelle d’horreurs sans noms. Ce roman trop sucré, avec son titre modérément emphatique (!) inscrit sur une couverture furieusement bigarrée, sur laquelle il ne manque plus qu’une licorne, voyez-vous, m’a prodigieusement agacé, et vous le constatez, continue de m’agacer aujourd’hui. Rajoutons à cela, il semble que le public visé, et rien que d’écrire cela me coûte, est celui des femmes, avec cette femme esseulée qui rencontre son prince charmant, évidemment (parce que naturellement, une femme ne peut être heureuse qu’en couple, hein), et qui finissent par vivre heureux, etc. Je n’ai rien contre la romance, au contraire j’estime que Barabara Cartland a surement plus investi ses livres que l’auteur de La chambre des merveilles. Dernière remarque, celle de la mère perplexe que je suis devant ce récit, il arriverait par malheur que votre enfant gravement blessé tombe dans un profond coma, les jours passent sans qu’il ne reprenne conscience, iriez-vous, pendant ce temps, faire un Trail en Mongolie, vous?

Je ne parle même pas de l’intolérance qui ressort de ce texte et de cette misogynie latente – alors que j’imagine que l’objectif de Julien Sandrel était l’opposé de cela – et cette suffisance nauséabonde, qui cataloguent tout de suite cette femme, qui a le malheur de porter une paire de jolis escarpins, comme une sombre dinde sans cervelle et d’opposer à la vie citadine superficielle, la vie en campagne, évidemment idéale. Est-ce qu’une femme a encore le droit d’être apprêtée et, en même temps, de ne pas être considérée comme une idiote? Cerise sur le gâteau, les hommes ne sont pas davantage épargnés d’un côté, les sombres phallocrates de service qui n’ont à la bouche que les jolies tournures de phrase que voilà: entre le « MILF » et le « t’es bonne », c’est à ce moment-là que des larmes (de rire, de consternation) me sont montées aux yeux. De l’autre, le surhomme, éternel sauveur de ces dames, Superman, parfait en tout point, évidemment. Excusez ma véhémence, mais l’auteur y aurait gagné, et en premier lieu son texte, d’être plus mesuré et moins tranché dans ses propos.

Minauderies, regards en coin, stratégie de la petite fille à la fois repentie et arrogante – rien de plus efficace avec un pervers que de le prendre à son propre jeu et de le perdre avec des attitudes en contradiction totale avec la teneur des phrases.

Enfin, pourrait-on éviter les « merde », les « connard », ‘bordel » et « putain » intempestifs, s’il vous plait-merci, si ce n’est pas trop demandé, nous ne sommes pas chez mémé ici (il fallait bien que ça sorte). Avec ça, la fin est sirupeuse à souhait, à l’image du récit, de cette couverture, qui en met plein la vue, certes, grâce à cette explosion de couleurs chatoyantes d’un bel effet, mais qui finalement ne semble être qu’un très joli miroir aux alouettes, ne représentant au fond pas grand-chose.

Je suis un peu dépitée du résultat de ce prix, en ce qui me concerne, il y a avait au moins trois romans qui méritaient davantage ce prix, je pense notamment à La maison aux orangers dont je vous ai déjà parlé dans un billet précédent. Encore plus dépitée quand je viens de découvrir qu’une adaptation cinématographie est en préparation. Cela a été ma première expérience de juré, je m’attendais bien à ce que le livre que j’avais sélectionné ne gagnerait pas forcément, mais j’étais loin de me douter que l’un de ceux qui, pour moi comptait parmi les moins bons des six, gagnerait. Tant pis. Cela m’a au moins permis de découvrir d’autres titres, aux qualités bien supérieures, sur lesquels je reviendrai ultérieurement.

∼∼∼

Nous avons mangé des pizzas, assis à même le sol. Edgar avait mis en fond sonore la bande originale du film La Leçon de piano, de Jane Campion. Je l’ai reconnue dès les premières notes. Ce choix était excellent, c’était l’un de mes films préférés, et la musique en était tout simplement renversante. Le portrait d’Edgar a commencé à se préciser dans mon esprit. Edgar était un homme qui parvenait à se faire respecter aisément de tout un groupe d’adolescents, un homme qui portait une attention d’une qualité rare à sa fille, qui avait bâti avec elle une complicité faite de respect mutuel et de taquineries, un homme capable de se jeter dans la boue le matin et de s’émouvoir aux notes bouleversantes du piano de Michael Nyman le soir, un homme au sourire généreux et aux yeux noirs mélancoliques, un homme qui devait avoir un succès fou avec les femmes mais qui semblait peu conscient de l’attraction qu’il exerçait sur elles – j’avais vu cette semaine les mères qui minaudaient en venant chercher leurs enfants après l’entraînement de foot… Et Edgar par-ci, et Edgar par-là. Je sentais en lui un tumulte de joies et de douleurs.

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