Une fille, qui danse

Julian Barnes, Edition Folio, 212 p.

The sense of an ending
Ma note ♦♦♦◊◊

Anthony Webster a passé sa scolarité entouré de ses trois amis, Colin, Alex et Adrian Finn le dernier garçon à avoir rejoint la bande au lycée. Adrian est charismatique, brillant, spirituel, le genre de garçon dont les camarades autour de lui se disputent l’amitié et l’attention. Et qui restera le point névralgique de cette bande d’amis, jusqu’à leur rentrée à l’université. Entré à Bristol, en filière d’histoire, Tony rencontre Veronica Ford avec laquelle il entretient une liaison. Quelques mois après la fin de la relation, Adrian, parti étudier à Cambridge, écrit à Tony pour lui avouer qu’il sort à son tour avec son ex-petite-amie. Se sentant trahi, son ami, jaloux et contrarié, leur adresse une lettre et met fin à sa relation avec Adrian. C’est à son retour de son voyage aux États-Unis qu’il apprend le suicide de ce dernier. Et chacun des amis finit par poursuivre sa route séparément. Quarante ans plus tard, Anthony, désormais retraité paisible, apprend qu’il doit hériter du journal du disparu, dont il ignorait l’existence.

          Quand bien même vous n’avez pas eu l’occasion de lire un de ses romans, le nom de Julian Barnes ne vous est pas inconnu. L’occasion d’un détour à une boite à lire m’a donné cette opportunité. Je vous accorde que cela m’arrange que le hasard décide pour moi, car je n’aurais pas su vraiment par quoi commencer ma découverte de l’écrivain anglais. Alors, je ne cacherai pas que j’ai été déconcertée par cette lecture car au vu du titre Une fille, qui danse, et de l’illustration qui affiche deux jeunes femmes élégantes, je m’attendais donc à ce que cette fameuse fille soit la narratrice, ou du moins soit au centre du récit. Même après la lecture du roman, je me pose encore la question du nonsens de ce titre, sachant que la version originale The sense of an ending prend une tout autre direction, qui, elle, colle davantage au roman que notre version française. La traduction de certains titres restera toujours un mystère pour moi.

        Nous voilà aux prises d’un narrateur qui, dans la mélancolie de son âge, se remémore son enfance, puisque le souvenir de son camarade décédé prématurément lui revient brusquement, cet Adrian, qui à l’époque est venu soudainement chamboulé leur trio. Adrian, le personnage réellement digne d’importance à mon sens, qui fascine autant par le charme indéfinissable qu’il dégage, son intelligence et sa force de caractère que Tony brille par son inconsistance, personnage qui m’a souvent formidablement ennuyé. Lui-même, rétrospectivement, presque trop conscient de ce qu’il trahit, semble prendre un malin plaisir à souligner son insignifiance, ses maladresses. Dès le début, on conçoit rapidement à travers ces quelques piques qu’il s’adresse bien volontiers qu’il ne tient pas à se faire le moindre cadeau, comme s’il avait une revanche à prendre sur lui-même.

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Julian Barnes

         Avec, en premier plan, un narrateur un peu triste, un brin éteint, que l’on aurait bien voulu secouer un peu, pétri de sentiment contradictoires – envie, admiration, respect, méchanceté, colère, jalousie, rancune – envers Adrian, évoluant au cœur d’un groupe d’amis où trois d’entre eux se disputent l’attention du quatrième, j’ai eu du mal à comprendre où voulait en venir Julian Barnes. Rien que des problèmes ordinaires inhérents à des existences tout aussi simple. Un peu de patience donc. Seul Adrian, même s’il est absent, sa présence, sa personnalité, elles, survivent à sa disparition dans la mémoire de son ami. Son choix de mourir, la dignité qui l’a conduit à prendre cette décision, surpasse les propres choix du narrateur, ce qu’il reconnait volontiers. Et, au demeurant, si c’est Tony qui raconte, qui se remémore, c’est justement parce qu’Adrian ne le peut plus, et que son suicide, a priori mystérieux, a laissé un grand vide dans sa vie. Tony, même si c’est sa voix qu’il fait entendre, s’efface quelque peu pour laisser place à Adrian, mais aussi surtout à la figure féminine éponyme, Veronica, La fille, qui danse.

