La partition

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Genève, 1977. Bruno K. meurt soudainement, à 55 ans, d’une crise cardiaque en pleine rue alors qu’il devait retrouver ses deux frères, Alexakis et Georgely. En mauvais terme les uns avec les autres, les frères devaient se retrouver lors du concert de violon du cadet Alexakis. Se déroule alors le fil de l’histoire de cette famille peu commune, dirigée par la figure sacrée féminine et maternelle Ekaterina S. Anagnastopoulos. Koula va mettre au monde ses trois fils, et c’est à travers l’histoire de cette dernière que l’on va, au fur et à mesure du récit, comprendre comment ces trois frères vont devenir ces trois hommes qui ne se fréquentent plus.

Diane Brasseur

437 p.

Editions Points

Ma Note

Note : 3 sur 5.

Si vous lisez avec plaisir les fresques familiales, si vous avez gout à la tragédie, Les partitions saura probablement vous plaire. La fraternité n’est sans doute pas une chose facile à vivre, et Diane Brasseur emploie là tout son talent pour en démontrer toute sa complexité, encore plus lorsque la famille implose. Je ne connaissais pas cette auteure française, également scripte pour le cinéma, qui se fait plutôt discrète et pourtant c’est un beau roman fresque qu’elle nous signe là, sans autre prétention que d’explorer les méandres de trois frères séparés par les aléas de la vie, à travers la vie d’une femme à la personnalité hors-du-commun, trop jeune et inexpérimentée pour être consciente de la portée de ses choix.

Diane Brasseur m’a pris à contre-pied puisque le roman débute directement par la mort soudaine de l’aîné, Bruno K. Je me suis interrogée sur le fait de dévoiler ce pan de la narration mais je me suis décidée à le faire puisque ce n’est pas vraiment le point d’orgue du roman finalement. Voilà qui stoppe brutalement les éventuelles attentes du lecteur quant à un quelconque espoir pour une réconciliation fraternelle. C’est davantage le passé qui intéresse notre auteure franco-suisse, qui s’attache à remonter l’arbre généalogique pour le moins alambiqué des familles ou trouvent racine les origines des frères: Grèce, Belgique, Suisse, France, ce n’est plus un arbre, mais bel et bien une forêt, de langues, de cultures, de religions, d’écosystèmes, de mode de vie, d’où va prendre vie cette lignée d’hommes différents, qui n’ont en commun que d’avoir été mis au monde par la même mère. Koulia. Le fil conducteur, la figure, la déesse maternelle aimée, adorée autant que haïe, aimante autant que dure et colérique. Elle est grecque, elle ne fait pas dans la demi-mesure, elle donne tout, elle reprend tout, elle résiste à tout, à l’exil, à l’abandon, à l’adultère, à la séparation, au divorce.

J’ai été immédiatement séduite par le résumé de quatrième de couverture, des arts, littérature, musique, du soleil, celui de l’antiquité et de sa mythologie, il semblait qu’on allait à faire à une histoire maudite. Les cieux grecques ne pouvaient être prédestinés qu’à abriter la malédiction de Kolia et de sa famille, comme sa mère avant elle. Le charme discret de ce roman n’a pas opéré immédiatement, Bruno K. m’a paru au premier abord être sans grand intérêt, un homme somme toute ordinaire dont rien ne donne franchement envie de s’arrêter sur le personnage. Encore faut-il connaître son histoire ainsi que celle de ces frères, séparés par des pays, un père et une mère.

