Dans la main du diable

Paris, 1913. Gabrielle Demachy, jeune orpheline, a été élevée par la sœur aînée de sa mère, Agota Kertész, qui a quitté la Hongrie, son pays natal, il y a trente ans de cela et vivant  depuis de ses rentes, ainsi que par Renée sa nourrice, aux côtés du fils d’Agota, Endre Luckacz. Devenus jeunes adultes, Gabrielle et Endre tombent amoureux et celui-ci, ingénieur chimiste de profession, finit par prendre le large, pour une mission professionnelle, en Birmanie d’où il ne reviendra jamais. Quelques années plus tard, Agota est contactée par le ministère de la guerre, qui l’informe de la mort d’Endre. Pour seul souvenir, Agota hérite d’une malle, remplie de veilles fripes usées. Intriguée par cette disparition, Gabrielle ne se contente pas des explications qu’elles reçoivent et décide d’enquêter elle-même sur la mort de son fiancé. Pour ce faire, elle réussit à se faire embaucher en tant qu’institutrice auprès de Camille, la fille de celui qui était le compagnon de voyage de son fiancé, Pierre Galay, spécialiste des maladies infectieuses, issu de l’illustre famille Bertin-Galay, célèbres biscuitiers français. Michel Terrier, le secrétaire du commandant Feltin, qui a reçu Gabrielle et sa tante au ministère, a en effet confié à Gabrielle que Pierre Galay était impliqué dans la mort d’Endre. Les choses ne sont pourtant pas aussi simples, ce que va découvrir Gabrielle en partageant la vie de la famille Galay.

Anne-Marie Garat

Editions Actes Sud

1288 p.

Ma Note

Note : 5 sur 5.

          Oui. Mille cent quatre-vingt-huit pages! Pas une de moins. J’ai envie de vous dire, que vous n’avez pas intérêt à vous tromper dans le choix de votre roman. On pourra toujours me rétorquer que rien n’interdit de reposer le roman là d’où il vient, si celui-ci vous ennuie, effectivement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteure, Anne-Marie Garat a été inspirée, d’autant qu’elle a débuté l’écriture de son roman en septembre 2004 pour l’achever en juin 2005. Neuf mois de travail d’écriture que l’on imagine intenses, sans aucun doute, elle bat Amélie Nothomb à plate couture en termes de rendement. Si l’écriture a été intense, la lecture en a été au moins aussi passionnante. Typiquement le genre de roman, page-turner, que j’ai bien eu du mal à poser pour dormir – le sommeil, c’est pour les faibles, n’est-ce pas – tout en comptant les heures qui me séparaient de la prochaine heure où je pourrais reprendre ma lecture. Dans la main du diable est par ailleurs le premier ouvrage d’une trilogie séculaire, composée de L’enfant des ténèbres et Pense à demain, qui prend fin pas il y a neuf ans de cela, en 2010.

La temporalité choisie est particulière, Anne-Marie Garat a implanté en toile de fond les quelques années qui précèdent la Grande Guerre. À l’aube de cette première guerre mondiale, on ressent cette urgence de vivre, de profiter un maximum de ces derniers instants de sérénité avant que le cataclysme de violence ne déferle sur la France, sur le monde, pour les laisser exsangues. On perçoit, on pressent, déjà, le grondement, au loin, l’onde de choc de ces batailles sourdes et destructrices, qui sont sur le point d’éclater, les revers individuels comme un premier présage à cette marée d’horreur générale.

Anne-Marie Garat explore, avec minutie, avec talent, trois mondes différents, trois milieux sociaux, qui coexistent côte à côte, qui parfois se croisent, les interactions réduites au minimum, sans vraiment jamais se mélanger: cette grande bourgeoisie incarnée par la famille Galay-Bertin, cette classe moyenne qui vit néanmoins confortablement, dont est issue Gabrielle, et le monde des ouvriers, ceux des biscuiteries, des halles, qui passent leur vie à se battre pour survivre, mais également celui de la domesticité. En marge de cela, cette microsociété d’artistes, qui vivent entre eux, s’excluant bien volontairement du reste de la société. Gabrielle, issue de cette classe moyenne parisienne, qui reste une fille d’immigrés, navigue entre ces différents mondes, avec plus ou moins d’aisance. Sous couvert de son intrigue, l’auteure réussit à brosser une remarquable peinture sociale de début de siècle et d’avant-guerre.

