Cette nuit, je l’ai vue

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Cette nuit, je l’ai vue

Slovénie, janvier 1944. Veronika est mariée à Leo Zarnik, important industriel, reconnu pour sa réussite dont il tire profit pour donner la meilleure des vies à sa femme. Veronika est belle, intelligente, sympathique, sociable et s’évertue à aider son prochain tant qu’elle le peut. Si elle se complaît dans cette vie bourgeoise, elle ressent par moment le besoin de s’évader seule pour profiter de la liberté que lui offre son existence privilégiée. Mais la vie en Slovénie en cette fin de guerre n’est pas simple, les nazis contrôlent encore une partie du territoire, et les tensions sont nombreuses dans le pays entre allemands, communistes et nationalistes. Mais, une nuit de janvier 1944, alors que le couple réside désormais au manoir Podgorsko, en Haute-Carniole, non loin de Ljubljana, Veronika disparaît, sans jamais plus donner de nouvelles. Tour à tour, son amant, sa mère, sa servante et d’autres encore reviennent sur les événements de cette soirée-là et sur leur relation avec la jeune femme.

Drago Jančar

Editions Phébus

214 p.

To noč sem jo videl, 2010

Ma Note

Note : 5 sur 5.

J’avais initialement prévu de vous parler d’un tout autre roman, mais j’ai eu un tel coup de cœur pour ce roman que j’ai eu envie de le présenter sur le blog sans plus attendre. Drago Jančar est un écrivain slovène dont je possède deux titres, soigneusement rangés sur les rayons de ma bibliothèque depuis quatre ou cinq mois, mais c’est un article de Passage à l’Est au sujet de la dernière traduction en français de son roman La fuite extraordinaire de Johannes Ott qui m’a donné envie de découvrir l’auteur slovène. J’ai d’abord commencé par lire son recueil de nouvelles L’élève de Joyce puis j’ai enchaîné par Cette nuit, je l’ai vue. Et là, révélation. Il y a bien eu plusieurs lectures que j’ai appréciées ces derniers mois, mais incontestablement celle-ci se place nettement parmi mes meilleures découvertes de ces dernières années. Rien que ça. Le recueil de nouvelles, j’y reviendrai ultérieurement dans une autre chronique, m’a laissé des impressions un peu moins fortes.

Drago Jančar est un auteur slovène, très fécond, mais dont une partie seulement de l’œuvre est traduite en français, malgré les divers prix qu’il a reçu, celui du meilleur livre étranger en 2014 pour Cette nuit, je l’ai vue et le prix européen de littérature en 2011. La Slovénie, ce charmant petit pays tout neuf, a un passé chaotique, annexée par l’Allemagne, l’Italie et la Hongrie pendant la seconde guerre mondiale, elle a ensuite été englobée par la Yougoslavie, et constitue d’ailleurs le premier pays à quitter la république fédérative. J’ai eu l’occasion de séjourner il y a quelque temps à Ljubljana, sa sublime capitale au Pont des Dragons. Une paisible ville à taille humaine où  il fait bon déambuler le long de la Ljubljanica. Je crois qu’avec Prague, Zagreb et Venise, elle fait partie de ces villes qui m’ont laissé un souvenir particulier.

Draco Jančar notre auteur naît à une époque particulière, en 1948 lors des toutes jeunes années de la République de Yougoslavie, la Slovénie était encore loin d’avoir une d’existence autonome même si son nationalisme était déjà profondément marqué. Fort de cette revendication identitaire, notre auteur était un fervent défenseur de cette unité, farouche opposant à la fois du régime soviétique et de Tito, ce que l’on ne peut comprendre lorsqu’on rend compte du nombre de nationalités, d’ethnies que renfermait cette fédération yougoslave. C’est sans surprise que l’on retrouvera l’engagement et l’esprit militant de Drago Jančar dans le roman aussi bien que dans L’élève de Joyce, d’ailleurs.