Qu’est-ce qui réunit ces trois garçons ? Vous l’aurez deviné, la musique, au-delà de la flamboyante Kolia, devient ce trait d’union entre les fils, davantage d’ailleurs entre Bruno et Alexakis. Et il est évident que sans Kolia, cette figure femme, figure mère, imposante, le roman n’aurait pas eu cette dimension maudite, tragique, les trois frères grandiront séparément, sans la personnalité et l’aura de cette femme qui quitte sa Grèce natale pour une Suisse froide et étrangère, impersonnelle, n’en impose. J’ai très vite pris Bruno l’ainé en grippe, celui de la soixantaine approchante, l’homme mûr avec sa sagesse et sa sobriété, cet homme que je voyais lisse, presque fade, transparent. Mais très vite, assistant à la conception et la naissance, bien mal engagées, de ce garçon, j’ai appris à en apprécier le caractère, l’histoire, la vie. Même si la figure de marbre de l’héroïne grecque parvient à donner de la consistance au roman et à la famille, à travers ses bons et mauvais choix, dans son imperfection, elle a réussi à transmettre au moins une chose à ses enfants, une force, un courage et une quiétude intérieure qui permettra à ses fils de survivre. Elle a pu leur donner les clefs afin qu’ils se projettent dans la vie.

L’épiphyte est une plante qui pousse en se servant d’une autre plante.

Le drame est le terrain de Koula.

Là ou il y a de la tragédie elle se déploie comme la mousse sur l’écorce d’un peuplier.

C’est une histoire de choix, d’erreurs irréparables avec lesquels il faut faire, de pardons, de réconciliation, une véritable épopée moderne de la Grèce à la Suisse, ou une fratrie se fait la guerre, froide. Mais comme les Atrides, il n’en reste plus grand-chose, les rancœurs, les passions, les haines, tout finit par se dissoudre dans la mort et le travail du temps qui s’écoule. J’ai beaucoup aimé l’écriture très scandée de Diane Brasseur, faites de nombreuses coupures et césures, très théâtrale en fin de compte, qui garde ce rôle de focalisateur omniscient. De la distance mais une grande tendresse pour Koulia, qui incarne parfaitement le rôle d’Athéna, cette guerrière née qui ne trouve pas repos que dans la bataille.

Pendant trois ans, d’avril 1923 à janvier 1925, tous les hommes de sa maison dépendaient d’elle.

Koula devenait chef de troupe avec une bataille à gagner contre un ennemi: la maladie.

Elle découvrait sa nature, l’adversité la rendait combative et les obstacles l’éxaltaient.

Ce que Koula redoute, c’est l’ennui.

Concilier la Suisse et la Grèce n’a pas été chose facile, si le flegme de la première a su tempérer l’ardeur, la fougue et le dévouement passionné de Kola, rien n’affaiblira l’image de sa personne. Il lui faut l’intensité, le feu, de la vie, qui ne trouvera d’écho que dans la musique passionnée sous les doigts du premier fils puis du petit dernier. Il lui faut l’émotion forte, fortissimo des notes d’une portée, la vitalité explosive des arpèges, des aigus, des graves des cordes des pianos et des violons pour se sentir exister. Mais aussi la colère, la fureur, le ressentiment, sans demi-mesure, sans sourdine, jamais de chuchotement, elle tient son regard haut, son front fièrement dressé face à ceux qui l’entourent, défiant le monde. Elle dirige, elle commande, elle porte la famille avec dignité et force même si cela lui a valu de créer une distance dans la fratrie. Un sacrifice, sa douleur, qu’elle surmonte.

Diane Brasseur a eu la main heureuse en doublant son récit de ce gout de tragédie grecque, d’un brin de mythologie, cette passion maudite, qui fait de cette femme une héroïne du XXe siècle. Elle est ce refuge aussi bienfaiteur que maudit, qui cimente les siens, les pousse en avant, malgré elle, malgré eux. Avec ces incessants retours à la ligne, Diane Brasseur marque encore davantage l’esprit guerrier de celle qu’elle a presque érigé en divinité. Les fils ont trouvé leur façon d’exprimer cette passion, inscrite dans leurs gènes, ou non d’ailleurs, celle qui s’inscrit dans les portées d’une partition.

En grec, le mot chanson a la même étymologie que le mot tragédie.

A quoi rêve Koula?

A l’amour? Elle a le cœur mou comme une fontanelle.

