Une trop bruyante solitude

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Prague. Depuis trente-cinq ans, dans la même cave, Hanka compresse inlassablement tous les livres destinés au rebut. Par centaines. Par milliers. C’est aussi un homme, instruit et cultivé, qui à l’occasion sauve de la destruction les meilleurs d’entre eux et les ramène chez lui. Dans cette cave, ou trône sa presse hydraulique, il a fini par trouver une méthode de destruction des livres, qui lui est toute personnelle: il regroupe les livres par parquets, dans lequel il insère un livre, plus précieux que les autres, qui va conférer, à ses yeux toute la valeur du paquet destiné à être pressé jusqu’à l’anéantissement complet. Mais à cinq ans de prendre sa retraite, la vie d’Hanka change, pas forcément pour le meilleur.

Bohumil Hrabal

126 p.

Éditions Points

Příliš hlučná samota

1976

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Je retourne du côté de mon challenge et j’arrive en République Tchèque chez Bohumil Hrabal avec l’un de ses romans les plus connus. Auteur d’une œuvre conséquente, il a été interdit de publication dans son pays, contraint de publier en Samizdat (j’apprends, donc, qu’il s’agissait d’un réseau clandestin, évidemment, permettant de faire circuler les ouvrages interdits au sein du bloc soviétique), du fait que deux de ses livres se sont même retrouvés au pilon en 1970. Il existe d’ailleurs trois versions de ce texte, nous explique Václav Jamek, auteur de langue française et tchèque, et préfacier de mon édition, modelées selon les pressions idéologiques exercées par les pouvoir.

Au centre de l’intrigue, la destruction de livres. Pourquoi cette infamie? Comment donc? Telle fut ma réaction première au résumé de la quatrième de couverture. On brûle les livres, depuis longtemps, c’est chose connue, les autodafés ont toujours été un moyen d’oppression des populations, encore aujourd’hui. Des auteurs, insatisfaits, mécontents, impétueux, ont même procédé à des autodafés de leurs propres livres, je pense à Gogol avec la deuxième partie de ses Âmes mortes et à Boulgakov ayant mis au feu les deux premières versions de son chef-d’oeuvre Le maître et Marguerite. L’historien Suisse Christophe Vuilleumier, sur son blog, évoque même le terme de mémoricide continuel. Plus récemment, me dit Wikipedia, l’Etat Islamique a brûlé près de 2 000 livres à Mossoul, en Irak, tandis qu’en Pologne, en 2015, des prêtes catholiques ont brûlé des Harry Potter et autres Twilight.

Mais dans le cas des autodafés, le livre est écrasé, non pas brûlé. Cette différence est, il me semble essentielle, surtout en ce qui concerne sa valeur symbolique. Car si l’on brûlait, et que l’on continue à brûler des livres, c’est bien parce qu’on a peur de ce qu’ils contiennent, et de la manière dont ils peuvent influencer leurs lecteurs. Leur passage sous la presse ici, bien au contraire, fait d’eux des objets totalement inutiles et encombrants, qui ne représente de menace pour personne. Non seulement, il ne fait plus peur mais on s’en fiche totalement. Mieux encore, il ne sert même plus à caler les portes.

Hanta écrase les livres, condamnés à périr, parce qu’ils ont été oubliés, parce qu’ils ne servent plus à personne, c’est son métier, son gagne-pain. C’est un bourreau de livres, qu’il décime, par dizaine, par centaine, il écrase, aplatit, broie, compresse, tout ce qui est papiers et encres. Et pourtant, il les adore les livres, et c’est là toute l’ambivalence de sa situation. Il aime la littérature, il se délecte de belles tournures de phrases, il est la mémoire vivante qui face à la destruction de leur matière parle de leur âme. En effet, qui d’autre que lui, à travers son amour de la langue, de la perfection littéraire, lui le mieux en placé pour en connaitre leur valeur. À cet égard, l’incipit est un joyau de poésie, dans la lignée du reste du texte d’ailleurs, vous le retrouverez en extrait plus-bas. La langue de l’auteur est d’une délicatesse et d’une poésie rare, un trésor de finesse, c’est une des premières choses qui m’ait frappé à la lecture de ce roman. C’est une langue très imagée et qui possède une force évocatrice sans pareil. Mais les points forts du texte sont loin de se résumer qu’à cela.

