L’empreinte de l’ange

Littérature française Saffie L’empreinte de l’ange Roman Nancy Huston Paris Guerre d’Algérie 1958 Littérature Blog littéraire

Paris, 1958. Saffie, jeune allemande de vingt ans, est embauchée par un musicien, flûtiste professionnel, Raphaël Lepage, en tant que bonne à tout faire, chargée de s’occuper de son ménage et de sa cuisine. Très vite, il tombe amoureux d’elle, Saffie, qui semble indifférente à tout ce qui l’entoure, Raphaël y compris, et finit par se laisser épouser. Elle tombe enceinte d’un fils, Emil, dont elle s’occupe tout aussi machinalement. Mais sa rencontre, bouleversante, avec celui qui répare les flûtes de son mari, András, luthier, juif hongrois qui a trouvé refuge en France à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, va modifier radicalement sa vie.

Nancy Huston

Editions Actes Sud

328 p.

1998

Ma Note

Note : 5 sur 5.

J’enchaîne décidément les coups de cœur. Si Drago Jančar et Nancy Huston n’ont au fond, il est vrai, pas grand-chose en commun, il n’en reste pas moins que, tout les deux ont placé les guerres, plus précisément cette seconde guerre mondiale, au centre de leur roman. Alors que, sur le plan général, leur extraordinaire roman respectif traitent au fond tous les deux des conséquences de 39-45, sur le plan particulier, il est question du destin d’une femme hors-du-commun. Ici, notre auteure franco-canadienne a choisi de lier l’existence de ses trois protagonistes dans ce Paris encore bouillonnant des années 1950 et 1960, où un autre conflit tout aussi sanglant fait rage.

Une histoire de non-amour entre un flûtiste issu de la bourgeoisie bourguignonne et une allemande aussi jeune qu’elle est mystérieuse, Saffie. Elle, la vingtaine d’année atteinte à grand-peine, poupée de chiffon, qui subit sa vie, imperturbable, indifférente, inébranlable comme si toute capacité à vivre, ressentir et penser l’avait désertée: elle n’aime rien, elle ne déteste pas, elle ne rit pas plus qu’elle ne pleure. Elle existe, rien de plus. Elle vit, mécaniquement, machinalement, l’âme et le corps branchés en mode pilotage automatique. Elle rencontre Raphaël: l’un devient profondément amoureux, l’autre reste fidèle à elle-même. Que pourrait-il bien arriver de mal? Lui encore empêtré dans son mode de vie un peu archaïque, où il ne peut se résoudre à gérer seul son domicile, où le rôle de la femme est d’obéir à son époux, en silence – évidemment. Après tout, comme Raphaël l’a bien précisé dans son annonce, n’était-il pas à la recherche d’une bonne à tout faire? Ce fils unique, choyé, surinvesti par sa mère, dont le père est mort à la guerre, pris en étaux entre l’amour étouffant maternel, et une appréhension de la vie autocentrée, quelque peu.dévoyée.

Les voilà face à face, l’homme et la femme qui ne se connaissent pas. Ils se tiennent de part et d’autre du seuil de la porte, et ils se dévisagent. Ou plutôt, lui la dévisage et elle… est là. Raphaël n’a jamais vu cela. Cette femme est là, et en même temps elle est absente ; ça saute aux yeux.

Saffie, cette jolie allemande, revient de loin, et dès le départ, on se doute que sa part d’ombres, qui lui vient de son passé, a fait d’elle cette personne totalement inadaptée au monde. Soyons clair, Raphaël Lepage ne revêt pas de grand intérêt par lui-même, enfant gâté, imbu de sa personne, égoïste et totalement immature, il n’a de remarquables que son talent de musicien. Si son audition est forcément quasi-parfaite, sa vision, elle, est totalement obscurcie, jusqu’à la fin. Je dirais même qu’il devient de plus en plus insupportable au fil des pages, amoureux qu’il est du visage, du corps de Saffie qu’il n’a fait qu’entre-percevoir mais dont il ignore tout de son caractère et ses goûts. Petit garçon qu’il est à confondre amour et désir. Si lui est aveugle, absolument hermétique à tout ce qui ne concerne pas sa petite personne de flûtiste, Saffie est muette. Au fil des pages, au doux son mélodieux de la flûte de Raphaël, qui n’apparaît être finalement dans son rôle que lorsqu’il joue de son instrument, le personnage de Saffie prend des formes, se colore, elle revient doucement à la vie, pas grâce à lui, mais à travers lui. Et d’observer Saffie évoluer, percer sa coquille, fendre sa carapace, rire, pleurer, exploser sous les coups d’émotions trop violentes, est ce qu’il y a de plus remarquable dans ce roman.