Je n’aurais que de belles choses à dire sur cet étonnant et admirable livre, dont le titre ainsi que la couverture – de ma version du roman, en tout cas – sont totalement à l’image du texte: poétique, mystérieux, noble. Une fois n’est pas coutume, tout est en adéquation, je crois qu’on n’aurait pu trouver meilleure couverture. Cinq chapitres composent ce roman, cinq regards différents sur celle qui est le point de mire de ces cinq récits, totalement indépendants les uns des autres, Veronika. Cinq bribes de vie, cinq monologues intérieurs, à travers lesquelles le lecteur tente de cerner Veronika, la maîtresse, la fille, la châtelaine, l’amie. Si seulement les choses étaient aussi simples. Le procédé qu’emploie Drago Jančar est efficace: ces cinq éclairages se complètent les uns les autres, se combinent de façon à donner, à la fin, l’image d’une personnalité complexe et disparate. Où de l’impossibilité de définir objectivement une personne. Cinq personnalités qui se remémorent leur relation à la jeune femme, cinq anamnèses, difficiles et douloureuses, pour remonter le fil du passé et tenter de comprendre sa disparition. Veronika s’est volatilisée, mais qui est donc celle qui attire tous les regards. Qu’a t’elle donc de si spécial pour éveiller et monopoliser l’attention des hommes, la sympathie et la bienveillance des femmes. Si Veronika, en première ligne du roman, apparaît comme une grande dame inaccessible, son mari Leo, plus en retrait, l’est autant. Il agit dans l’ombre de la jeune femme, mais il est comme le personnage de Veronika, remarquable. Mais je reviens sur notre châtelaine, puisque c’est vraiment elle qui est au cœur de ces récits, c’est une femme hors du temps, au-dessus des menaces géopolitiques qui planent dangereusement, elle profite de cette liberté que sa place lui octroie, elle évolue au milieu d’hommes et il n’y a pas vraiment pas grand-chose qui l’effraie. Une personne libre et indomptable, c’est à la fois ce qui fait sa force et sa faiblesse, le libre-arbitre de la classe féminine a été long à entrer dans les mœurs. Une femme, qui s’octroie la liberté d’aimer, de fréquenter qui elle veut, d’exercer les activités qui lui plaisent, vous pensez bien qu’elle ne laisse personne indifférent. Cette affirmation insensée de ce sentiment de liberté lui confère une sorte de pouvoir, qu’elle semble être la seule à détenir. Mais c’est un pouvoir trop puissant, semble-t-il, pour qu’elle ne s’y brûle pas les ailes, surtout en temps de guerre.

Et c’est de ces ombres, que chacun porte en soi, de cette brume nébuleuse qui étouffe la réalité, dont il est question, de cette exploration de tout ce pan de l’existence qui reste inaccessible à l’un mais perceptible pour l’autre. Je pense à cette intimité, cette passion, que Stevo l’amant, cavalier émérite, partage avec Veronika, d’abord son élève, ensuite sa maîtresse, et qui restera insaisissable pour tout son entourage. Je pense aussi à cette chanson qui marque l’histoire de Veronika, celle de la rencontre de ses parents, secret qu’elle partage avec sa mère.

Et la magie de Drago Jančar opère. Chapitre après chapitre, les pièces du puzzle se mettent en place, l’opacité du mystère se dissipe doucement pour laisser progressivement place à cette clarté, la révélation ultime, brute et terrible. À  chaque chapitre, à chaque voix, les événements se précisent jusqu’au levé de voile final, détonnant, sidérant. Ce n’est pas une totale surprise, il est vrai puisque l’auteur slovène, par le biais de ses personnages, réussit à nous conduire habilement sur la voie de la vérité. Mais les mots agissent comme une véritable caisse de résonance et l’ignominie des événements nous frappe une ultime fois avant le k.o. final. Ce n’est pas seulement Veronika, mais Leo et tous ces personnages secondaires qui gravitent autour d’elle contribuent largement à la réussite de ce roman: L’amant, un peu rustre, tout militaire qu’il soit, la mère perd la raison, le personnel du manoir qui ne cessent de s’affairer autour du couple. Tous s’associent les uns les autres pour faire de ce roman une œuvre unique.

