Selfies

/Avant-dernier né d’une série de huit romans intitulée Les enquêtes du département V, Jussi Adler-Olsen était pour moi pourtant jusqu’à ce jour un auteur inconnu au bataillon. Et selon la logique qui est la mienne, j’ai d’abord commencé par acheter le roman puis j’ai demandé conseil sur Instagram, où je n’ai reçu que de très bons échos sur l’auteur et sur cette série de romans. Et bien évidemment, en toute logique une fois encore, mon choix s’est porté sur le septième tome de la série. J’ai peu l’habitude de lire des romans noirs qui font plus de cinq cents pages, habituellement ils ne les dépassent pas. Il faut dire que notre auteur n’y est pas allé de main morte sur la flopée d’intrigues, les principales, d’autres de moindre importance, qu’il a échafaudées.

Jussi Adler-Olsen

Au-delà des apparences de certains personnages, protégées par l’épais et opaque vernis de conformisme et de faux-semblants que leur confère leur aisance financière et qui s’effrite au fil des années, je pense à la famille Zimmerman, ce sont surtout des marginaux, inadaptés, laissés-pour-compte, qui se trouvent au cœur des histoires de l’auteur danois. Et d’ailleurs l’équipe d’enquêteurs n’est pas épargnée, Carl, Rose et Assad portent

chacun leurs propres stigmates qui font d’eux des personnages un peu décalés et perdus dans ce curieux département V. J’étais loin de m’en douter en entamant cette lecture mais c’est une véritable plongée dans la misère humaine, qu’elle soit sociale, psychologique, économique, ou tout à la fois bien souvent. Une véritable exploration des mécanismes de cette société défaillante qui finit par fabriquer des assassins, des gens, à la base inoffensifs, mais qui ont fini par s’effondrer sur eux-mêmes et sombrer dans une folie meurtrière. L’homicide, les différents meurtres ne sont pas seulement la marque d’un esprit malade, tout n’est pas si simple. Le monde criminel est loin de n’être constitué que de tueurs dérangés, pervers, assoiffé de sang et jouissant de la souffrance d’autrui, aveuglé par cette volonté de destruction motivée par sa haine insensée de l’autre. Dans Selfies les assassins eux-mêmes deviennent victimes. Jussi Adler-Olsen explore les gouffres de cette société, les processus psychologiques, où les personnalités les plus fragiles se noient, meurent ou assassinent, parce qu’ils ont perdu à un moment donné toute capacité à raisonner et à rester dans ses propres limites morales. Les assassins ne se réduisent pas à être de vagues tueurs en série, retors et machiavéliques, mais des gens usés par une vie dépourvue du moindre sens: voila ce que tente de démontrer Jussi Adler-Oldsen, mais sans pour autant expier chacun de ses personnages de leur pêcher.

Jeune, un certain idéalisme lui avait fait croire que travailler dans le social serait à la fois utile et gratifiant. Comment aurait-elle pu imaginer que le nouveau millénaire apporterait avec lui une vague de réformes sociales toutes plus stupides et irréfléchies les unes que les autres?

Même s’il utilise bien évidemment les ficelles habituelles du genre, je dirais qu’il contribue un peu à démythifier le genre, cette vision, ce mythe, du tueur au sang froid, inaccessible et sans état d’âmes. J’apprécie de voir se renouveler un peu le genre même si, obligations économiques obligent, je suppose, on nous présente cela sous une collection et un titre, pour le moins, peu engageant. On pensera, peut-être avec raison, que je cultive une obsession des titres, mais ici encore je trouve cela dommageable que l’on mette si peu de soin dans le choix du titre et de ne se contenter que d’un vague mot et d’une couverture noire pour attirer le chaland. Sincèrement, si je ne m’étais attardée que sur ce titre trop succinct, je n’aurais sans doute jamais acheté ce livre.

Parc de Kongens Have ou a été retrouvé le corps
Le parc de Kongens-Have, Copenhague

Ce pêle-mêle d’intrigues diverses, qui embrassent un nombre assez conséquent de personnages, de jeunes femmes totalement paumées telles Michelle, Doris, Jazmine, qui ne savent plus comment gagner beaucoup d’argent sans pour autant occuper un emploi, d’un duo d’enquêteurs un peu blasés et en marge au sein de leur propre lieu de travail, de membres d’une même famille éclatée, qui se haïssent autant qu’il est permis, de l’assistante sociale usée jusqu’à la corde et dépourvue de la moindre étincelle d’empathie. Cela peut d’abord porter à confusion, ce sont tous des personnages aussi différents les uns des autres, des gens a priori simples, certains qui croulent sous le poids du secret de leur passé, mais qui finissent par se révéler à la fois pitoyables et tellement ordinaires, des personnages qui ploient jusqu’à se briser définitivement. Roman sur la folie générale, et individuelle, où chacun est consumé par ses propres démons, ses propres obsessions, dépendances à l’alcool, l’argent, souvent vaincus par leurs tourments dont ils ne réussissent à s’extraire. Comme le montre le titre, chacun est enfermé par une modernité de plus en plus monstrueuse et aliénante, qui enferme chacun dans sa propre prison.

