De sang et d’encre

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Helen Watt est historienne, spécialiste de l’histoire juive, dans une université londonienne, et sur le point de partir à la retraite. Des documents en hébreux sont découverts, soigneusement dissimulés sous les escaliers d’une très ancienne maison de Richmond. Helen est appelée, sur place, pour les examiner et elle dispose de trois jours pour étudier les feuillets, aidée dans sa tâche par un doctorant américain, Aaron Levy. Les documents contiennent des références mystérieuses mais capitales pour l’histoire de la communauté juive. Le récit alterne entre narration au présent et au XVIIe siècle, l’Angleterre de Cromwell, lorsque la communauté juive a fui Londres en 1665-66, ravagée par la peste. Ces documents sont d’autant plus précieux qu’ils constituent un témoignage unique sur cette communauté disparue, séfarade, issue de la péninsule ibérique. Les deux experts finissent par s’apercevoir, non sans surprise, que ces documents ont été écrits par une orpheline portugaise, la jeune Ester Velasquez, que le Rabbin HaCoen Mendes, sorti aveugle de l’Inquisition, a pris sous son aile.

Rachel Kadish

564 p.

Éditions Cherche-Midi

The weight of Ink

2017

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Sacré roman que cet ouvrage de près de 600 pages, grand format. Aussi épais que dense. Je reviens justement de Pologne, où se trouve l’incroyable musée POLIN de Varsovie qui retrace l’histoire de la communauté juive dans le pays. Même si vous n’êtes pas un grand amateur de musées, celui-ci est tout bonnement incontournable. Il retrace de façon très ludique et passionnante l’histoire du judaïsme. De la même façon, au cœur de ce roman se trouve l’histoire de ces juifs Séfarades, persécutés en Espagne ou au Portugal, et débarquant à Londres au XVIIe siècle, après un passage à Amsterdam. Le synopsis est alléchant, qui ne serait pas séduit par la découverte de lettres du XVIIe siècle destinées à un rabbin exilé aux Pays-Bas, dissimulées dans les contremarches d’une vieille maison, avec, en parallèle, une course effrénée à la publication universitaire de professeurs aussi ambitieux qu’imbus d’eux-mêmes.

Deux fils narratifs s’entremêlent: le premier repose sur la temporalité de ce début du XXIe siècle relatif à la découverte des fameux manuscrits, l’autre nous ramenant quatre siècles en arrière, lors des circonstances qui entourent la rédaction de ces documents si précieux. Histoire et Théologie font ainsi partie de ce roman, vous vous en doutez. Pour autant, il n’y a rien de trop érudit, je pense ici à ma lecture de Qumran qui fut compliquée par moments, c’est un roman vraiment accessible, à tous les niveaux. Non seulement accessible, mais aussi passionnant qu’instructif: au fil des pages, il est devenu un joli coup de cœur!

Évidemment, et comme souvent lorsque la religion est l’un des piliers principaux de la narration, on y retrouve un ou plusieurs éléments subversifs. Il y en a deux principaux, ici: le mystérieux auteur, scripte des précieux manuscrits, Aleph, qui contre toute attente, et surtout contre tous les principes religieux, se révèle être une jeune femme, Ester Velasquez. De même, le célèbre philosophe Spinoza qui, apparaît peu à peu comme un élément principal du récit, a été excommunié par sa communauté juive aux Pays-Bas pour athéisme.

Parle-t-on si souvent, lorsqu’on évoque l’inquisition qui a exterminé cathares, vaudais, béguines, templiers, protestants, musulmans et donc juifs, de ces communautés juives, qui ont été massacrées, et poussées à l’exil dans des contrées ou l’Église catholique n’avait que peu d’influence. Pas vraiment. Et c’est sur ce sujet épineux que s’appuie Rachel Kadish, qui nous reconstitue fidèlement un contexte historique et religieux littéralement passionnant de façon très didactique, en ne tombant pas dans le piège de l’excès de détails. Et c’est avec passion que l’on suit les traces de ces communautés juives espagnoles et portugaises, les séfarades, qui trouvent refuge aux Pays-Bas et dont une poignée d’entre eux sont partis à Londres répandre la parole de la Torah .

Et surtout, la lumineuse et brillante Ester Velasquez, la jeune fille orpheline au service du rabbin aveugle de la communauté, une jeune fille éduquée, à la destinée chaotique, éclaire les recherches d’Aaron et d’Helen, et cette lecture. C’est le personnage du roman, celle qui aspire à autre chose qu’un mariage et des enfants à élever. Celle qui ose aspirer à autre chose, vivre pour et par ses idées, nées de l’éducation qu’elle a eu le privilège de recevoir. C’est celle qui représente la subversion ultime, par définition, au sein d’une communauté, certes torturée et anéantie, mais qui reste encore fortement cadrée par le carcan de leurs traditions religieuses, domestiques, éminemment paternaliste. Une féministe avant l’heure, dissidente, résistante, qui se sert de l’écriture, la copie, pour s’émanciper. En tant que lectrice, femme, blogueuse du XXIe siècle, catholique par héritage, j’ai été fascinée par cette femme, du début à la fin, non pas tant par notre attachement commun aux livres, mais par le courage qui est le sien de vivre dans une époque qui n’est pas la sienne.