Avec, en trame de fond, une période de transition, au croisement d’une fin de guerre et du début d’un autre asservissement. Une ombre de pays, de ce qui sera cinquante ans plus tard la Slovénie, tiraillé entre plusieurs volontés impérialistes qui s’attachent à ne considérer que leurs propres intérêts. Des habitants eux-mêmes pris en étaux entre la volonté de limiter la casse et de conserver tout ce qui fait leur identité, leur religion, leur langue. Les nazis, les communistes soviétiques ou titistes, les nationalistes slovènes, tout un petit monde se combat, se déchire et s’arrache des pans de pays, pour le résultat que l’on connaîtra, une fédération yougoslave. Et chacun, avec sa propre vision tronquée des choses, la voie du juste peut-être biaisée et parfois difficile à reconnaître, et ne restent que les regrets, cette incertitude pesante d’avoir fait, peut-être, les mauvais choix. Tout n’est pas que noir ou blanc dans cette lutte contre l’oppresseur envahissant et à force de combattre cet autre, à quel point ne finit-on pas au même niveau que son ennemi? Quand bien même la cause pour laquelle on combat est juste, n’arrive-t-il pas un moment où sa raison d’être s’efface devant l’atrocité des actes commis, tout n’est pas justifiable. Et lorsque la limite est franchie, il est trop tard pour revenir en arrière, les images des gens s’effacent peu à peu, la mémoire perdure et pèse lourd autant que le fardeau de ses regrets. Le tourment lancinant de l’erreur qui alourdit la conscience, le désespoir infini de ne pas savoir, de ne jamais savoir. Il faut apprendre à vivre avec le poids de la culpabilité. On touche ici les tensions intimes de l’homme, qui vacille entre la voix de la raison et de la sagesse et la voix de sentiments plus obscures, moins honorables. Nous observons la violence d’un pays envahit, pillé, morcelé, qui se répercute sur ses habitants, violence enfouie quelque part en eux et qui peut resurgir à tout moment. Malgré eux. Draco Jančar prend garde de ne pas répondre à la question de la responsabilité des morts, laisse le soin au lecteur d’y réfléchir par lui-même, même si la question paraît, il est vrai, insoluble. Que devienne les « si j’avais su » face à cette menace perpétuellement larvée à chaque coin de route, qui rend l’homme peut être davantage perméable qu’en temps normal.

Je ne savais pas d’où tout ça venait, être un soldat ne signifie pas être un homme violent. La violence est une partie du métier des armes, mais l’honneur d’officier ne permet pas de frapper un plus faible

On ressent un fort sentiment patriotique, face à ce pays qui éclate, un patriotisme qui émane sans doute du propre sentiment de l’auteur. On saluera également la façon dont la question de la culpabilité est abordée in extenso, en relevant à quel point les personnages se déchargent de leur propre faute au profit d’une faute collective. Personne n’est fautif, tout le monde est coupable. Si chacun s’acharne tellement à s’exonérer de sa propre responsabilité, cela apparaît au contraire bien comme un aveu de culpabilité. Si le semblant de société au château, qui réunissait des personnages de tout horizon, explose et prend fin, peut-être faut-il y voir l’allégorie de l’existence du pays même.

De quoi serais-je coupable alors?

Récits de la culpabilité, récit d’une libération qui se transforme en cauchemar, il est de ce roman dont on est heureux d’avoir su trouver au hasard de ses flâneries littéraires sur internet. Rien que pour sa plongée en pleine histoire slovène, il vaut la peine d’être lu. Pardonnez par avance mon insistance, mais je n’aurais qu’une chose à dire: lisez-le, lisez-le, lisez-le! Je pense d’ailleurs relire les nouvelles à la lumière du roman qui m’a permis de me faire une idée plus significative de Drago Jančar et son engagement. Il y a des maisons d’éditions, des collections qui déçoivent rarement, et les Editions Phébus en font décidément partie. Et petite cerise sur le gâteau, j’adore les extraits de catalogue qui permettent de découvrir d’autres titres, et dans ce cas-cime permet de noter le nom d’un autre auteur de langue slovène, Boris Pahor.

