Mauvaises herbes

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La jeune narratrice naît grandit dans un Beyrouth plongée dans la guerre civile jusqu’au jour ou sa mère décide de trouver refuge en France. Le père ne suit pas la famille et décide de rester au Liban. La jeune fille devenue femme, qui a mal vécu cette séparation, revient sur sa relation forte d’affection et de non-dits avec ce père évanescent, qui n’est jamais parvenu de se défaire de son mutisme et de son aliénation à son pays.

Dima Abdallah

Sabine Wespieser Editeur

236 p

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Petite pause dans mon tour du monde littéraire, enfin presque. Car Dima Abdallah nous emmène dans ce Liban meurtri de cette guerre civile des années 1980, et nous l’accompagnons ensuite en France, dans sa capitale, là où elle se résout à prendre racines, après quelques allers-retours à Beyrouth. Mauvaises herbes n’est pas un roman qu’il faut lire comme tel, il réclame patience, délicatesse et circonspection, le temps qu’il faut après tout pour voir ses plants s’épanouir. Il faut les lire comme des lettres, que l’auteure s’adresse à elle-même, qu’elle adresse à son père, que lui-même, sur la base de son imaginaire, lui adresse. Sur cette famille hybride de quatre membres, aux enfants, qui ont lentement mûri sous le soleil libanais, entre église maronite et islam, s’identifiant à la fois à tout le monde et personne, seules les voix du père et de la fille ont droit au chapitre, c’est assez déconcertant. Les silhouettes maternelles et fraternelles, muettes et fuyantes, hantent le texte, ici et là, sans que jamais la narratrice leur laisse la moindre place pour s’exprimer. Ce n’est pas un échange, pas plus qu’un dialogue, c’est l’émotion, le regret d’une âpreté incommodante et fugace, la nostalgie douceâtre d’une rencontre manquée entre une fille désormais adulte et son père, resté à Beyrouth, alors même que le reste de la famille trouvait refuge en France sous l’impulsion maternelle.

La clef de ce roman réside donc dans cette relation filiale ou personne d’autre qu’eux n’a sa place: la relation avec la mère est surement apaisée comme je me l’imagine, à défaut d’avoir la moindre réponse à cette interrogation, mon imagination a paré à cette absence. Quant au lien avec le frère, il reste encore plus énigmatique. Empruntant les mots qu’ils n’ont jamais eus l’un pour l’autre, l’adulte qu’elle est devenue revisite son histoire avec un père qui a le mot rare et peu généreux et qui choisit de s’effacer de la vie de ce noyau familial. Comment comprendre ce père absent, ce père muet, autrement qu’en retraçant avec un brin de mélancolie leur histoire à tous les deux, son enfance dans ce pays en guerre, dans lequel il est fait prisonnier: reconstituer son départ en France, reconstruire leur relation, de silences, de mensonges, de bienveillance, de gestes d’amour, anodins, mais bien présents. Elle se rattache à ces herbes, la marjolaine qui constitue le mince fil qui la relie encore à cette figure paternelle absente. J’ai apprécié la sensibilité de l’auteure, cette délicatesse dont elle fait preuve face au père, cette façon qu’elle a de ne pas s’acharner à essayer de briser ce silence, empruntant plutôt le langage herboriste et celui de la littérature pour tenter de nouer un dialogue, quand bien même fictif, avec lui.

J’ai mis mes plantes sur le balcon le premier jour, dès que je suis arrivée. Sur le balcon de trois mètres carrés, chacune est exactement là ou il faut qu’elle soit. Le basilic est à l’abri du vent et du soleil. Les deux jasmins sont près de la grille du balcon pour qu’ils puissent y grimper. Le thym, le romarin, l’eucalyptus, l’origan et la marjolaine à l’extrémité de la terrasse, là ou le soleil tape en fin d’après-midi.

Dima Abdallah revit cette guerre, au centre de tout, de leur vie, de leur départ, de l’éclatement familial, cette guerre qui n’est pas la sienne mais celle de son père, de ses parents, les dissensions ethniques, religieuses qui déchirent le pays et qui déchire sa propre famille, les musulmans d’un côté, les maronites de l’autre. Elle revit, explore, comprend et s’agace, elle recrée la voix de ce père tant aimé, elle recherche les mots d’amour, même les gestes, qu’il est incapable de lui prodiguer, consumé qu’il l’est par ce conflit fratricide au sein de la ville tant aimée, mais détruite, dont les ruines et les cendres rappellent celles de ce père anéanti, dévasté, qui utilise ses dernières forces à poser ses ultimes mots sur un papier.

