Les os des filles

Line Papin est une jeune femme, une jeune auteure d’à peine 25 ans. Élevée entre deux cultures, il faut aller en Asie du Sud-est pour retrouver trace des origines de sa famille, du côté maternelle, en République Socialiste du Vietnam. Dans Les Os des filles Line Papin explique son parcours de vie depuis sa naissance tout remontant le fil de quelques générations précédentes. Elle profite de son retour au pays, treize ans après avoir quitté ce Vietnam qui l’a vu grandir pendant ses dix premières années, pour faire le point sur cette appartenance à deux cultures, aux antipodes l’une de l’autre.

Line Papin

Editions Le Livre de Poche

162 p.

Ma note

Note : 3 sur 5.

Voici le deuxième roman de la sélection du mois de février du Prix des lecteurs Livre de poche. Line Papin compte parmi ces auteures françaises qui se sont distinguées ces dernières années, et que je voulais découvrir à court ou moyen terme, mais sans mettre jamais réellement intéressée à ce qu’elle avait écrit. Jusqu’à aujourd’hui. Même si rien ne l’indique vraiment sur la quatrième de couverture, il s’agit d’un texte de nature autobiographie. On soulignera par ailleurs la présence d’un encart illustré de photos de familles qui nous permet de mettre un visage à chacun de ces personnages qui constituent l’histoire de Line Papin. C’est un petit ouvrage, pourtant, qui nous plonge au cœur d’une famille, d’une ville et d’un pays, dont personnellement je n’ai pas les codes.

Dès lors que j’ai réalisé que ce récit n’était pas l’ordre de la fiction, il est devenu évident que ma lecture allait relever d’une découverte culturelle en même temps que d’une découverte biographique, d’une auteure dont j’étais ignorante de tout. Pourquoi pas, même si j’aurais préféré commencer par découvrir l’un de ses deux romans L’éveil ou Tony. En ce qui concerne mon envie découvrir le Vietnam à travers ces quelques lignes, elle a été assouvie puisque Line Papin n’hésite pas à nous gratifier d’anecdotes, de petits interludes historiques, sur les us et coutumes du pays, qui fut un temps colonisé par nos bons soins ainsi que ceux du Japon, et de l’exaspérant interventionnisme américain dans les affaires politiques. Aujourd’hui, affranchi de toute entrave occidentale ou nippone d’ailleurs, c’est un pays en plein développement qui affiche un des meilleurs taux de la croissance de la région.

On enterre les gens dans une tombe à leur taille pendant trois ans, au Vietnam. Puis, ce délai passé, la chair évaporée, on transvase dans un coffret plus chétif ce qu’il reste du corps.

Line Papin retourne à une partie de son passé, de ses origines, de sa famille pour mieux les redécouvrir, et scruter, jusqu’à désosser si j’ose écrire, l’histoire de ces femmes – il est vrai que les hommes n’ont que peu de place dans son récit – de ces guerrières qui ont précédé sa mère, qui l’ont précédée. Peut-être dans la perspective de mieux se connaître elle-même en pleine conscience de l’héritage qu’elle porte. Nous découvrons une jeune femme partagée entre deux pays, deux cultures, a priori rattachée à la France mais intrinsèquement attachée à ce lieu, où  ses racines prennent source, le lieu où  elle-même a pris racine, Hanoï. C’est un retour en arrière, un retour aux origines, mais a contrario une progression dans sa vie, un apaisement retrouvé. Line Papin revient clore un chapitre dans cette ville qu’elle a quitté un peu trop brutalement, parce que les aurevoirs se sont changés en adieux malgré elle. Les adieux d’une langue, d’un mode de vie, d’une famille, de Ba la grand-mère tant aimée.

J’apprécie peut-être davantage les récits autobiographiques que les biographies, d’avoir la chance d’appréhender une individualité avec ses propres mots, qui donnent une autre dimension au texte, qui ont la capacité d’exprimer ce qui serait indicible ou même invisible pour un auteur extérieur. Ce texte est celui d’un attachement profond, d’une désunion, d’un amour perdu qui a le mérite de nous plonger dans l’histoire d’un pays avec lequel la France était lié, d’une capitale moite, gorgée de vie, où règne le joyeux tapage cacophonique et retentissant de ses habitants. Hanoï que l’on découvre avec toute la partialité de l’auteure, forcément, à travers de le prisme de son amour, sa mélancolie, ses souvenirs et surtout de toutes les figures d’attachement qu’elle a laissées derrière elle. Des souvenirs qu’elle garde intacts, solidement ancrés dans sa mémoire, soigneusement entretenus par le manque du pays et la longueur de ces années qui ont passé. Bien sur, il n’est pas question de comparer les deux pays dans ce livre, néanmoins la ville de son enfance apparaît comme le paradis perdu, loin de la France, cet Éden définitivement disparu, qu’elle a laissé derrière elle en partant.

Autobiographie certes, mais aussi quelques pages, quelques passages, à vocation biographique sur ses aïeules, là les destins s’entremêlent, certains sommaires, d’autres plus longs, comme celui de Ba, la grand-mère, pilier de son enfance. Ces histoires constituent l’ADN de Line Papin à la recherche d’une vérité, de sa vérité, peut-être celle d’une réconciliation franco-vietnamienne à une autre guerre d’Indochine, sa propre guerre à elle, sans le Laos et le Cambodge. Il est stupéfiant de lire qu’à certains moments, on croirait presque qu’alors elle n’est pas encore née, l’auteure est présente, aux côtés de sa grand-mère, de sa mère, de ses tantes, qu’elle vit les scènes qu’elle nous décrit en tissant ce lien intergénérationnel qui les unit toutes, ces filles de la famille. Celles-la même qui ont porté la famille à bout de bras, ces filles qui constituent la colonne vertébrale de cet arbre généalogique.