L’histoire d’une rencontre, qui a eu lieu, celle de deux immenses solitudes, deux solos, mais qui ne se transformera jamais en histoire d’amour, qui n’aurait jamais du avoir lieu entre un garçon qui sort à peine du giron de sa mère, un garçon qui ne va pas au-delà de la réalisation de ses besoins et désirs et d’une femme, meurtrie, qui vient d’un pays qui a fini exsangue d’un armistice à laquelle il s’est soumise, dont l’unité est déchirée par des états qui ont décidé sans lui. Autant Raphaël est un excellent musicien, autant sa relation avec Saffie est totalement cacophonique. Mais d’autres rencontres ont lieu, la rencontre, celle de l’harmonie, celle qui suffisait pour que notre jeune femme se réalise pleinement, retrouve le goût et le savoir de vivre, celle-ci a t-elle au lieu qu’à peine ont-ils été esquissés. Si Raphaël joue, interprète, András, lui, a le pouvoir de réparer les instruments, de redonner aux instruments leur son originel. Pas seulement qu’avec les instruments. La symbolique est forte. Le trio du mari, la femme, l’amant, n’a rien d’un vaudeville, et avec la sensibilité qui est la sienne, Nancy Huston nous emporte dans les méandres des haines de deux pays ennemis, sur le même schéma que celui des époux qui se sont mariés pour de mauvaises raisons, l’amour, l’égoïsme, le mensonge, la tromperie, la déception. Jusqu’au coup d’éclat final, retentissant, résonnant, tonitruant. Sans aucun doute, Nancy Huston est une virtuose.

Avec une vision de la France déplorable mais réaliste, dénonçant son impérialisme intransigeant, cruel et barbare. Une France qui est sortie d’une guerre abominable depuis plus d’une décennie, certes, mais qui ne semble pas avoir appris de ses erreurs et qui fonce tête la première, inconsciente, inconséquente dans une autre guerre, qui fera les dégâts que l’on connaît parmi la population algérienne et pas seulement. Dans cette mesure, Raphaël porte bien l’étendard de son pays, inconscients qu’ils sont tous: le mariage de l’Allemagne et la France est forcément déséquilibré, l’un est soumis, l’autre domine, aveuglément, déraisonnablement. Et les situations déséquilibrées tournent forcément court. L’un exige et obtient, l’autre donne. Mais il y a de ces choses et de ces sentiments qui ne se donnent pas, et le sentiment amoureux en est un. Si Saffie, on s’en doute, a bien tout perdu à la guerre, à l’image de sa patrie d’origine, qu’elle finit malgré tout par se retrouver. András, quant à lui, représente tout ce que le flûtiste n’est pas et si l’union légitimée de Raphaël ne vas pas d’elle-même, sa relation avec András, fervent communiste, qui a fui les meurtriers germaniques qui ont massacré sa famille au pays magyar n’est pas plus évidente, on s’en doute. Chacun de ces trois personnages vit avec ses stigmates, ses haines, ses rancunes, parfois incompréhensibles et insupportables aux yeux de l’autre: Saffie l’allemande, partagée entre Raphaël, prototype du bourgeois français insouciant et Andras, l’homme juif, communiste, tout comme ceux qui ont envahi son Allemagne.

Étonnement, l’auteure, la narratrice s’implique d’une façon exceptionnelle dans son texte, elle quitte le registre de la simple narratrice externe, elle délaisse son rôle de simple observatrice, pour s’investir et devient une sorte de voix off. Elle nous raconte une histoire, dont elle connait tous les ressorts par avance, elle juge ses propres personnages, elle prépare son lecteur. Avec en sus, un changement constant de focalisations internes, une polyphonie exceptionnelle, ce qui rend le récit très vivant, presque mouvant. C’est une écriture très théâtrale et très expressive, sans circonvolutions inutiles, qui nous emmène au cœur et au bout des choses et des gens, une justesse de ton parfois incisif, narquois, moqueur, on comprend instantanément ce que Nancy Huston souhaite faire apparaître. Elle sait parfaitement accentuer le trait quand il le faut, pour accentuer la moquerie ou indifférence, sans tomber dans l’écueil de la caricature. Le mystère de la jeune femme est habilement préservé. Ce roman par de nombreux des aspects de long-métrage, avec un changement constant de regard, de focalisation, entrecoupés de nombreux retours en arrière. À certains moments, j’ai d’ailleurs eu l’impression de lire un scénario. C’est ce qui contribue également, à mon sens, à sa réussite.