Koula rêve de partir et de mener la vie d’artiste. À Athènes elle se sent à l’étroit comme dans une robe trop petite.

Droumm, droumm droumm, elle voudrait chanter. Elle sait que l’avenir appartient aux poètes. Son bouzouki est une arme chargée du futur.

Quand elle se regarde dans le miroir de sa chambre, Koula trouve qu’elle ressemble à Lilian Gish sur la couverture de son exemplaire de Photoplay. Alors elle coiffe ses cheveux mousseux comme ceux de la comédienne.

Avec du Khôl, Koula noircit ses paupières, juste au-dessus de l’implantation des cils, chaque jour un peu plus. Elle a eu beau fouiller dans la chambre de sa mère, elle n’a pas trouvé de rouge à lèvres. Sur le trajet, avant de rejoindre Paul Peter K, elle humecte ses lèvres pour les faire briller, en tapotant ses joues pour se donner bonne mine.

Elle aurait préféré Paris, mais la Suisse ce n’est pas si mal;

À l’école, elle s’est renseignée, la Suisse est un petit pays propre, réputé pour son fromage et sa neutralité. L’air y est pur et frais, et les habitants ne sentent pas la transpiration comme ses frères.

La terre est dorée par le blé, entourée de montagnes blanches.

Koula rêve d’avoir froid et de s’emmitoufler dans des manteaux avec des grands cols en fourrure. Il paraît qu’en Europe les bas sont délicats. Pour ne pas les filer, il faut les mettre avec des gants. Ils s’accrochent à des jarretières en soie et leurs coutures courent derrière les jambes des femmes.

Koula chante les yeux fermés pour mieux rêver.

Elle voudrait suivre cet homme blond avec son drôle d’accent quand il parle le français, et sa peau douce et rose comme celle d’un bébé. À chaque nouvelle lune, elle a touché de l’or en faisant le même vœu.

La nuit sous ses draps, elle répète Langenthal en laissant traîner la dernière syllabe. Et son frère Spiros cogne sur le mur mitoyen mal isolé de leurs chambres, parce que cela l’empêche de dormir.

Pour aller plus loin

Il est parti, il a enfilé son caban avant de mettre son bonnet. Pourquoi n’ai-je pas essayé de le retenir ? Quand il s’est levé, j’ai gardé les mains dans les poches de mon manteau. J’hésitais à lui proposer d’aller chez moi pour faire l’amour une dernière fois. Un à un, il fermait les boutons de son caban que, d’habitude, il ne ferme pas. Celui du milieu, frappé d’une ancre de bateau, était tombé depuis longtemps. « Je vais rester un peu. » J’ai commandé une coupe de champagne.

Elle pensait que c’était le bon, mais il la quitte. Restée seule dans un café, une jeune femme revit les derniers mois de son histoire d’amour, et la relation fusionnelle qu’elle entretient avec son père depuis l’enfance. Deux passions très différentes, qui vivent dans un seul cœur

Quelques heures avant de partir fêter Noël en famille, le narrateur s’isole dans une pièce de sa maison et s’oblige à ne pas en sortir avant d’avoir repris sa vie en main. Depuis quelques mois, ce père de famille de 54 ans partage sa vie entre sa femme et sa fille à Marseille et sa maîtresse à Paris. Cette double vie ne lui ressemble pas. Il doit choisir. Doit-il quitter sa femme et refaire sa vie avec la jeune Alix comme tant d’hommes de son âge le font? Ou doit-il mettre un terme à cette relation pour préserver sa femme et sa fille, cette vie de famille qu’il aime tant? Enfermé dans cette pièce, il fait défiler les derniers mois: sa rencontre avec Alix, le sentiment d’une jeunesse retrouvée, ses premiers mensonges, sa culpabilité grandissante – l’installation dans une relation adultère. Beaucoup d’hommes se satisfont d’une double vie, mais pas lui: il aime sa femme, il aime Alix, mais pas l’infidélité.

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