Même si le style de l’auteur, son écriture, sont loin d’être particulièrement brillants, en revanche un des points forts de son roman reste cette volonté de mettre en exergue la misère humaine et sociale dans laquelle sont englués les personnages de Jussi Adler-Olsen. Dans un monde où les valeurs morales s’effacent peu à peu et laissent place à une forme de dénuement moral né de l’argent facile, du triomphe des apparences et son overdose d’images insensées, de la jalousie malsaine et suffocante envers son contemporain. Les objectifs de l’appareil photo, celui du téléphone mobile et de la caméra sont ainsi omniprésents tant dans les vies intimes et personnelles que les vies professionnelles, mais faute de créer un lien véritable entre les individus, ils ne font que les ancrer plus profondément dans leur solitude. Symbole d’une société malade au sein de laquelle les individus ne font que détourner les yeux de leur propre incapacité à s’appréhender, et se remettre en question. Cette saturation d’images reste ici un moyen de dissimuler une vérité plus triste et sombre, le moyen de dissimuler ses secrets, et ses parts sombres. Tout aussi enfouis qu’ils soient, ces secrets n’en demeurent pas moins présents et le prix à payer est à un point tel élevé qu’il en détruit ses détenteurs. On pourra certes déplorer des ficelles un peu grosses, des raccourcis un peu trop expéditifs, des clichés un peu trop caricaturaux, parfois, il n’en reste pas moins que l’auteur a eu l’intelligence de bâtir son intrigue, non pas sur les ressorts des habituels effets de surprise ou de formidables coups de théâtre, mais au contraire sur la simplicité, qui confine à l’ordinaire, de la vie actuelle des citoyens danois ou de citoyens européens en général.

Roman qui conjugue à la fois passé et modernité: des relents putrides de cette histoire, où le Danemark s’est vu le complice de l’Allemagne nazie, aux maux actuels de la crise économique et du chômage qui relègue une catégorie de la population au ban de la société. C’est globalement un roman noir plutôt réussi, qui a le mérite de contenir une vision tant historique que sociologique du Danemark, un pays qui en général reste peu connu. Jussi Adler-Olsen a pris le parti de ne pas noircir complètement les personnages qu’il dessine, ne cède pas à la tentation de les déshumaniser totalement et d’en faire des êtres dénués de la moindre conscience. On apprécie ce sens de la nuance, cette tentative de présenter, sous leurs aspects les plus obscurs, des hommes et des femmes en souffrance, perdus. J’ai apprécié ce titre, il est rare que je ne me laisse pas prendre au jeu de l’enquête policière, mais je ne suis pas certaine d’avoir fait le meilleur choix en optant pour ce tome-ci de la série.

Il régnait dans le wagon un silence de mort, chacun étant occupé à surfer sur son smartphone ou son iPad. Certains concentrés et studieux, d’autres fébriles, pianotant désespérément sur leur clavier dans l’espoir d’un contact quelque part dans le cyberespace.

Pour l’instant, Jazmine ne cherchait à contacter personne. Elle comptait les jours dans son agenda à partir de celui de ses dernières règles, marqué d’une croix. Tout laisser à penser qu’elle n’allait pas tarder à ovuler et elle devait prendre une décision rapide.

Si elle optait pour une grossesse supplémentaire,

elle se ferait sûrement virer de chez elle, mais était-ce vraiment si grave? Les services sociaux n’auraient qu’à lui trouver un logement en plus du reste.

Elle sourit à cette idée. Anne-Lise Svendsen n’aurait plus qu’à asseoir son gros cul flétri sur ses admonestations, ses plannings familiaux et ses menaces à la con. Si elle tombait enceinte à nouveau et qu’elle venait se plaindre d’avoir mal au dos, elle serait à nouveau tranquille pour un bon moment. Ils n’avaient pas le droit de l’obliger à avorter, de toute façon.

Jazmine avait à peine senti passer ses grossesses, même si elle prétendait le contraire devant le médeçin. Elle n’avait ni nausées ni vomissements, et il n’y avait rien de très compliqué là-dedans. Pourtant, cette fois-ci, elle ne pouvait s’empecher de trouver déprimante l’idée de recommencer. Car la prochaine fois qu’elle remettrait un enfant aux services sociaux, elle aurait trente ans. Trente! Et bien qu’elle ait depuis longtemps cessé de croire au prince charmant, elle avait tout de même conscience que le capital sur lequel elle avait vécu et qui avait été sa carte maîtresse, sa jeunesse, serait considérablement dévalué.

Car qui voudrait d’une femme de trente ans qui a eu cinq enfants avec Dieu sait qui, et qui les a tous livrés à l’adoption? Pareil pour quatre, d’ailleurs, se dit-elle, objective.


Pour aller plus loin

Les enquêtes du département V

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