Des deux côtés partait un long corridor, et dans chacun elle dénombra trois portes. Six appartements. Quatre étages. Le bruit de la rue montait jusque-là, et derrière les murs trop minces on entendait aussi des remuements domestiques, des voix, des chocs de vaisselle et des pleurs d’enfants. Elle heurta à une de ces portes, au hasard. Un homme en maillot de corps, les bretelles tombées sur les hanches et les joues pleines de savon entrouvrit, n’eut pour réponse qu’une moue d’ignorance, et lui claqua la porte au nez. Elle s’enhardit, cogna à la suivante, et à l’autre encore, mais chaque fois des femmes ou des enfants la laissèrent attendre sur le seuil, pour lui rapporter la même réponse. On ne connaissait pas ce nom. D’ailleurs, on ne connaissait personne dans la maison, ou on n’avait pas envie de renseigner la jolie dame coquette avec sa voilette. Ce n’était pas vraiment de l’hostilité, mais une sorte d’indifférence et de sans-gêne, de vague mépris pour l’intruse qui dérangeait les demeures. Pour ce qu’elle en entrevoyait, les appartements étaient simples mais agréables, donnant sur la rue par des fenêtres à petits carreaux, des logements populaires où vivaient des familles nombreuses, et des animaux.

Entre autres choses, ce qui fait de ce roman une réussite, c’est cette capacité à explorer des voies et conditions individuelles, et, simultanément, d’exposer une vue d’ensemble du monde qu’elle a choisi pour abriter ses personnages, de conjuguer la précision de destinées personnelles à celle d’une vision plus globale, avec en toile de fond une intrigue solide et qui tient en haleine jusqu’à la toute dernière page du récit – on en redemanderait encore!

Avec, de surcroît, une flopée de personnages parfaitement fouillés, un récit qui entrelace des lignées familiales toutes plus différentes les unes des autres, et au centre de tout cela, Gabrielle, jeune femme attachante, mélange complexe de tous ces mondes qui se chevauchent. Entre tous, à mon sens, un personnage particulier se détache, ce fameux secrétaire, Michel Terrier, au charme dangereux, ambivalent et énigmatique, qui tient une place essentielle dans ce roman, dont on prend peu à peu la mesure. Je ne m’attarderai pas plus avant sur ce point, même si l’envie ne m’en manque pas, pour éviter de vous gâcher une potentielle lecture. Mais, je crois que le succès de ce livre tient une grande part à ce personnage énigmatique, en un sens le reflet de cette menace qui pèse sur les épaules de ce monde en effervescence.

A travers cette famille Galay, on relève ce même morcellement, que l’auteure a déjà esquissé à travers sa dissection de la société: c’est un clan dont les membres ne sont unis que par le nom qu’ils portent, où l’entente est mauvaise, ces membres de cette même famille se comportant comme de vagues étrangers les uns pour les autres, tous désunis par des intérêts et des valeurs divergents, comme si les liens maternels, paternels ou fraternels n’étaient que biologiques. Malgré les réunions de famille, auxquelles le prestige de leur famille les oblige à assister, personne n’a vraiment le désir d’échanger et de communiquer, au fond, si ce n’est des indélicatesses. À l’exact opposé, la domesticité, la famille des employés de maison, fait corps commun dans la cuisine idoine, unie par ce lien de domination qui les rassemble tous. Constat terrible de la destruction de la famille, telle qu’elle existe biologiquement, qui tient du non-sens total parfois, favorisant la famille que l’on se crée, celle ou les liens ne sont pervertis ni par la jalousie, ni par une volonté de dominer l’autre. De façon exceptionnelle, une seule occasion dans le roman se présente, où tout le monde est réunit, malgré les différences, serviteurs et maîtres de maison réussissent à célébrer un mariage ensemble.