L’amour des livres lui a toujours paru être une émotion d’une grande intimité ; pourtant, pour les juifs, les livres les plus sacrés ne sauraient être manipulés par des mains humaines. Aucune femme ne peut approcher la Torah, et même un homme ne peut en toucher les rouleaux qu’avec une baguette en bois ou en argent.

Mais je m’emporte et ne vous parle que d’une partie du roman, à mon sens, la meilleure. Les chapitres alternent d’une époque à l’autre, laissant au lecteur vivre la découverte et la transcription des manuscrits de concert avec Helen et Aaron, notre improbable duo, qui vire parfois au comique de répétition, à la Laurel et Hardy, tellement ils appariassent dissemblables.

Beaucoup de pistes de réflexions sont abordées ici, qui m’ont interpellées, notamment sur la légitimité, ou non, des personnes non-juives, ou goy si je ne fais pas erreur, à traiter des matériaux précieux liés au judaïsme, et donc à s’en approprier le travail, la découverte et tout ce qui va autour, le mérite, la renommée, la satisfaction, la considération par ses pairs universitaires, et surtout, d’avoir son nom de fait lié aux documents. Rachel Kadish ne tranche pas dans le vif, même si on peut comprendre le point de vue d’Aaron, et celui de ceux en général qui partagent le même point de vue, qui ressentent un fort sentiment d’injustice d’être à nouveau dépossédés de leur culture. Elle opte pour un compromis entre un Aaron Levy avec qui elle partage la même religion (et tout comme elle, il est américain), et Helen, femme qui doit encore plus que les hommes faire ses preuves pour être reconnue.

Et puis l’auteure américaine poursuit aussi une fine réflexion sur l’érudition et le savoir, en rapport ou non avec la religion, judaïsme ou chrétienté. L’importance du savoir qui s’identifie avec la liberté individuelle. Sans oublier, évidemment, la présence du philosophe des modernes rationalistes, Baruch Spinoza, qui a élaboré le concept de Deus sine Natura, l’identification de Dieu à la nature, malgré l’herem dont il sera frappé, et qui le mettra au ban de sa communauté. C’est peut-être dans les passages teintés de philosophie spinozienne que mon attention a pu parfois faiblir.

Deus sive Natura: Dieu ou la Nature. Voilà la lance qu’il a choisie pour transpercer notre tradition. Dieu et la Nature sont inséparables, prétendait-il, allant même jusqu’à vouloir m’expliquer que, en conséquence, nous sommes des créatures déterminées par la nature et privées de libre arbitre. Dans un seul souffle, il a nié les miracles, le caractère sacré de la Torah, l’endurance de l’âme, la rédemption ou le châtiment divin.

Les éditeurs ont eu l’excellente idée de retranscrire une interview de l’auteure en fin de livre et je trouve que c’est une formidable idée, qui devrait être mise en application à chaque fois. Qui de mieux pour parler du livre que son propre concepteur? Grâce à l’interview, nous prenons conscience du cheminement de l’auteure, de la somme de travail, en particulier de recherches documentaires, qu’elle a dû abattre. C’est une ressource infiniment précieuse, et j’en félicite la maison d’édition. J’ai bien envie de découvrir d’autres romans dans la même veine car l’histoire du judaïsme est un sujet, décidément, que j’apprécie et que j’aimerais creuser davantage. Je remercie encore les éditions Cherche-Midi ainsi que Léa du PicaboBookRiverClub de m’avoir permis de découvrir ce beau roman et Ester Velasquez.

Quelque chose a pris vie en elle ces dernières années, d’abord lentement, puis avec davantage d’urgence au fil des jours. Le rabbin ne peut pas ne pas s’en être aperçu. Une passion s’est emparée d’elle. La ville, ses livres.

Au moins une fois par mois désormais, il lui demande de s’aventurer dans Londres pour s’occuper de faire relier les ouvrages que la communauté d’Amsterdam continue d’envoyer, ou pour acheter de nouveaux textes avec l’argent versé pour leur entretien par son neveu. Ester redoute depuis longtemps le jour ou le rabbin se rendra compte de sa folie, car le nombre de livres dans sa bibliothèque augmente plus vite et de manière plus dispendieuse que les besoins de la maisonnée ne sauraient le justifier. Le rabbin, en effet, n’est pas capable de plus de quelques heures d’études avant que la fatigue s’empare de lui, et les élèves qui viennent frapper à sa porte se sont faits beaucoup plus rares ces temps-ci, les frères HaLevy étant deux des cinq à se présenter encore à intervalles plus ou moins réguliers pendant la journée. Il reste que, en dehors de cette manie consistant à amasser les livres, l’esprit du maître semble intact, et, ma foi, quelqu’un qui comme lui a vécu toute sa vie si chichement mérite bien la chance de s’autoriser ces folles dépenses.

Pour aller plus loin

Universitaire new-yorkaise d’une trentaine d’années, Tracy Farber a décidé de vivre en retrait pour consacrer son existence à l’étude du bonheur. Allant à l’encontre d’une conception tragique de l’existence, elle est convaincue qu’une vie heureuse n’est pas forcément monotone et superficielle, qu’elle peut aussi être passionnée, profonde et palpitante. Lorsque, à l’abri de ses livres et de ses théories, elle dissèque l’existence de ses proches, sa thèse semble prometteuse. Mais quand sa vie personnelle est bouleversée par une rencontre amoureuse qui la pousse à quitter son poste d’« observatrice », elle se rend vite compte que toutes ses positions intellectuelles ne lui sont pas d’un grand secours.

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