         C‘est un livre à la composition efficace, qui chemine progressivement vers l’explication de ce suicide, en apparence, inexpliqué. Sous cette apparente simplicité, se cache un drame, plusieurs drames, dont on comprend progressivement leur dimension, et dont on ne soupçonne ni la nature, ni l’ampleur. Ceux de plusieurs vies bouleversées sous l’impulsion d’une parole bassement stupide et méchante, d’un geste dont l’auteur n’imaginait pas la portée et les conséquences.

           Le poids du remord est bien lourd, celui de l’inconséquence et de l’héritage le sont tout autant. Anthony, Adrian, deux hommes que tout oppose: la vie subie, longue et monotone, du professeur d’histoire, qui n’est jamais arrivé à être vraiment heureux, qui ne compte pas vraiment d’échec au compteur mais qui n’a rien totalement réussi non plus. Un divorce, une fille qu’il ne voit que rarement, qui vit sans passion. Le second, étudiant éternel, qui a minutieusement calculé sa mort alors qu’il était passionnément amoureux et certainement promis à un avenir prometteur. Qui en refusant de laisser sa mort aux mains du hasard a fait de sa vie, une existence pleine de sens, qui a justifié la valeur de sa mort en justifiant celle de sa vie. Deux amis, un homme enlisé dans ses valeurs, un d’idéal absolu, à un point qu’il n’y a pas de place à la demi-mesure face à un autre qui a au fil des années oublié justement le sens de son existence, mis au fait à son incapacité à assumer ses erreurs. Julian Barnes soulève d’intéressantes questions existentielles, auxquelles chacun d’entre nous pourra en tirer les conclusions qui lui sied.

Je me prenais à comparer ma vie avec la sienne. L’aptitude à se voir et à s’examiner lui-même ; l’aptitude à prendre des décisions morales et à agir en conséquence ; le courage mental et physique de son suicide. « Il s’est ôté la vie », dit-on parfois ; mais Adrian avait aussi pris le contrôle de sa propre vie, il l’avait prise en main – jusqu’au bout.

         Roman sur l’amitié, amitiés en déroute qui ont perdu tout leur sens, et plus encore, toutes les valeurs auxquelles Anthony a essayé de se raccrocher toute sa vie, celle du mariage, de la famille, de la tolérance et de la bienveillance. Plus vraiment rien à quoi se raccrocher, puisque même la mémoire rappelle son aveuglement passé, et témoigne, au sexagénaire la mesure de son erreur et de ses illusions, qui ont apaisé sa conscience et entretenu son orgueil, pendant quarante ans. Celui qui s’en sort encore le mieux, c’est encore Adrian, là ou il est, le seul à avoir pu choisir sa voix de sortie, aussi tragique était-elle, fidèle à lui-même jusqu’au bout. Peut-être que ce garçon si intelligent a su percevoir l’inanité de ce qui l’entourait – après tout, Tony n’avoue-t-il pas lui-même que tous trois n’ont jamais su le métier du père, et que les trois amis ont été écarté de la cérémonie d’enterrement – avant tout le monde, constat qui a pris quatre décennies à Tony.

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         Ce récit est très habilement agencé, malgré des prémisses un peu en demi-teinte. Le texte précis de cette lettre, élément clef, qu’un Anthony, furieux et blessé dans son amour-propre, a adressé à son ami et révélé tardivement dans le dernier tiers du livre, crée un véritable choc dans la narration, non pas tant par le fond, dont on a assez tôt connaissance, que par la forme, tant la réalité rattrape à grand pas les dernières illusions que Tony entretenait encore, et qui pointaient ici et là dans ce récit entretenant le lecteur des mêmes illusions. La révélation de cette lettre est l’ultime élément mettant à jour, par le biais de Véronica, la fatuité de ce narrateur sourd et aveugle à ce qui l’entoure, qui se complaît dans ses certitudes et son égoïsme. L’écriture est élégante, parfois un peu trop pompeuse, mais toujours marquée par ce ton pince-sans-rire anglais, cette forme d’autodérision, qui permet au récit de ne pas sombrer dans un agaçant auto-apitoiement.

