Une ville à cœur ouvert

Lviv, en Ukraine. Au mois de juillet 1988, Marianna, célèbre cantatrice exerçant à l’opéra de la ville, également mère de notre narratrice anonyme, est abattue d’une balle dans la poitrine par un sniper soviétique. L’assaillant qui l’a atteint par erreur a profité d’une manifestation illégale organisée dans le but d’exiger la mise en place d’élections libres. La narratrice, qui vit en compagnie de son arrière-grand-mère Stasia et de sa grand-mère Aba, va revenir sur les conséquences de la disparition de sa mère, tout en évoquant l’histoire familiale qui avait réuni les quatre femmes sous le même toit, tout en évoquant l’histoire complexe de Lviv.

Żanna Słoniowska

Editions Delcourt

239 p.

Dom z witrażem, 2015

Ma note

Note : 3 sur 5.

Une couverture plutôt tape-à-l’œil, une jeune auteure ukrainienne de naissance mais polonaise d’origine, et sans doute de cœur puisque c’est dans cette langue qu’elle a choisi d’écrire, une phrase ou deux de l’hebdomadaire polonais Polityka pour attirer le chaland « elle nous dévoile l’Ukraine de l’intérieur« , il ne fallait rien de plus pour que je sois prise d’une furieuse envie de découvrir ce roman. Envie que je n’ai bien évidemment pas réprimée, charité bien ordonnée commence par soi-même, n’est-ce pas… C’est un premier roman, d’une jeune femme de lettres quasi-inconnue en France, mais qui a déjà reçu quelques prix en Pologne et qui a bénéficié d’une promotion assez conséquente sur les réseaux sociaux, j’ai vu Une ville à cœur ouvert passer et repasser sur Instagram, il y a déjà quelques mois (il me semble qu’il y a deux années de cela, déjà).

Żanna Słoniowska

C’est un récit assez riche, qui aborde et entremêle pas mal de thèmes, à l’image de ce fragment de vitrail qui orne la première de couverture, lequel par ailleurs occupe la narratrice le temps de quelques pages du livre. C’est avant tout un roman de femmes, de l’arrière-grand-mère, la grand-mère, la mère, morte certes, à la fille, notre narratrice. C’est un roman d’amour partagé, d’histoires, celles de plusieurs cultures qui se rencontrent, se succèdent, se chassent, se combattent ou cohabitent dans une même ville, Lviv. Nommée différemment Lviv, Lwow et Lvov, selon l’époque pendant laquelle la ville était ukrainienne, polonaise ou bien encore russe. De quoi s’emmêler les pinceaux! Mais, à la façon de ces beaux clichés policés digne d’un prospectus d’offices de tourismes, j’imagine que la complexité historique de cette partie de l’Europe n’est égale qu’à sa richesse culturelle. Bref, nous voila dans l’ouest de l’Ukraine, dans l’ancienne capitale du pays, dont une partie est d’ailleurs inscrite au patrimoine mondial de L’UNESCO, ville à l’identité multiculturelle, à la fois polonaise et ukrainienne, galicienne, avec une pointe d’allemand, et soviétique évidemment. Même si la mort apparaît comme un point essentiel du roman, l’auteure dépeint son pays, sa ville avec une palette de couleurs chatoyantes, vives, telles qu’elle voie son pays, tel qu’il apparaît à travers son drapeau bicolore, partagé entre le jaune et le bleu. Tandis que le rouge, celui du sang, celui des soviétiques, celui lie de vin de la tâche de Mikhaïl Gorbatchev, celle des menstruations qui font entrer cette enfant dans un nouveau monde. Enfin, Marianna est la « reine des neiges » d’une pâleur saisissante dans son linceul.

