Lisière

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L’auteure, Kapka Kassabova, a vécu à Sofia en Bulgarie jusqu’au départ de la famille en 1992 pour la Nouvelle-Zélande. La jeune femme y vit jusqu’en 2005 quand elle s’installe en Écosse. Elle décide, par la suite, de retourner en Bulgarie, dans le pays qu’elle a quitté adolescente, pour redonner vie à ses souvenirs dans le pays de son enfance et le redécouvrir avec ses yeux d’adulte. Elle s’engage alors dans un périple aux frontières du pays, entre Turquie et Grèce, aux lisières d’un monde oublié et peuplé des témoins uniques de son passé tourmenté.

Kapka Kassabova

486 p.

Editions Marchialy

Border: a journey to the Edge of Europe

2017

Ma Note

Note : 5 sur 5.

C’est avec un plaisir évident que je me suis attaquée au dernier ouvrage de mon challenge Tour du monde. J’avais gardé le meilleur pour la fin. Esthétiquement, Lisière un très bel ouvrage, que je ne cesse d’admirer du coin de l’œil depuis deux mois. J’aime cette composition, faites de courbes, de droites, de rayures, colorée de noir et de blanc, uniquement. Le grain du papier est qualitatif, bref c’est un livre qui gardera une bonne place dans ma bibliothèque. En outre, cette belle couverture est à la hauteur du récit qu’elle dissimule précieusement.

« Je suis à la recherche de récits au sujet de la frontière »

Nous voilà donc aux croisements de la Bulgarie, de la Grèce et de la Turquie, là où prend fin l’Europe, où commence l’Asie, lieux témoins de civilisations bien disparues, les Thraces, qui continuent de marquer de leur empreinte le monde actuel. Ce n’est pas pour rien que les montagnes et collines bulgares sont gorgées de chercheurs de trésor. Le livre est divisé en quatre grandes parties, qui reflètent l’itinéraire de son voyage. Chaque chapitre est précédé d’une page qui se réfère à un élément typique de la région qu’elle visite, on y retrouve par exemple la voie romaine via pontica, le klyon (« Sobriquet donné par les soldats patrouillant la frontière bulgare au mur de barbelés électrifiés qui parcourait la forêt »), la fleur rosa domescana ou encore Conte des deux royaumes. Élément, qu’elle prendra soin d’expliquer dans le chapitre suivant, qui s’épanche véritablement sur le voyage de l’auteure bulgare. Le tout est précédé d’une carte de la région et d’une préface dont elle est l’auteure.

Kapka Kassabova n’a pas choisi Sofia, où elle a grandi, pour ancrer son récit mais une région plus méridionale, plus énigmatique et obscure, plus opaque, des zones dont l’accès était impossible alors qu’elle résidait encore en Bulgarie. Mais ce n’est pas une simple histoire de retrouvailles, de son enfance ou de son pays natal. Il est davantage question pour Kapka Kassabova de pouvoir, enfin, découvrir ces régions et ces frontières, inaccessibles auparavant, qui ont été témoins des flux incessants de population et ces individus, fruits d’une mixité culturelle unique, afin d’essayer de capter la nature de ces régions poreuses. Ce ne sont pas seulement des lieux et des villages qu’elle explore, ce sont aussi des personnes, des familles, des villages, des histoires, tous oubliés, qu’elle perçoit et relate. Ces endroits où terre et cieux se rejoignent, berceaux mythiques de civilisations disparues, de cultes anciens, lieux ou les frères ennemis se touchent, séparés par des fils barbelés disgracieux et acrimonieux qui portent encore la trace de la blessure de ceux qui ont voulu les franchir.

C’est un récit fort, en découvertes, en émotions, en culture aussi, qui a mon sens a réussi à capter la richesse de ces populations et de ces humains, de cette culture mixte et complexe, composite et panachée, entre bulgares, turcs et grecs, entre culte païen, orthodoxe, et islam, entre thraces et pomaks, qui ont donné aux lieux leur identité. Et plus son récit avance, plus Kapka Kassabova se perd dans le mystère qui entoure ces frontières et ces montagnes, le premier chapitre traite de la Riviera rouge ou se regroupent touristes de tous poils alors qu’elle achève son périple par des endroits absolument confidentiels. La vérité n’est pas une, elle est disparate et se trouve dans les histoires toutes personnelles de ces chacuns, que l’auteure recueille précieusement, à l’écoute des êtres dont elle croise le chemin et qui se confient volontiers, comme s’ils ne pouvaient se confier totalement et sincèrement qu’à elle, uniquement.