Elles aussi partaient le matin, à pied ou à vélo, pour l’école ou pour l’usine. Elles se serraient les coudes, avec les autres. C’était ainsi, Hanoï dans les années 80. La ville se remettait des désastres de la guerre; son peuple criait à la victoire, et à de la douleur. Les rues étaient noires de misère, de bruit et de monde. Ils s’aimaient, là-dedans, parce qu’ils étaient pauvres mais ils avaient gagné. Les rares effluves de nourriture se mêlaient au charbon, aux étincelles des constructions.

Line Papin a choisi d’explorer sa filiation maternelle, d’examiner les choix de ses ascendantes – la rupture avec un mari violent pour élever seule sa fille, l’emménagement à Hanoï, le mariage avec un Français, l’exil en France – pour comprendre la jeune femme qu’elle est devenue, férue de littérature, avec ce besoin de s’épancher à travers ses écrits, de créer. J’ai aimé la façon dont l’auteure s’est appropriée l’histoire vietnamienne, l’histoire familiale pour tisser un lien vers la sienne propre, pour assumer cet héritage, qu’elle protège précieusement au chaud près d’elle et en elle, à l’image ce coffret qui contient les os des défunts. C’est une belle déclaration d’amour envers ce pays qu’elle a du quitté brusquement et qui constitue une grande part de la jeune femme qu’elle est devenue.

C’est le récit d’une identité, durement et chèrement acquise, à travers un choc culturel incommensurable, Hanoï-Tours, qui a eu sur elle les mêmes effets qu’une bombe. Celle de Line Papin qui a implosé sous le choc d’une perte soudaine et brutale jusqu’à se laisser mourir de faim. Plus qu’une simple autobiographie, ce livre est à mon sens une tentative de réparer cette blessure qu’a entraîné la séparation d’avec un pays aimé, d’avec une grand-mère à laquelle elle n’a jamais pu dire adieu, et par conséquent une réconciliation avec elle-même, si ce n’est avec sa famille. Voilà un livre qui s’adresse autant à elle-même qu’à son lecteur, une sorte de traité de paix aux guerres qu’elle a du menées, son déracinement, sa dépression, la difficulté de s’intégrer en France, un traité de paix avec elle-même. Qui finit avec simplicité, par une déclaration d’amour à la France. En filigrane, ce livre traite de la difficulté d’être biculturel, d’autant plus lorsque les cultures sont diamétralement opposées. Et Line Papin traite subtilement et en finesse de cette façon de cohabiter avec ces deux cultures qui cohabitent en elle, de sa victoire pour avoir réussi à dépasser ce conflit qui s’est insidieusement insinué entre elle, qui l’a dépassé mais dont elle a réussi à prendre le dessus avec le temps, à dompter sa biculturalité.

Je n’ai pas voté pour ce bouquin, d’une part parce que j’ai eu un coup de cœur pour le troisième ouvrage en compétition, et d’autre part je dois avouer que je suis restée un peu sur ma faim, il me semble que certains aspects ont été passé sous silence. J’ai en tête notamment ses relations avec sa famille proche, on ressent que les relations avec la mère ont été compliquées, sinon inexistantes. On aurait aimé essayer de comprendre. En revanche il me donne envie de découvrir, cette fois-ci, une véritable fiction de l’auteure, peut-être dans un futur proche.

On ne naît ni par hasard ni nulle part. On naît neuf, entouré d’anciens os. Dans le cœur et dans le ventre, il y a les os de la guerre, de la grand-mère, des os de vétérane, il y a les os laissés par les bombes, les os d’une vitesse, de trois filles, les os des non qu’elle leur a dits, il y a les os de Hanoï, les os du premier fils, les os de ses pensées. Il y a ces os qu’on n’avait pas désirés et qui vont, quoi qu’il en soit, se former. Il y a ces os qu’on ne connait pas, qu’on porte sans savoir, qui vont tout déchirer. Il y a une vie. Il y a le 30 décembre 1995, à la fin de l’année, dans un hôpital crasseux de cette ville à peine reconstruite qu’est Hanoï, une petite fille qui naît. Elle est là sans qu’on ait rien contrôlé, elle arrive, ravie, petit obus dans ce monde de fille. Elle n’a pas pris l’avion pour naître dans une clinique française parce que c’était écrit ainsi: elle devait naître, par surprise, dans la misère et la beauté de son pays.

Pour aller plus loin

« Je dois y retourner, c’est insupportable de le savoir ici, lui  qui marche et vit non loin. Non, il ne s’agit pas encore de  l’éveil, du vrai, c’est mon attention seule qu’il éveille pour  l’instant, et c’est en dessous, plus loin, que nous allons éclore  et tomber et rouler. Je suis à l’orée de l’éveil. »

La scène est à Hanoi, au Vietnam, dans les ruelles surchauffées.  Cela se passe aujourd’hui, mais ce pourrait être il y a  longtemps.  C’est une histoire d’amour, dont les personnages sont deux  garçons et deux filles, dont les voix s’entrechoquent. C’est  une histoire d’amour, douloureuse et sensuelle, où les  héroïnes ne font que traverser le tumulte de la ville, et se  cachent dans l’ombre protectrice des chambres.
C’est un premier roman d’exception. Et l’acte de naissance  d’un écrivain.

« J’ai eu envie d’écrire Toni parce qu’aussi vite qu’un météore, il est venu, puis reparti de notre vie. Il me fallait coucher par écrit ces quelques souvenirs qui me restaient de lui afin de les graver, qu’ils ne s’envolent pas comme lui s’est envolé, à jamais. » De Hambourg à Berlin, Toni nous plonge dans l’insouciance de la jeunesse et des nuits magnétiques rythmées par les fêtes clandestines.

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