Au-delà de cette histoire familiale, et à l’image des dissemblances tout comme des ressemblances qui unissent aussi bien qu’elles séparent ces quatre femmes, il y a bien sûr cette ville contrastée, multiple, hybride, polyglotte, animée, aux diverses influences, mais quelquefois mystérieuse et incompréhensible dans laquelle Żanna Słoniowska nous entraîne. Une ville mixte, sur le point de s’émanciper petit à petit de sa tutelle soviétique. À l’instar de notre narratrice, qui apprend à composer avec toutes les influences contradictoires qu’elle reçoit, qui apprend à voir autrement qu’à travers son prisme manichéen, celui de la jeunesse. J’ai lu avec attention, et autant d’intérêt, cette jeune femme, qui se cherche, à travers sa mère, inaccessible et perdue, véritable figure lvivienne sacrifiée au nom d’une liberté collective, une jeune femme qui essaie de devenir autre chose que la pâle copie de sa mère.

Sur la place, les enseignes consacrées aux « produits alimentaires » avaient disparu, on n’y trouvait ni liste de prix ni file d’attente, personne ne s’interpellait en lançant un « Camarade! »; à la place, on pouvait entendre des « Monsieur! » voire des « Jeune homme! » par-ci, et des « Madame » ou même des « Mademoiselle! » par-là.

Face à cette ville, l’union soviétique, l’ennemi, apparaît comme le monstre informe, cruel, qui dévore tout sur son passage ou les individualités n’existent pas, bourreau incontrôlable, tyran invisible néanmoins omniprésent, à sa couleur indélébile, à son odeur engorgée de sang. On ne sait plus vraiment si c’est un roman sur Lviv, une critique de l’ex-URSS, une saga familiale, tant les thèmes se fondent inéluctablement les uns dans les autres. Cette mère, Marianna, symbole d’une résistance, d’une révolution ukrainienne, porte la cocarde de cette volonté de liberté. La narratrice, témoin privilégié de sa ville, et de son foyer, héritière à la fois d’une mère pro-ukrainienne et d’une arrière-grand-mère pro-soviétique, ne manque pas de rappeler que le conflit s’est importé au sein même de leur maisonnée. Ce qui est à mon sens un des points forts du roman.

Żanna Słoniowska a su créer un judicieux parallèle entre ces deux familles, celle des aïeules et celle de la patrie, pour illustrer toute la complexité de l’Ukraine et la difficulté de grandir en son sein. À la fois ukrainiennes et polonaises, en même temps que citoyennes soviétiques, ces quatre femmes représentent ce qu’est cette population ukrainienne, ce pays qui a subi au fil des siècles les influences de ses voisins, polonais, allemands et russes. Une famille, matriarcale, avec ses propres contradictions, qui oppose les générations, où l’homme a progressivement disparu et les femmes sont le ciment de cette société.

Mémé Stasia m’acculait gentiment contre le mur, et moi je regardais ses deux dents noires, les seules qui lui restaient en haut. Quand elle parlait de Dieu, c’était toujours en polonais.

« Ils ont posé sur sa tête une couronne d’épines, ils lui ont infligé de terribles blessures. Le sang coulait sur ses yeux.

– Dieu n’existe pas. Gagarine est allé dans l’espace, il a pu le vérifier.

– Ceux qui ont vérifié ont été punis. Il leur a envoyé des malheurs terribles, des maladies, des infirmités. »

Un roman résolument féministe. Les femmes, mises à l’honneur, derrière l’homme renvoyé au second plan, sont celles qui transmettent leur art, la peinture, le chant, l’écriture et la mémoire de ce que la famille a été, leur héritage familial, et patriotique. L’auteure s’en sert à sa façon, dans son écriture, pour créer un lien indéfectible avec ses personnages, résistantes et combattantes de mère en fille, chacune à leur manière. Chant des disparus, des assassinés, des victimes soviétiques, des sacrifiés, et surtout chant de liberté, la narratrice endosse l’étendard de sa mère et continue son œuvre, pour une Lviv, une Ukraine libre. Non pas en chantant, mais en écrivant, et peignant.