L’auteure réussit à reconstituer les lieux qu’elle traverse dans leur dimension atemporelle, à la fois, dans leur présent qu’elle ne fait que traverser le temps de quelques jours, mais aussi dans leur passé, à travers les anciennes peuplades Thraces, les pomaks, ces slaves musulmans, qui ont été ballotés d’un pays à l’autre ou autres flux de population à la convenance des politiques nationalistes de tout bord. J’ai été surprise, ravie et transportée par la richesse de ces cultures que je ne connaissais absolument pas, de ces individus esseulés, de son écriture qui réussit à donner une dimension romanesque à cette épopée solitaire.

Quand je parle d’épopée, le mot ne me semble pas trop fort. Traversant monts et montagnes, vallées, plaines, routes turques, grecques, bulgares, elle fait la rencontre de lieux qui n’ont plus d’âge, ce qu’elle appelle Le Village-dans-la-Vallée (elle précise avoir modifié certains noms propres afin de préserver la sérénité des habitants) apparaît comme un lieu irréel ou les figures mythologiques apparaissent à travers fables et légendes, croyances et superstitions. Après tout, nous ne sommes pas loin de la Grèce, et peut-être de sa mythologie ancrée à la terre, aux éléments. J’ai été frappée par nombre des cultes païens qui sont encore pratiqués dans ces lieux retirés, comme si le temps, et ses afflictions, n’avait eu aucune emprise sur eux.

Les Grecs de Meliki étaient les descendants de ceux qui avaient laissé les icônes derrière eux un siècle plus tôt. Ils pratiquaient toujours le rituel consistant à braver le feu en marchant sur des braises, appelé anastenaria en grec et nestinarstvo en bulgare.

C’est un récit, dense, qui mêle histoire, le communisme et ses méfaits tiennent une bonne place, ethnologie, témoignage personnels, qui nous amène à comprendre à quel point le régime imposé par les Soviétiques a ébranlé ces populations dans leur vie quotidienne, la Bulgarie profondément agraire a subi une industrialisation massive et agressive, à une collectivisation imposée, d’où malgré tout les populations ont réussi à garder, on le constate avec bonheur, leur identité profonde.

Elle réussit à insuffler à son récit la dose de mystère pour que l’on ne puisse s’en lasser, je pense notamment à l’évocation de ces de touristes mystérieusement portés disparus, et évidemment jamais retrouvés, entre 1961 et 1989. Où le pouvoir spécial qui l’englobe, dans les montagnes, de ces forces obscures et mystiques, qui ont agit sur elle le temps d’une visite, qui s’écourte brutalement. C’est dans un ou plutôt des mondes à part, avec leur propre réalité, que Kapka Kassabova nous fait pénétrer, où les lois physiques prosaïques et cartésiennes sont abolies par la puissance des croyances, qui se transmettent de génération en génération. Et l’auteure s’adapte et s’intègre aux autochtones pour mieux comprendre leurs us, celles qui régissent leur vie, celles de la nature, de la forêt, de la montagne, ces territoires vierges, jamais explorés par l’homme, témoins d’une innocence originelle, dieux intouchables.

Les apparitions nocturnes de boules et de disques de feu étaient si courantes dans la Strandja que les gens y voyaient une loi de la nature.