Caffé Florian à Venise, l’un des lieux du dénouement

Somme toute, un roman assez pessimiste, dans lequel, n’importe quel lieu que ce soit, Paris, Birmanie, Venise, la vie finit par tourner court, les histoires familiales et d’amour sont rarement simples, contrariées par les desseins d’autorités supérieures, ceux qui gouvernent, qui ont tout pouvoir sur la vie et la mort de leur concitoyen, qui en prenant des décisions fléchissent irrémédiablement le destin de ces êtres qui s’échinent à s’en sortir. Face à l’explosion du noyau familial, il s’agira de se reconstruire tant bien que mal, tout comme, à l’armistice, il s’agira d’essayer de guérir de ses plaies. Difficile chemin, s’il en est.

Je tiens de même à souligner cette richesse d’écriture – il faut tout de même les tenir, ces presque mille trois cents pages – généreuse, délicate et féconde qui contient cette sensibilité juste, jusqu’à la toute fin du roman. Richesse de style, mais richesse de genre, également: c’est un récit qui conjugue, à la fois, éléments du roman policier, du roman d’aventure, fresque familiale, roman sociologique, roman d’amour, sans jamais sombrer dans l’excès quel qu’il soit, d’un côté ou de l’autre. Anne-Marie Garat emmène son lecteur dans les quatre coins du monde, de la Hongrie à la Birmanie, en passant par l’Italie et cette Cité des Doges bouillonnante, on ne peut guère s’ennuyer dans ce cosmopolitisme ambiant, qui pimente, d’une jolie touche de mystère, cette intrigue, déjà bien consistante.

Faut-il vraiment trouver des défauts à ce roman? Pour moi, c’est définitivement non, mais il me semble que s’il y avait vraiment quelque chose qui pourrait déplaire, c’est ce côté légèrement fleur bleue, qui transparaît à travers le personnage de Gabrielle, figure féminine un peu idéalisée, et de celui du Docteur Pierre Galay, le père de Camille.

Cependant, la fleure bleue se fane bien vite, l’hiver finit par arriver, l’idylle laisse place à une réalité sombre, exempte de tout radoucissement, avec son lot d’intempéries. La douceur de vivre laisse place au brouillard, les couleurs se fondent dans l’ombre menaçante des armes, des événements, les bruissements de la nature deviennent inaudibles devant le cliquetis des baïonnettes, le son monocorde des pas des soldats. Le très bon dénouement du roman, qui coïncide avec le début de cette guerre, pose le destin de ces personnages, qu’ils soient domestiques ou notable, dans un état de fait égalitaire où le rang social, le prestige du nom n’ont finalement plus aucune importance. Ironie mordante de cette fin de récit, qui rassemble ceux qui n’avaient pourtant rien en commun, qui n’auraient jamais été sur le même pied d’égalité dans leur monde respectif.

Enfin, quelle beauté de roman. Il a la qualité de conjuguer efficacement intrigue policière, étude sociale, témoignage historique, histoire d’amour sans laisser au lecteur le temps de s’ennuyer ne serait-ce qu’un instant. Dans la main du diable est l’un de ces romans, de ces ouvrages, dont on a envie de remercier l’auteur pour en avoir eu l’inspiration. Un de ceux qui vous rattache encore plus étroitement à votre amour de la lecture. Un peu de bonheur, enfin, dans ce monde de brutes

Elle s’élançât vers lui, reprit de ses mains la feuille du Matin, relut l’annonce avec attention. Sans rien apprendre de plus. Mais les mots imprimés s’inscrivaient désormais différemment sous ses yeux. Elle comprenait enfin l’emballement de Terrier, devant ce hasard des circonstances. Une chance à saisir. Elle releva son visage vers celui du jeune homme, soudain très proche. Derrière l’éclat de ses lunettes, elle chercha son regard. À cet instant, il était interrogatif, tendu et grave, vacillant au bord de l’abandon et pourtant plein d’une sombre menace. Son souffle sur son front, la tension palpable de son attente la firent frissonner. Ils étaient si près l’un de l’autre que quelqu’un, entrant dans la pièce, eût cru surprendre un aveu amoureux. Ses hésitations furent soudain paralysées.