Eh! oh, dit Raphaël, qu’est-ce que j’entends? Elle a tant de chagrin que ça, ma mamoute? Écoute, maman de mon cœur, il ne faut pas oublier que je suis flûtiste!

Voilà un roman brillamment composé, celui de plusieurs voix qui ne s’accordent décidément pas. Le duo devient trio puis quatuor mais l’ensemble est impossible. Des rancunes, des rancœurs, difficilement surmontables, le pardon impossible à accorder, d’un côté comme de l’autre. Ce n’est certainement pas l’Ode à la Joie, que joue pour nous Nancy Huston, pour le bonheur on repassera, il n’en reste pas moins que sa musique se laisse écouter avec grand plaisir malgré tout. Si j’ai eu énormément de plaisir à la première lecture de ce roman, la seconde en a été tout aussi appréciable. L’alliance du charme de cette histoire, bouleversante, en arrière-plan de conflits soigneusement esquissés, et accompagnées des drames personnels de Saffie, Raphaël et András ainsi que de l’écriture saisissante et émouvante de Nancy Huston rend ce roman tout bonnement exceptionnel.

Humiliante, donc, la faim, et humiliant le froid.  À cela, il fallait ajouter les alertes à la bombe: ultime et cuisante humiliation, de devoir se précipiter à la cave en robe de chambre puis attendre des heures durant, en frôlant le corps et en respirant l’haleine des voisins à qui l’on ne disait même pas bonjour dans l’escalier. Les femmes molles et tremblantes avec leurs aiguilles et leur tricot ; les hommes qui, comme dans les tranchées, sculptaient nerveusement au couteau des morceaux de bois. Et Raphaël son ange – leur ange Raphaël chéri qui, à douze ans, à treize ans, jouait doucement de la flûte dans un coin de l’abri, pour apaiser les autres et les distraire de leur angoisse…

Tout cela – les queues, la faim, le froid, la pénible promiscuité des alertes, sans parler de la mort tragique de M. Lepage père -, tout cela était la faute des Allemands.

Du reste, que savait Raphaël de cette femme, cette… quel était son nom déjà? Un nom à dormir debout. Comment pouvait-il croire la connaître en si peu de temps? Et aller jusqu’à mettre sa vie entre ses mains? Qu’avait-elle fait, cette Saffie, pendant la guerre? Ce n’était qu’une enfant, je veux bien. Mais ses parents, qu’avaient-ils fait? Le savait-il, au moins, son Raphaël?

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Pour aller plus loin

Entre un jeune Californien du XXIe siècle et une fillette allemande des années 1940, rien de commun si ce n’est le sang. Pourtant, de l’arrière grand-mère au petit garçon, chaque génération subit les séismes politiques ou intimes déclenchés par la génération précédente.

Un écrivain raconte au présent un tragique fait divers ancien et relate au passé la brisure de sa vie présente. Un grand roman sur la création et son double : l’inspiration.

4 commentaires sur “L’empreinte de l’ange

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  1. Tu en parles à merveille, et rends magnifiquement hommage à ce roman très riche. Nancy Huston est l’un des rares auteurs dont je lis presque systématiquement les nouvelles parutions (du moins en ce qui concerne la fiction). J’admire notamment sa capacité à se renouveler, à varier les thèmes, les genres et les styles. Lignes de faille, Instruments des ténèbres, Le Club des Miracles Relatifs, Cantique des plaines, ont été des coups de cœur…

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  2. Merci bcp pour ton retour! Ce roman m’a particulièrement inspiré, je l’ai lu fin d’année 2019, je viens de le relire, avec autant d’envie, et je crois que je pourrais le relire dans 6 mois avec les mêmes sentiments (ce que je n’exclue pas de faire 😃). Je garde précisément ce roman près de moi. Je note soigneusement tes coups de coeur!

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  3. Je n’ai jamais rien lu de Nancy Huston mais ta chronique m’a donné envie de tenter ma chance avec ce roman. Cela même avant la mention d’András, dont j’ai tout de suite supposé qu’avec un nom comme ça il ne pouvait qu’être hongrois!

    Aimé par 1 personne

  4. Je ne peux que t’y encourager;) András, effectivement, je me suis efforcée de ne pas en faire trop, mais des 2 hommes, voilà le personnage le plus digne d’intérêt. Et, puis c’est un prénom qui sonne bien mieux en hongrois, je trouve avec ce s chuintant ! (Merci forvo.com!)

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