Des chaussures pleines de vodka chaude

Onze nouvelles. Un narrateur, Gilka, à l’âge indéterminé, écrivain, révolutionnaire, membre du parti dissident national-bolchevique, mais également mari et père de famille, se meut dans une existence, un mariage, un pays, qu’il ne comprend pas et qu’il essaie de supporter du mieux qu’il peut. Il est quelquefois accompagné, dans ses aventures loufoques, par son frère Valentin, Valiok, fraîchement sorti de prison, et de leur ami, Roubtchik, deux compagnons, peut-être encore plus dépassés par la vie, totalement déphasés de cette société. Tribulations au mode caustique qu’il ne manque pas d’agrémenter de réflexions personnelles lucides et désabusées.

Zakhar Prilepine, Editions Actes Sud,

181 p.

Ботинки, полные горячей водкой, 2008

Note : 3 sur 5.

Do svidania, До свидания, Dostoïevski, Tchekhov, Pouchkine, Gogol, Tolstoï… Aux oubliettes, la belle langue russe, châtiée et élégante, et sa belle poésie, qui nous parvient par le biais du talent de ses traducteurs, ou à même le texte original si vous avez la chance d’être russophone, voila Zakhar Prilepine

Sans nul doute que si l’on s’attend à de belles tournures de phrase, ce charme slave si spécifique à ces auteurs du XIXe siècle, toujours à la recherche du mot juste, sa langue surprendra, comme elle m’a surprise. M. Prilepine est bien un auteur russe, celui de ce début de XXIe siècle, qui succède à une fin de XXe siècle plutôt chaotique pour cette nouvelle fédération russe.

Tout est cohérent dans cet ouvrage, de l’illustration de la première de couverture, oeuvre du photographe soviétique Boris Mikhaïlov, mettant en vedette une jeune femme aux jambes découvertes, moulée dans un mini-short que l’on discerne à peine, avec pour couvre-chef un semblant de châle faisant office du foulard au regard à la fois perçant et désabusé. Une jeune femme qui hésite entre tradition et modernité. Avec, de surcroît, un titre à la fois cocasse, loufoque et incompréhensible en l’état. Et des textes désopilants, facétieux, d’une naïveté simple en apparence mais pourvus d’une forme de second degré relativement cynique. Le tout émaillé par le ton un brin provocateur de l’auteur. Parce que Zakhar Prilepine n’écrit pas là pour plaire, pour donner dans le beau, le bien ou le sympathique, ses nouvelles sont parées en arrière-plan de ce militantisme, qui caractère le personnage. Prilepine est en effet à la tête de l’organisation radicale, le Parti National-Bolchévique, dirigé jusqu’en 2006 par le controversé Edouard Limonov (dont Emmanuel Carrère a retracé la vie à travers son récit Limonov, voila mon billet ici.) Parti qui s’arroge la défense des minorités russes dans les ex-républiques soviétiques et qui s’oppose, par ailleurs, à l’actuel parti en place en Russie, qui le qualifie d’extrémiste. De fait, cela n’étonnera personne qu’il soit interdit depuis 2007./

Un auteur, une couverture, un titre subversifs (Je suis quand même allée vérifier, si vous vous demandez qui a effectué la recherche « boire de la vodka chaude », c’est effectivement moi. Il semblerait bien que boire la vodka chaude soit une hérésie en Russie, puisqu’il serait de bon aloi de la boire – assez, très – fraîche): on commence à mieux cerner ce qui nous attend.

Un narrateur ordinaire, ni meilleur, ni pire qu’un autre. Un homme lambda, dont l’une des occupations favorite, c’est de boire, vodka, bière, eau-de-vie quelconque, l’alcool semblant apporter la chaleur qui manque à sa réalité froide, dure et ennuyeuse. Mais derrière cette simplicité affichée, se cache un homme au jugement et regard plus clairvoyant qu’il ne veut bien l’avouer, qu’il tente, selon toute apparence, de diluer dans les litres d’alcool qu’il ingurgite chaque jour. /

Tout comme l’homme, l’écriture va à l’essentiel et ne s’embarrasse point de détails inutiles et superflus: aucun artifice, sans fard, tout est à nu, brut, quitte à choquer. Jusqu’à l’utilisation même d’injures, la religion n’est pas épargnée, les blasphèmes y sont légion. Mais Gilka tente de noyer le grotesque de leur existence, sa propre existence, dans un humour noir, décapant, caustique. Comme si l’humour, et cette légèreté, apparente, étaient les seules solutions pour supporter l’inanité de leur vie, l’angoisse anxiogène que font naître ces menaces engendrées par son engagement politique. Tourner en dérision la moindre des situations semble lui permettre de prendre du recul sur son incapacité, la sienne ainsi que celle de ceux qui l’entourent, à pouvoir changer et évoluer, incapacité à avoir la moindre emprise sur le monde. /

Il ne ressemblait ni aux enfants lascifs de l’Orient, ni à cette nouvelle race d’hommes « russes » qui se définissent comme de « vrais » mecs

