La goûteuse d’Hitler

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Rosa est une jeune allemande, secrétaire berlinoise, qui a épousé l’homme, dont elle est amoureuse, l’ingénieur Gregor Sauer. Mais bientôt, la seconde guerre mondiale éclate, Gregor, dans un élan patriotique, décide de partir au front, laissant derrière lui sa jeune épouse, esseulée, qui quitte la capitale en automne 1943, pour habiter chez ses beaux-parents, Herta et Joseph, à Gross-Partsch, en Prusse orientale. À Rastenburg pendant que les troupes allemandes se battent sur le front Russe, se terre Hitler, renfermé dans sa tanière au Loup, sa Wolfsschanze, sous la menace d’une attaque anglaise. Une dizaine de jeunes femmes est réquisitionnée pour goûter tous les plats destinés au chancelier afin de déjouer toute tentative d’empoisonnement. Rosa devient ainsi une des goûteuses d’Hitler et c’est pendant ces mois improbables auprès de neuf autres goûteuses, d’officiers SS, des employeurs de son beau-père et de ses beau-parents et surtout en frôlant la mort, qu’elle mûrira et mènera le fil de sa réflexion sur sa condition de goûteuse d’Hitler, d’Allemande, de femme au sein du régime nazi.

Rosella Postorino

Editions

Le livre de Poche

380 p.

Le assagiatrici, 2018

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Je débute mon challenge Tour du Monde de Lisa, par ce premier roman qui nous vient d’Italie. C’est un titre qui est issu de la sélection Prix des Lecteurs Livre de Poche de ce mois de juillet et que je vois défiler un peu partout sur les réseaux sociaux. Je pensais que dans le domaine de la seconde guerre mondiale, il devenait de plus en plus difficile de trouver de nouvelles voix, des épisodes de ces années-là qui n’avaient pas encore été évoqués, sans goût de déjà vu. De ce point de vue, Rosella Postorino a réussi son pari. Elle explique d’ailleurs au détour de ses remerciements que ce roman est dû au hasard d’une lecture sur un article qui dévoilait l’existence des goûteuses d’Hitler par le biais de cette dernière goûteuse, décédée depuis lors, Margot Woelk, qui a ressenti le besoin de se confier à la toute fin de sa vie. Il a fallu que j’ouvre ce roman pour apprendre qu’en effet, l’homme avait à son service un groupe de femme employées à goûter chacun de ses repas végétariens.

La jeune Rosa, la secrétaire berlinoise, la jeune veuve de Guerre, la goûteuse, enfin la rescapée de guerre, plusieurs figures s’entrecroisent et se mélangent, toutes portent le poids de la culpabilité, qu’elle se présente sous forme de la naïveté aveugle, de l’ignorance volontaire, de cet estomac rempli, de cette satiété déplacée et provocante alors même que la population meurt de faim. De cette jeune berlinoise, citadine un peu futile, jeune épouse insouciante, qui part vivre à la campagne, en compagnie de ses beaux-parents, qu’elle connaît à peine, sous les yeux méfiants de la belle-mère, taiseux du beau-père, dans la chambre d’enfant de son mari, à la rescapée des arrières-cuisines d’Hitler, l’auteure a su montrer la complexité des facettes du personnage, qui s’obscurcit à mesure que l’esprit du tyran allemand se trouble, que sa folie et sa haine exterminatrices croissent exponentiellement, que l’Allemagne s’achemine lentement vers sa perte. Comme un leitmotiv en voix de fond, un refrain lancinant qui revient régulièrement, elle avoue ne rien savoir de ces camps, qui exterminent les gens, de ces fronts russes, qui anéantissent les jeunes allemands, transis de froid, de faim, de saleté. Elle n’a jamais été tellement malheureuse, elle ne sera peut-être jamais totalement heureuse. Elle apprend la faim, le manque, la rusticité et la rudesse de la vie paysanne, la solitude. Puis la peur, l’aide, la sensation d’être trahie par les siens, la sensation d’insécurité constante, de pouvoir mourir à chaque instant. Et ces repas forcés, ce gavage mécanique accentuent cette faute puisque elle est liée de fait à celui qui se baffre, seul, en sécurité dans son abri, sur le dos de tous ceux qui survivent le ventre creux. Les goûteuses n’ont plus faim, certes, sucre, miel, douceurs, Zwieback, fromages savoureux, leur sont fournis chaque jour, des saveurs qu’elles avaient oubliées depuis le temps mais la terrible menace qui pèse sur leur estomac est encore plus dure à digérer. Mourir le ventre plein, est peut-être un moindre mal étant donné l’échelle d’horreur qui a pu être atteint pour massacrer des familles entières mais il n’est pas certain que cela rende la mort plus douce.