Hanta, à force de ces trente-cinq années, est devenu ce qu’il écrase, livres, pages déchiquetées, lettres morcelées. Hanta destructeur oui, mais créateur aussi, ce roman célèbre ainsi le livre, sa vie, sa puissance créatrice, qui n’a d’autres moyen d’être détruit qu’à travers la force de la presse hydraulique. Il y a ces livres, les élus, qui survivent même grâce à Hanta et sa mémoire, gardien féroce dont lui seul détient le secret. Célébration des belles-lettres, en tant que pouvoir créateur, mais aussi pouvoir modeleur, sculpteur d’une langue précieuse, d’un monde poétique unique, créateur du Beau. Mais c’est aussi, dans le même temps, une célébration de la lecture, et du lecteur, qui se nourrit, au sens littéral, des lignes que ses yeux devinent, des pages que son esprit décode, des chapitres que son cerveau dévore. J’y ai goûté, j’ai apprécié et savouré cette langue délicate au service de cet amour de la littérature. C’est un amour qui prend d’autres dimensions, il transcende vie humaine, il est au-dessus de tout, il est Dieu. Et c’est la religion de l’auteur. Lui, il extermine et il sauve, les meilleurs d’entre eux. Qu’il garde compulsivement chez lui, essayant d’étouffer la solitude pesante dans laquelle il s’est enfoncée d’année en année, un peu plus profondément. Ces livres qui remplacent les individus, sa société à lui. Pour tenter de palier à cette solitude si encombrante, il les collectionne, les entasse, les presse en des piles babyloniennes qui n’en finissent plus. Bourreau des livres, il subit lui-même le massacre orchestré de la bibliothèque de Prusse, mais il subit autant qu’il agit et il a bien du mal à comprendre leur destruction, même s’il en est l’instrument. Un carnage qui n’est pas sans rappeler un autre massacre, celui de l’holocauste, Vaclav Jamek ne manque pas d’établir le parallèle.

Au signal rouge, le plateau tout imbibé de sang de ma presse s’en revint en arrière et je lançai à deux mains dans la cuve des cartons, des boîtes, des emballages humides de sang qui exhalaient des effluves de viande, je trouvai encore la force de feuilleter le livre de Friedrich Nietzsche aux pages qui racontent son amitié cosmique avec Richard Wagner(…)

Tragédie du lecteur, drame d’une société qui n’a plus guère de considération pour ces livres, la vie de Hanka au sein de sa cave tourne peu à peu au délire, les personnages de ces précieux livres prennent vie, Jésus; Lao Tseu accompagnent Hanta, avec l’aide capiteuse des cruches de bière. Puisque au fond, c’est l’histoire tragique de la solitude d’un homme, qui ne peut que nous toucher, isolée et qui assiste à la mort des rares membres de sa famille, sa mère, puis son oncle, qui s’est tellement laissée envahi par le silence qu’il en vient à donner vie à des personnages fictifs ou morts. Un sentiment individuel fondu au milieu de l’universalité composée de ses livres. Le témoignage émouvant d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie, raconté par une écriture vive, alerte, prompte qui n’a de cesse de combler tous les v ides, de combler cette solitude oppressante.

Un homme déconnecté, incapable de s’adapter à la modernisation, lui-même compressé par un système qui n’a cure de l’individu au profit de l’efficacité et du rendement. La symbiose avec les livres devient parfaite pour son plus grand malheur. C’est un livre d’une riche incroyable, qui pourrait donner lieux à de longues exégèses, sur la place du livre dans cette société ou le temps est devenu monnayable, la disparition de la culture, les digressions philosophiques sur la vision sociale et humaine de Hanka, la destruction en masse, des livres, des hommes. Et j’en passe. C’est un auteur vers lequel je reviendrai sans aucun doute. Mais maintenant je préfère laisser la place à ce magnifique incipit:

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressembe aux encyclopédies dont pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure: car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je rmasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon coeur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racine de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noêl. Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage: je découvre maintenant que mon cerveau est fait d’idées travaillées à la presse mécanique, de paquets d’idées. Ma tête dont les cheveux se sont tous consumés, c’est la caverne d’Ali Baba, et je sais qu’ils devaient être encore plus beaux, les temps ou toute pensée n’était inscrite que dans la mémoire des hommes. En ces temps-là, pour comprésser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines; mais même cela n’aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l’extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres: quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu’un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même.

Pour aller plus loin

Un coin du passé revit ici par la grâce de l’amour et de la mémoire. La voix de Maryška – la narratrice qui est aussi la mère de Hrabal – nous restitue une petite ville de Bohême du début des années vingt et la brasserie voisine, la malterie, le germoir, la cour où l’on grille le malt et où on goudronne les tonneaux. C’est, dans un propos lyrique, cocasse, débridé, une plongée dans l’immédiat des sensations, des odeurs et des bruits.
Cette histoire est aussi celle du couple que forment Maryška et Francin : la jeune femme débordant de santé, fantasque, gloutonne, ne résistant jamais aux cochonnailles et à la bière, aux côtés d’un homme certes amoureux, mais délicat, timoré, soucieux de bienséance…

En Tchécoslovaquie, des années 1920 aux purges staliniennes, l’irrésistible ascension et la chute d’un garçon de café devenu richissime : telle est la trame du plus ébouriffant des romans de Hrabal.
Bâtard, de petite taille, animé d’une ambition à la mesure de ses complexes, le narrateur raconte ici, avec une candeur et un amoralisme déconcertants, son incroyable trajectoire. Grandeur et décadence : ce destin s’écroulera après le coup d’État communiste en 1948, le héros échouant dans un camp pour millionnaires déchus !
Ce long monologue est un des joyaux du grand conteur de Prague : tout Bohumil Hrabal est là, avec son humour féroce, son sens inné du baroque, sa truculence magnifique.

4 commentaires sur “Une trop bruyante solitude

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