A travers les aventures de Gilka, nous avons l’occasion d’avoir un aperçu de cette société russe qui s’est reconstruite depuis la fin de l’empire soviétique sous le jour d’une critique acerbe des individus qui la composent. L’air de rien, il y démonte consciencieusement ces apparences de nouvelle et Grande Russie, en fait, corrompue par ses oligarques omniprésents qui ont mis à sa tête un chef de l’Etat omnipotent. La Mère Russie, en fait, dévorée par un capitalisme avide et affamé, lequel, même s’il a enrichi certains, n’a pas tellement bénéficié à la majorité des citoyens russes. Une critique acérée de cette Russie, qui a perdu de sa grandeur, fragile, bringuebalante, maintenue par les mains de fer de l’ancien officier du KGB, un constat assez effrayant d’un monde peu accueillant, gangrené par la mafia, la corruption, entaché par la violence des guerres, la guerre de Tchétchénie, inhérent à ce qu’il est devenu. Un monde, sans père, ou la loi du plus fort a pris le pas sur tout autre contrat social. Le choix d’ailleurs d’illustrer le présent roman avec une photographie de Boris Mikhaïlov est plutôt judicieux puisque ce dernier évoque, lui aussi, les laissés-pour-compte de l’avènement du capitalisme. Dans cette série Rouge, il se consacre ainsi à photographier des personnes totalement ordinaires dans un quotidien qui l’est tout autant. /

The more we can exclude the event from representation, the closer we can approach the most important thing – being

Les titres des nouvelles sont révélateurs – Histoire de pute, Viande de chien – de cette perte de valeurs, de cet univers ou plus rien n’est respecté, tout est moqué, tout à un prix, les icônes – qu’elles soient religieuses ou culturelles, sont déchues, tout est condamné à l’oubli. Comment s’en sortir, dans ce monde incertain, ou les protagonistes ne peuvent plus se raccrocher à grand-chose, ou ceux qui ont encore les moyens de mener une vie correcte ont sombré dans un cynisme insolent, et les autres ont pris le parti de cette acceptation résignée et fataliste de ceux qui n’ont plus les forces de se battre. Ou encore par l’humour grinçant du narrateur Gilka, qui malgré tout, essaie de se raccrocher aux quelques brindilles qui lui restent, ses amis, son frère et lui qui se débattent péniblement pour s’en sortir. Même la Vodka n’y est plus guère estimée, c’est dire. :

Cette brutalité est atténuée, fort heureusement, par quelques épisodes ou notre narrateur, désenchanté, blasé, se plait à se remémorer les quelques moments agréables, qu’il a vécu, qu’il a encore l’occasion encore de vivre, au sein de son intimité familiale. La cellule familiale tient lieu de dernier refuge face à un monde, auquel la plume féroce, railleuse de Prilepine, ne fait décidément pas de cadeau: le monde politique, les femmes piégées dans un mauvais mariage ou prêtes à vendre leurs charmes, à la cupidité attirée par tout ce qui brille, les hommes, quant à eux, bons-à-rien, fainéants, indolents, qui ne trouve pas la voie pour s’en sortir ou celles qui ne sont pas vraiment légales. Tout et tous sont salis et pervertis par l’argent, et ce regret de la Grande Russie c’est justement le regret de ces soi-disant valeurs.

Il fut distrait quelques instants par l’incident, fuma une cigarette d’un air concentré. Mon frère alluma la radio, tomba rapidement sur radio Vladimir ou quelque chose du même genre, mais en pire.

Prilepine a choisi la voix de l’humour pour dessiner ses nouvelles, et il n’épargne pas son narrateur qui appartient tout autant à ce qu’il dénonce. Un narrateur fataliste conscient de sa propre incapacité, et celles des autres, à changer les choses, conscient de l’inutilité du combat, qu’il juge ridicule, qu’il s’est fixé, ou le mot même de révolution, qui revêt pourtant d’une forte symbolique en Russie, est tombé dans le sens commun, d’une trivialité pathétique, dévêtue de toute la puissance historique qui était la sienne. Une Russie qui apparaît comme dénuée de la force vitale, qui a fait d’elle le pays culturellement grand, qu’elle est devenue au fil des siècles, aliénée par un président, qui ne manque pas d’en prendre pour son grade, rattachée à des intérêts économiques, qui ne finissent que par profiter pour un petit nombre, ces oligarques, la majorité du peuple russe nourrit par les dernières illusions que le nouveau tsar veut bien lui apporter. Curieusement, jamais l’épouse de Gilka, encore moins sa fille, n’apparaissent dans ces nouvelles, si ce n’est au détour d’une brève allusion, comme s’il tenait à les préserver de ce monde grotesque dans lequel il évolue, les épargner de sa vision pessimiste, sans pitié, de leur vie. Le coin de paradis qu’elles représentent toutes les deux, comme une oasis au milieu du désert, reste encore soigneusement préservé de toute intrusion narrative, qui pourrait leur enlever leur innocence.