Margot Woelk

Comment ne pas devenir fou dans un pays où manger devient un travail et où le plaisir de manger se transforme en une torture journalière. À travers Rosa, Rosella Posterino exprime cette ambivalence qui emprisonnait les goûteuses, partagées entre ce rôle de bouc-émissaire et ce privilège d’être nourri, malgré tout, de redécouvrir la douceur et la rondeur du gras du beurre, de la sucrosité collante et régressive du miel, des fleurs, de la tiédeur rassurante des gâteaux qui refroidissent. Rosella Posterino a accentué le trait de cette jeune citadine, pleine de frivolité, de candeur, qui ne sait pas voir ce qui se trame autour d’elle. Et le talent de l’auteure italienne est celui de faire évoluer cette jeune allemande qui, en fin de guerre, a pris conscience de toute l’horreur de ce IIIe Reich, de ce système auquel elle a participé malgré elle, de la folie furieuse de ce petit führer, qui se tient soigneusement éloigné de tous les fronts tout en contraignant quelques femmes à goûter ses repas. Cette prise de conscience ponctue ce texte d’une gravité, que l’on ne ressentait pas forcément au début, celle de la culpabilité naissante, que devront ensuite porter les Allemands face au monde entier les jugeant et en condamnant. D’Hitler tout ce qui a pu être dit l’a été auparavant, Rosella Postorino ne s’y attarde donc pas plus que cela. Je trouve qu’elle remet parfaitement le personnage à sa place, tout médiocre qu’il soit, de petit dictateur, qui exècre le goût de la chaire animale alors qu’il n’hésite pas à faire couler le sang de ses concitoyens, juifs, homosexuels, handicapés, tziganes, de torturer les enfants, de vivre avec la cendre de ces corps humains qui brûlent par dizaines, par centaines, par milliers.

La Wolfsschanze d’Hitler, sa tanière du loup

L’auteure italienne ne tombe pas dans la facilité de façonner des personnages manichéens, les nazis convaincus et fidèles au chancelier, les traîtres à la cause d’un autre. Là où la plupart des personnages mènent leur propre réflexion sur la personnalité de celui qui les gouverne, certaines « Les Enragées » n’ont trouvé que l’adulation aveugle et sourde comme moyen de protection ultime. Rosella Postorino fait ressortir cette difficulté à aller à contre-courant, qui découle de cet instinct de survie, contre le courant destructeur d’une volonté fasciste qui exhorte les individus à ne pas se rebeller. Du moins, ouvertement. La survie fait appel à l’instinct, et tout Allemands et nazis qu’ils soient, le moindre écart se paie cher. Quelques instants de paix, durement gagnés, qui donnent un peu de lumière au texte, à la vie de Rosa qui s’assombrit de page en page à mesure que sa conscience du monde qui l’entoure s’affûte. La désillusion est amère, si les repas sont d’abord appréciables, savoureux, ils finissent par peser plus lourd qu’ils ne rassasient. Ils deviennent ce moment où le monde finit par perdre son sens, celui où la vie de Rosa bascule totalement. Le jour où elle finit par comprendre vraiment ce qu’est le nazisme, alors même que sa propre armée devient aussi menaçante envers son peuple que n’importe quel autre ennemi.