L’art est le fil conducteur de ce récit, vous l’aurez compris, celui qui permet de se trouver une raison de vivre, de se trouver, de pouvoir composer une vie, loin de la tristesse et de la platitude, de la monotonie du rouge assourdissant de la vie soviétique, de la vie quotidienne. L’art salvateur de cette vie déterminée par cette machine soviétique. J’ai eu plaisir à apprendre à commencer à connaitre ce pays, et cette ville, auxquels je suis totalement étrangère, la complexité de cette nation, qui comme tous les autres territoires de l’ex-bloc soviétique, a dû retrouver la voix de son identité propre, imprégnée malgré tout de cette influence. On ne sait plus vraiment si c’est un tableau que Zanna Sloniowska a voulu nous peindre, un opéra, un chant qu’elle a voulu nous faire entendre, peut être tout à la fois, en tout cas j’ai achevé ce livre les oreilles saturée de sa musique, les yeux agréablement gorgés de ses couleurs.

En revanche, aussi instructif que soit ce roman, j’ai trouvé l’écriture assez sèche, alors même que la narratrice parle de la perte de sa mère, comme si elle cherchait à prendre du recul en s’impliquant émotionnellement le moins possible. Elle m’a donné la sensation de vouloir à tout prix se détacher des sentiments qui la traversent afin de pouvoir mieux gérer son chagrin. Et que ce soit dans la peine, ou au contraire, dans l’amour, j’ai eu du mal à voir à percevoir réellement l’état d’esprit de la jeune ukrainienne, qui garde un ton plutôt formel tout au long du récit.

C’est un beau roman, qui porte la voix de femmes, porté par la voix d’une femme, celle de la fille de Marianna, de Lviv, qui voit un pays se reconstruite peu à peu, se retrouver une identité propre. Certes, notre narratrice ne possède pas la puissante voix de sa mère, mais le chant qu’elle nous transmet, plus doux, plus apaisant est peut-être le signe que la révolution est passée, et qu’il est temps d’aller de l’avant. On pourrait dire encore beaucoup de choses sur ce foisonnant récit, mais je vous laisse le soin de le découvrir par vous-même

Aba s’attendait à être convoquée en haut lieu. Elle m’a avoué plus tard qu’elle avait imaginé la scène des dizaines de milliers de fois. Elle s’était accoutumée à l’idée dès sa plus tendre enfance: à sept ans quand elle vivait à Leningrad, ils avaient tué son père, à presque soixante ans elle vivait à Lvov et ils avaient tué sa fille. Dans l’intervalle, elle n’avait cessé de les haïr, plus ou moins ouvertement. Lorsqu’elle s’était retrouvée ici, en 1944, elle avait décidé de former un mouvement de résistance à elle toute seule: elle réalisait des tracts dénonçant Staline comme un criminel et les distribuait dans les boîtes aux lettres. Je ne comprends toujours pas comment elle a pu échapper à la répression, la seule explication plausible c’est qu’elle bénéficiait de la protection rapprochée d’une escouade d’anges. Elle ne s’était rendue qu’une seule fois dans le fameux bâtiment gris de la place Dzerjinski, peu après la mort de Staline: elle n’avait cessé de les harceler de requêtes officielles concernant son père. En se rendant là-bas, elle avait effacé toute trace de haine sur son visage, passé une couche d’apprêt avant d’y peindre une autre expression, dans le seul but de leur arracher une information quelconque. Elle y avait été accueillie par un commandant au petit rictus cynique. Il tenait le dossier de son père entre ses mains, mais, malgré son insistance, elle n’avait pu l’obtenir. Il lui avait annoncé de manière énigmatique que son père était mort « quelque part dans le Nord ». Il avait aussi ajouté qu’elle n’avait plus à porter l’estampille de fille d’ennemi du peuple, les victimes de la terreur stalinienne ayant été réhabilitées. Elle ne connaissait toujours pas l’endroit ou son père était mort ni la date d’ailleurs, ils veillaient à ce que les gens vivent longtemps dans l’ombre de leurs proches sans pouvoir faire leur deuil.

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