Le brun voulait la révolution d’en haut, je voulais la révolution d’en bas, et le blond détestait les révolutions, toutes les révolutions.

On le voit, la génération Poutine post-soviétique est une génération qui a du mal à trouver ses marques, ou la religion a perdu son rôle social, perte légitimée par ce communisme athée, reléguée au rang de souvenir avec cette idée de Grande Russie qui, elle, reste gravée dans la mémoire. La nostalgie, les regrets, d’une grandeur, amplifiée par le lavage de cerveau stalinien, une Russie qui semble désormais perdue, et que visiblement un président, qui a trop cédé aux sirènes du capitalisme, ne parvient pas à restaurer. Un témoignage sincère, qui ne s’embarrasse pas de ces mêmes faux-semblants du Kremlin, qui mérite d’être écouté d’où nous sommes, lequel avec le recul des années, se révélera peut-être encore plus criant de vérité. Finalement, si la forme est différente, le fond pas tant que cela, nous ne sommes plus si loin de Gogol et de ses Nouvelles de Pétersbourg par ces destins d’hommes broyés par une société monstrueuse, et ses gouvernants qui le sont plus encore.

Il fut distrait quelques instants par l’incident, fuma une cigarette d’un air concentré. Mon frère alluma la radio, tomba rapidement sur radio Vladimir ou quelque chose du même genre, mais en pire.

Nous n’avions pas du tout d’argent, et pourtant il fallait quand même épater les jolies dames.

Notre ami Roubtchik déclara:

  • On n’a qu’à faire un barbecue.
  • T’es con ou quoi, Roubilo? Réagit au quart de tour mon frère Valia. Quel barbecue? Avec quoi? Avec du bois de bouleau?

Mon frère fumait, entourant d’un bras le tronc d’un bouleau.

  • Avec du chien, répondit Roubtchik.

Il avait fait des études de vétérinaire, qu’il avait ensuite laissées tomber.

  • Quel chien?
  • Ben, celui qui nous a aboyé dessus.
  • Je ne boufferai pas de chien, dis-je.

Mon frère ne dit rien pendant un moment puis déclara:

  • Ca roule. Je vais aller inviter des filles.

Le pays était pauvre, et nous tellement jeunes que nous n’entendions pas le vacarme du ciel au-dessus de nos têtes.

Mon frère décida que notre petite fête aurait lieu le lendemain. Les brochettes étaient un prétexte tout à fait valable. Les filles, apparement, avaient faim.

Le hasard nous avait conduits dans cette petite ville modeste. L’unique curiosité digne d’interêt était le foyer de filles de l’établissement scolaire – très – secondaire, et vaguement technique.

Nous passâmes une nuit pleine d’attente. Le propriétaire, qui était parti vaquer à ses occupations, nous avait autorisés à fumer dans la maison, et pendant plusieurs heures, nous avions fumé en regardant le plafond. La fumée planait lourdement au-dessus de nous, se courbant dans les coins de la pièce.

Le chien était dans une cuvette et macérait dans une robuste marinade.


Elles en ont aussi parlé sur leur blog

  • Aria
  • Amaria

Pour aller plus loin

San’kia, deuxième roman de Zakhar Prilepine après Pathologies, qui racontait la guerre en Tchétchénie, témoigne du parcours d’une certaine jeunesse russe. Un roman qui se veut le pendant d’aujourd’hui de La Mère de Gorki.
Sacha, militant d’un groupuscule d’extrême gauche, hantise de tous les services de sécurité, vient se réfugier un temps à la campagne auprès de ses grands-parents, après une manifestation qui a mal tourné. Il a cessé de travailler, vit d’expédients chez sa mère, qui se tue à la tâche à l’usine pour un salaire de misère et ne comprend pas les aspirations révolutionnaires de son fils. En plus de ses amis, avec qui il picole énormément, comme son père, mort d’alcoolisme, il y a Yana, une jeune fille responsable de la même organisation, dont il s’est épris.
Arrêté quelques jours plus tard, torturé, humilié, laissé pour mort par la police, Sacha ne peut que se radicaliser davantage.
Anna Politkovskaïa, la journaliste assassinée, avait de la sympathie pour ces jeunes, les seuls à oser affronter, à leurs risques et périls, le pouvoir en place. Des jeunes à qui on ne laisse que la liberté de se fracasser la tête contre les murs et de passer à l’action directe.

Le Péché est une gourmandise littéraire. Prilepine s’est fait une joie de rassembler dans ce « roman en nouvelles » les fragments de la vie de Zakhar – double de l’auteur –, jeune trentenaire, plein de force et de volonté de vivre, aux prises avec la réalité russe. Les épisodes se succèdent dans un ordre imposé par la mémoire. Lorsqu’elle se plaît à donner de la force et de la brillance à de menus faits de notre vie, en apparence insignifiants et épars dans le temps.

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