Mais ces lieux ne seraient pas ce qu’ils sont s’ils ne refermaient pas l’histoire mouvementé des peuples qui les ont occupés mais aussi parcourus et traversés, sillonnés de part et d’autres. Ces lisières faites de no man’s land sont des endroits stratégiques, où se croisent les populations. Et les inimitiés sont tenaces, les mêmes qui sont rejetés ici, le sont également là-bas: gitans, rom, peu importe le nom qu’on lui donne. L’auteure dépeint ce visage inédit de cette Bulgarie, lieu mystérieux, moins touristique et connu que ses voisins turcs et grecs, mais tout aussi riche culturellement et ethnologiquement, place centrale, lieu de transition, de transit est/ouest, terre d’exiles, terre d’échanges. Et la richesse de ce livre c’est aussi les voix de ces personnes qui sont issues de ce mélange des frontières, à la fois bulgares mais aussi turques, grecs et turcs, ce mélange inimitable de langues, de cultes. De leurs ressemblances, leurs dissemblances, des rejets, des purges – la purge ethnique des turcs ou des kurdes. C’est autant de guides qui l’emmènent dans les recoins de ces lisières, en Bulgarie, en Grèce et en Turquie, autant d’histoires différentes, autant de drames personnels, de cultures différentes, de mélanges ethniques différents, de découvertes de l’histoire de ces lisières sous un prisme nouveau, de l’impossibilité de définir l’endroit, et de ses habitants.

Et puis de façon redondante surgissent ici et là les réfugiés syriens tels des spectres, réfugiés malheureux et désespérés qui transitent par la Turquie et la Bulgarie pour rejoindre l’Union Européenne. Les flux de refugiés anciens et actuels, kurdes et syriens, des fuites, des venues, des rencontres des religions, inextinguibles reflètent la malédiction qui touche ces frontières, condamnées à voir, impuissantes, les gens fuir leur nation d’origine.

Je n’aurais pas assez de bons mots, je crois, pour vous parler du récit de voyage de Kapka Kassabova à la lisière du présent et du passé, d’ici et d’ailleurs. Outre les qualités littéraires indéniables de l’auteure, elle a parfaitement su déchiffrer les couleurs de ces mondes, les enjeux politiques, religieux, ethniques qui entourent ses populations. Tant de découvertes, tant de choses à dire sur ce livre, tant de rencontres touchantes d’hommes, de femmes, broyés par le système soviétique, par les engeances nationalistes de part et d’autres, aux lisières d’un monde passé et présent. Un livre, à mon sens, indispensable pour essayer de comprendre la Bulgarie et ses voisines Grecque et Turque.

Le mythe raconte que le centaure Nessos officiait en tant que batelier. C’était un passeur consciencieux, mais après avoir aidé Déjanire à franchir le fleuve, pris d’un accès de concupiscence, il tenta de l’enlever. Pour l’en empêcher, Héraclès, le mari de la victime, tira une flèche sur Nessos depuis l’autre rive, ce qui était un peu fort de café, sachant qu’Héraclès lui-même était un coureur de jupons notoire dont l’insouciance avait un jour coûté la vie à ses propres enfants. Tandis qu’il agonisait sur les berges du fleuve, Nessos souffla à Déjanire que son sang était doté de vertus magiques et que, grâce à lui, elle pourrait s’assurer que son Héraclès lui serait fidèle pour l’éternité. Elle le crut sur parole et remit à Héraclès une toge badigeonnée du sang du centaure, ce qui, comme de juste, l’empoisonna sur-le-champ. Cette légende aux allures de fable montre que plus on est avide, plus les choses nous échappent: c’est l’histoire réaliste de notre agonia (au sens premier du terme) quotidienne. À la fin, tous les protagonistes se retrouvent avec moins que ce qu’ils avaient au début du récit.

Baptisé d’après le malheureux centaure et surplombant le fleuve Nestos-Mesta, l’hôtel était perché sur le toit du monde, au cœur des Rhodopes. Il avait été bâti en des temps plus prospères avec du marbre superbe taillé à même les montagnes. Une fois traversé le fleuve pour atteindre cette rive, il n’y avait plus rien. L’hôtel était une porte d’entrée sur le néant. Ou plutôt sur l’endroit ou le canyon plongeait encore plus à pic et plus profondément, et ou la route commençait son ascension en direction de la frontière et du village fantôme.

Je m’y étais terrée quelques jours, dans une chambre avec une vue à couper le souffle sur la vallée et, au loin, les sommets. Après mon gros coup de stress avec Ziko, une étrange sensation s’était emparée de moi. En mon for intérieur, j’avais franchi une ligne fatidique.

3 commentaires sur “Lisière

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  1. Indéniablement une lecture vers laquelle je vais me diriger. J’avais déjà noté ce livre et l’expression « mur de Berlin boisé » qu’avait utilisée l’auteure pour décrire cette région. Passionnant et comme tu le dis, indispensable !

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