Travailler pour Hitler, sacrifier sa vie pour lui: n’était-ce pas le lot de tous les Allemands? Mais que j’avale des aliments empoisonnés et que je meure de cette façon, sans un coup de feu, sans une détonation, Joseph ne l’acceptait pas. Une mort en sourdine, en coulisses. Une mort de rat, pas de héros. Les femmes ne meurent pas en héros.

Dans cette paranoïa ambiante, où tout le monde craint pour sa vie, le petit chef en premier, sous des interjections stridentes et hypocrites, des saluts fascistes massifs et grotesques, derrière les façades impassibles des SS, les masques tombent, Hitler est moqué. Chacun porte un masque, celui de l’autorité, de l’obéissance, de l’indifférence, de la dureté, de la loyauté, mais lorsque ceux-ci tombent, que l’auteure, se décide à écarter ce voile de dissimulation et de mensonge, Hitler ne devient qu’un pantonyme, qui ne mène les siens que par cette peur odorante, contaminante. Au-delà de tout cela, une réflexion intéressante est menée sur le fait d’être nazi à travers la perception de chaque personnage: suffit-il d’être allemande et de facto de participer de façon ou d’une autre à la survie du IIIe Reich. Le bon allemand, le bon nazi, est celui qui se bat pour son pays, en soutenant son idéologie, et dont la femme donne naissance à toute une ribambelle d’enfants. Loin des Enragées, des SS, Rosa finira par s’éloigner de ce qu’elle était et par accepter l’intolérable, l’absence et la perte des siens, de ceux auxquels elle s’est attachée.

Mais on voyait bien qu’Hitler mentait, qu’il avait perdu le contrôle, qu’il courait à sa perte et entraînait tout le monde avec lui plutôt que de l’admettre. Beaucoup l’ont détesté à partir de là. Mon père l’avait détesté dès le début. Nous n’avons jamais été nazis. Pas de nazi dans ma famille, sauf moi.

Si on en croit l’histoire, les goûteuses ont été abattues par les forces russes, la seule rescapée de ce massacre était Margot Woelk, ici son témoignage, dont s’est en partie inspirée l’auteure, qui a cependant largement romancé les événements. Peut-être un peu trop. Elle a su parfaitement dessiné cette ambivalence, de ceux qui ploient sous une idéologie qu’ils ne comprennent pas, à laquelle ils n’adhèrent pas forcément, qui les répugne même peut-être, mais qui se préfèrent obéir à leur instinct de survie. D’ailleurs, Rosa s’avoue, à elle-même, ne pas adhérer à l’idéologie nationale-socialiste, parce que son père, décédé, était absolument contre mais n’en comprend pas forcément tous les enjeux. Qui le peut d’ailleurs? Une histoire un peu trop polie, à coups de crayons, ou on ressent que l’auteure a voulu arrondir les angles, un peu trop effilés et coupants, et laissé de côté les horreurs du petit chef et de ses sbires.

L’auteure a su mettre à jour cet épisode de guerre, elle a le mérite de rappeler l’existence de ces quatorze femmes sacrifiées par les nazis et les Russes, en même temps que le rôle des femmes n’était réduit qu’à celui de procréatrice au service d’une idéologie absurde, et j’use de l’euphémisme. Rosa devient peu à peu cette figure rebelle à cet ordre imposé, entre obéissance absolue et traîtrise, grâce à la compréhension progressive de la folie qui l’entoure, des hommes et des femmes qu’elle côtoie, qui disparaissent, elle exerce, grâce à la plume de Rosella Postorino, une forme de rébellion, certes dissimulée, mais bien présente. Elle a pu trouver une forme de résistance, finalement, pour ne pas devenir une Enragée, pour gérer cette culpabilité, et se détacher à sa manière des exactions du Loup qui dort dans sa tanière.