Je suppose que je suis un mauvais exemple pour les autres. Je ne leur ressemble en rien. Je fais tâche. Je ne suis ni le bon ni le mauvais élève. Ni le très sage ni le cloxn. Je ne rentre dans aucune des catégories familières aux enseignatns.

Ai-je aimé ce roman? Je n’ai honnêtement aucun avis tranché à vous donner. Je n’ai pas franchement détesté, j’ai été sensible à cette fille à la recherche d’un père insaisissable, qui fait l’impossible pour le comprendre, renouer avec lui à leur façon. En revanche, j’ai eu du mal à m’adapter à ce mode de narration, très sélectif, à travers lequel l’auteure met un point d’honneur à en dévoiler le moins possible. Je suis très clairement restée sur ma faim, j’aurais aimé en savoir plus sur cette jeune femme qui essaie de se construire malgré l’absence coupable du père, j’aurais aimé en connaitre plus sur cette famille, sur leur rapport avec la narratrice. Sur les circonstances de cette séparation, sur les relations avec la mère, le frère, sur la vie dans le Beyrouth des années 80. Beaucoup de silence, d’omissions, de questions laissées sans réponses, trop justement. Des années entières sont tues, cette barrière de protection qu’elle a obstinément dressée entre son lecteur et le reste de sa vie devient trop opaque à mesure que son histoire prenne forme pour que l’on ne finisse pas déboussolé. Tout juste sait-on que ses parents se sont rencontrés à l’université, que c’est là-bas qu’ils sont tombés amoureux, nous n’en saurons guère plus. Pourquoi le père prend-il le parti de rester dans ce Liban en guerre alors que la mère décide de sortir ses enfants de là? On le ressent, cet attachement profond et vital du père à son pays, plus viscéral que le lien qui le rattache à sa propre famille, on l’éprouve ce déracinement qui secoue la jeune femme, cette nostalgie douce-amère d’un pays qui lui manque même si elle ne s’y est jamais sentie à sa place. Mais elle est de ces Mauvaises herbes qui arrivent à pousser n’importe ou, malgré tout.

L’essentiel, après tout, est de savoir si la jeune fille déracinée finira par trouver un terreau où planter ses racines, repiquer ses plants, durablement. On savoure ce double langage, botanique et littéraire, qu’elle empreinte pour parler des seuls liens qui rattachent son père à la vie, et plus que tout, cette jeune femme à son père. Apprendre à comprendre, apprendre à ne pas pouvoir comprendre, apprendre à accepter, apprendre à lâcher prise, à oublier les démons qui ne sont pas, ou plus, les siens, et comprendre qu’après tout, la vie n’est pas plus compliquée qu’un morceau de vieux comté et d’un brin de causette chez la fromagère du coin. La résilience. Un compromis entre l’ici et là-bas, une greffe soignée et aboutie. Enfin. On expire, profondément, on reprend haleine avec notre narratrice, cette auteure en devenir, qui a enfin trouvé le moyen de se délester de son bagage, de créer et cultiver son propre jardin littéraire, à travers ses propres feuilles, blanches.

Cerisier Japonais du Jardin des Plantes de Paris que Dima Abdallah affectionne

Voilà pour ce premier roman de Dima Abdallah, également mon premier roman de cette future rentrée littéraire, sur lequel mon regard est plutôt nuancé. C’est un roman qui se lit un peu comme on respire, on hume, on exhale le parfum d’une fleur, en inspirant à plein poumons pour mieux s’imprégner de son parfum. Puis en expirant, pour revenir la respirer de temps en temps. C’est un livre débordant de poésie, que la légèreté de la trame narrative peut aisément dérouter. Le récit, en revanche, n’est jamais asphyxié par la gravité du sujet. Installez-vous confortablement et dégustez!

Je regarde le tas de feuilles blanches se noircir au fur et à mesure sur la petite table ronde. Le serveur sait désormais ce que je commande chaque matin et l’heure précise à laquelle je viens m’installer, sur la terrasse chauffée en hiver, à l’extérieur dès que la température est assez douce pour que mes doigts ne s’engourdissent pas sans gants. Je ne peux pas tenir le stylo si j’ai des gants. J’ai mon café habituel maintenant. Je vais aussi toujours chez le même boucher et chez le même libraire. Ils me reconnaissent et on prend le temps de s’échanger quelques politesses et quelques sourires. Lucienne, la fromagère de la place Méthivier, me salue parfois quand je passe par là, même si je ne lui achète pas souvent du fromage. Elle a près de quatre-vingt-dix ans et toujours le sourire au coin des lèvres. Hier je suis passée prendre un morceau de vieux comté et on a papoté deux ou trois minutes. Elle m’a dit qu’elle pensait sérieusement à partir en pré-retraite et on a ri avant de se dire à bientôt.

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