          Je ne parviens décidément pas à savoir si j’ai vraiment aimé ce roman, ou non. Disons qu’il me laisse quelques impressions contradictoires, dont cette sensation que pas mal de choses m’ont échappées, tout comme elles ont visiblement bien échappé à Tony pendant plus de quarante ans. Cet horrible constat de gâchis et d’échec, qui finit par laisser une grande amertume en bouche est empreint d’un fatalisme résigné. Julian Barnes conclut son roman en nous laissant dans un monde qui n’a plus beaucoup de sens, à chacun d’en inventer le sien et tout mettre en oeuvre pour y rester fidèle à travers le respect de ses propres convictions.

∼∼∼

Nous dîmes adieu au lycée, jurâmes de rester amis pour la vie, et allâmes chacun de notre côté. Adrian, nul n’en fut surpris, obtint une bourse pour Cambridge. J’avais choisi d’étudier l’histoire à Bristol ; Colin alla à la Sussex University, et Alex dans la firme de son père. Nous nous écrivîmes des lettres, comme les gens – même les jeunes – le faisaient à l’époque. Mais nous avions peu d’expérience de la forme épistolaire, aussi une gaucherie teintée d’espièglerie précédait souvent toute urgence de contenu. Pour commencer une lettre, « En réponse à votre courrier du 17 courant » sembla, pendant quelque temps, très spirituel.

Nous jurâmes aussi de nous retrouver chaque fois que les trois d’entre nous qui étaient à la fac reviendraient à Londres pour des vacances ; mais ce n’était pas toujours possible. Et le fait de s’écrire semblait avoir réagencé la dynamique de notre relation. Les membres du trio initial s’écrivaient moins souvent et avec moins d’ardeur qu’ils n’écrivaient à Adrian. Nous recherchions son attention, son approbation ; nous le courtisions, et lui racontions à lui d’abord nos meilleures histoires ; chacun de nous pensait qu’il était – et méritait d’être – le plus proche de lui. Et alors pourtant que nous nous faisions de nouveaux amis nous-mêmes, nous étions d’une certaine façon persuadés que ce n’était pas le cas pour lui: que nous étions encore ses plus proches amis, qu’il dépendait de nous. N’était-ce que pour camoufler le fait que nous dépendions de lui?



De Julian Barnes (et qui font partis des livres les mieux notés sur Babelio)

La seule histoire

La seule histoire par BarnesPaul a dix-neuf ans et s’ennuie un peu cet été-là, le dernier avant son départ à l’université. Au club de tennis local, il rencontre Susan – quarante-huit ans, mariée, deux grandes filles – avec qui il va disputer des parties en double. Susan est belle, charmante, chaleureuse. Il n’en faut pas davantage pour les rapprocher… La passion? Non, l’amour, le vrai, total et absolu, que les amants vivront d’abord en cachette. Puis ils partent habiter à Londres : Susan a un peu d’argent, Paul doit continuer ses études de droit. Le bonheur? Oui. Enfin presque car, peu à peu, Paul va découvrir que Susan a un problème, qu’elle a soigneusement dissimulé jusque-là : elle est alcoolique. Il l’aime, il ne veut pas la laisser seule avec ses démons. Il va tout tenter pour la sauver et combattre avec elle ce fléau. En vain…
Mais lui, alors? Sa jeunesse, les années qui passent et qui auraient dû être joyeuses, insouciantes? Il a trente ans, puis trente et un, puis trente-deux. Vaut-il mieux avoir aimé et perdre ou ne jamais avoir aimé?

 

Le fracas du temps

Le fracas du temps par BarnesOn a beaucoup critiqué les artistes qui ont choisi de cautionner le régime soviétique, qui ont été des «collabos». Mais on ne doit pas oublier que Staline les surveillait de près. Vous deviez obéir, sinon… Un trait de plume du tyran suffisait à vous condamner à mort, ainsi, parfois, que toute votre famille, et à faire disparaître votre œuvre. Alors quel choix aviez-vous?

Dans Le fracas du temps, Julian Barnes explore la vie et l’âme d’un très grand créateur qui s’est débattu dans le chaos de son époque, tout en essayant de ne pas renoncer à son art. Que pouvait-il faire? Et, en corollaire, qu’est-ce que moi, j’aurais fait? À ces questions cruciales, il y a peut-être des réponses dans ce roman qui raconte une histoire vraie.

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