Malgré tout, on appréciera cette tentative pour Rosella Postorino de réhabiliter la vie et la mémoire de ces femmes qui se sont littéralement faites dévorer par un chancelier et un despotisme qui engloutissent tout sur leur passage, les vies, les âmes, les hommes aussi bien que les femmes. Jusqu’à leur nom et leur visage absorbés par l’oubli. Revenir sur ces événements, même à travers une fiction, est une façon de raviver les mémoires, mettre en lumière ce double sacrifice inutile, de vies qui n’ont vraiment jamais eu leur mot à dire, pendant cette guerre. Derrière celles et ceux qui obéissent, il y a ceux qui posent des bombes pour mettre fin à la tyrannie, ces mêmes personnes qui échouent et sont envoyées à la mort, mais Rosa elle semble avoir trouvé une troisième voix, une voix qui lui permet au moins de se sauver elle-même. C’est un bel hommage, que Rosella Postorino rend là à ces treize goûteuses sans nom et à Margot Woelk, la quatorzième d’entre elle.


Cela dit, j’ai lu quelques critiques assassines, c’est le moins que l’on puisse dire qui reprochent notamment sa platitude au roman. J’accorderais sur ce point-là que le style n’a rien d’extraordinaire. En revanche, lorsque ils évoquent un point Godwin avec tout le bon esprit que ce jeu de mot contient, personnellement ça ne me fait pas tellement rire, parce que l’auteure a le malheur d’y évoquer l’urine à l’odeur d’asperge de Rosa, je trouve la critique consternante. D’autres, je pense à Olivia de Lamberterie, dont j’apprécie les chroniques, lui reproche d’avoir travesti la réalité. Je veux bien douter de la véracité du végétarisme d’Hitler (Quoique je ne suis pas arrivée à m’en faire une idée exacte, certains l’affirment, d’autres le nient, encore d’autres parlent de flexitarisme, bref, tous ne sommes pas sortis de l’auberge), mais reprocher à l’auteure de ne pas s’être suffisamment reposer sur des sources historiques fiables, alors que l’on sait que Margot Woelk s’est seulement confiée à la toute fin de sa vie, que les autres goûteuses ont été massacrées en 1945, il me semble que la critique n’est pas justifiée, d’autant qu’à aucun moment Rosella Postorino n’a revendiqué une intention biographique. D’ailleurs elle prend soin de s’en détacher car son roman compte dix goûteuses alors qu’en réalité elles étaient davantage, quatorze me semble-t-il. Voilà ses mots « Je ne pourrais jamais lui parler, ni raconter ce qu’elle avait vécu. Mais je pouvais tenter de découvrir pourquoi elle m’avait autant frappée. C’est ainsi que j’ai écrit ce roman ».

Le repas terminé, deux SS se sont approchés et la femme à ma gauche s’est levée.

« On ne bouge pas! Rassieds toi! »

Elle s’est laissée retomber comme s’ils lui avaient donné une bourrade. Une de ses tresses roulées en macaron s’est échappée de son épingle dans un léger balancement.

« Vous n’avez pas le droit de vous lever. Vous resterez ici, à table, jusqu’à nouvel ordre. En silence. Si les plats sont empoisonnés, l’effet sera rapide. » Le SS nous a dévisagées une à une, guettant nos réactions. Personne n’a bronché. Puis il s’est adressé de nouveau à celle qui s’était levée: elle portait le Dirndl traditionnel et avait peut-être voulu manifester sa déférence.

« C’est l’affaire d’une heure, rassure-toi. Dans une heure, vous serez libres.

-Ou mortes », a souligné un de leurs hommes.

J’ai senti ma poitrine se serrer. La jeune fille couperosée a enfoui son visage dans ses mains, étouffant ses sanglots. « Arrête » a dit entre ses dents la brune à côté d’elle, mais à présent les autres pleuraient toutes comme des crocodiles rassasiés. Un effet de la digestion? Allez savoir.

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