– Vous avez raison, chuchota-t-elle.
-Je suis sûr que j’ai raison, chuchota-t-il de même. Tout cela ne me semble pas bien aventureux.
-L’aventure serait que je sois engagée.
-Si vous vous présentez dans cet esprit, vous le serez.
-C’est que j’ai tout d’une excellente institutrice.
-Bien sûr, sourit-il. Et vous serez un agent secret merveilleux.
-Vous n’imaginez pas à quel point. Vous serez étonné.

À ce défi téméraire, le sourire de Terrier s’éteignit, et elle surprit au fond de son regard une lueur féroce, un vacillement d’ironie ou d’intense curiosité, comme s’il la sondait, la défiait à un jeu cruel dont elle ignorait les règles, mais déjà le sourire revenait, effaçait le signe fugitif. Il fit quelques pas, épousseta une poussière imaginaire sur sa manche.


Pour aller plus loin

1933-1934… Après le désastre de la Grande Guerre, un crépuscule tragique s’annonce, dont peu anticipent les menaces… Vingt ans ont passé depuis Dans la main du diable et Camille Galay, la petite Millie d’alors, débarquée de New York, erre dans Paris, la ville de son enfance, hantée par la mort de son ami Jos, un photographe hongrois qu’elle a suivi jusqu’en Alabama, et à qui elle a promis de rapporter à Budapest un certain étui de cuir rouge…
De toute l’Europe convergent des personnages qui s’ignorent encore, bientôt emportés, sous le double sceau de l’amour et du crime, dans une même aventure qui a pour théâtre les villes modernes, sur les murs desquelles revenants et spectres projettent leurs ombres fantastiques. Dans les chancelleries, dans les gares aussi bien que dans les plus luxueux palaces, au bord du lac de Constance ou de Genève, en Toscane, dans un immeuble ouvrier de Berlin, dan

En ce 15 août 1963, jour férié, Paris désert, Christine Lewenthal traîne au jardin du Luxembourg ; Antoine, un jeune projectionniste de ciné-club de banlieue, fonce en 2 CV sur les routes d’Ile-de-France vers la ferme de ses parents, au-dessus de laquelle se dresse la demeure ancestrale du Mesnil, une ruine perdue dans les ronces que visite à l’instant Alex, jeune historien affligé de strabisme et spécialiste des ostraca, qui a sauvé des flammes un document bouleversant. Au même moment, une étudiante allemande débarque à Paris, une autre jeune fille prépare son mariage et un pianiste de Kinvara, petit port d’Irlande, donne un concert à Prague… Ces jeunes gens, qui s’ignorent encore les uns les autres, sont de leur temps : une fois tournée la page des années noires, on construit des barres d’immeubles aux périphéries, on ouvre des supermarchés, et les paysans prennent le nom d’agriculteurs. Un mur divise l’Europe de l’Est et de l’Ouest, mais Martin Luther King marche en Alabama, Johnny Hallyday électrise ses fans place de la Nation. L’époque n’est pas romanesque, pas héroïque : elle est pragmatique, tout occupée à son présent euphorique, sa prospérité économique. Et le bidonville de Nanterre fait le plein. Dans les décombres incendiés d’un domaine, dans les ruines d’une guinguette perdue au fond d’un quartier populaire, sur les hauteurs de Zurich, dans les caves où croupissent les archives de l’infamie, apparaissent les fantômes hideux d’un passé qui ne passe pas… Mais qui “tourne la manivelle” de l’Histoire ?


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