Des officiers anglais se promènent dans le camp, il paraît qu’on devra passer devant une commission qui déterminera qui a collaboré avec les Allemands et qui a du sang sur les mains. Elle marche, elle marche… Quelle connerie, qui n’a pas de sang sur les mains après quatre ans de guerre?… la garde du roi Pierre. Pourquoi n’interrogent-ils pas ce caporal, ce Josip Broz, s’il s’appelle bien comme ça, ce communard qui a commencé toute l’affaire et qui a frappé dans le dos des nôtres en Serbie, dans le dos du général Draza? Hier encore ces chers Anglais considéraient Draza Mihajlovic comme le plus grand guerrier européen, Draza, « notre oncle », qui a fait l’école de guerre française, qui le premier s’est opposé aux Allemands et dont les Américains ont publié les photos en première page des journaux. Pourquoi ne demandent-ils pas à ce ridicule Tito qui s’est affublé du titre  du maréchal – en réalité c’est un caporal autrichien – s’il a du sang sur les mains? Il y a quelques jours, il a parlé devant une foule nombreuse à Ljubljana. Nos estafettes qui vivent en Yougoslavie nous informent que les gens ont été contraints de se rassembler car là-bas ils sont tous contre les communistes et ils organiseront bientôt une révolte. Alors notre heure viendra, disent les nôtres. C’est pourquoi nous devons être prêts à tout moment, si la trompette sonne, il faut aller sous les drapeaux.

Ils l’ont lu aussi

Deux belles chroniques:

Pour aller plus loin

Après la conquête de la Yougoslavie par les armées allemandes en 1941, la ville slovène de Maribor, historiquement germanophone, est annexée par le Troisième Reich. Dans la cité rebaptisée Marburg an der Drau, les voisins et les amis d’hier se déchirent et un mouvement de résistance s’organise dans les montagnes environnantes.

Au cœur de ce roman, trois personnages : Valentin, le maquisard, Sonja, sa petite amie, et le SS Ludwig, qu’on appelait naguère Ludek. La guerre bouleverse leur perception du monde et d’eux-mêmes, elle brise inéluctablement leurs vies.

Un matin, Ciril joue la Marche Turque de Mozart dans le métro de Vienne et croise l’étonnant Štefan Dobernik – Slovène comme lui. En quelques secondes, la vie du jeune violoniste bascule. Le lendemain, il rentre à Ljubljana dans la voiture de Štefan et devient son plus proche conseiller au sein de l’énigmatique D & P Investments. Là, il retrouve ses rêves et ses amours d’étudiants, passés au moulin du temps. Son épopée dérisoire ne dure que six mois, mais ceux-ci veulent tout dire…

8 commentaires sur “Cette nuit, je l’ai vue

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  1. Comme je suis contente d’être la « cause » de cette lecture-coup de coeur! Il fait partie des livres que j’ai également envie de découvrir, mais c’est d’abord vers son roman Katarina, le paon et le jésuite que je vais me diriger pour une lecture commune.
    J’apprécie également les livres qui se terminent avec des extraits de catalogues, c’est toujours une invitation à continuer lectures et découvertes.

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  2. Merci! Je t’avoue que j’étais plutôt enthousiasmée par lire L’élève de Joyce au départ, qui m’a finalement laissée plutôt dubitative. Je ne m’attendais vraiment pas à 1 coup de coeur!

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  3. Ton commentaire me fait vraiment plaisir. Je l’ai noté depuis longtemps et il me faut absolument le lire ! A te lire, je me rends compte de la richesse de ce petite livre, c’est très tentant. En fait, comme le signalait Passage à l’Est, nous avons une lecture commune de Katarina, le paon et le jésuite début juillet (je n’ai pas encore commencé :-)). Ce sera ma première « expérience Jancar » ; à voir car, comme tu le signales, ce n’est pas le titre vers lequel je me serais également orienté spontanément.

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  4. Cette lecture n’est pas récente pour moi et pourtant j’en garde un souvenir fort. Je m’étais promise de relire l’auteur, projet toujours en attente ( à noter pour le prochain mois à l’Est ). Merci pour le lien, ravie de découvrir ton blog à mon tour.

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