Les Petrov, la grippe, etc.

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Petrov est mécanicien à Ekaterinbourg. Il partage son quotidien entre sa femme Petrova, dont il est divorcé et le fruit de cette improbable union, celle de la misanthropie et de la singularité, Petrov junior et ses délirants amis. Atteints tous les trois de la grippe, c’est une plongée dans le quotidien de cette famille pour le moins particulière.

Alexeï Salnikov

306 p.

Éditions des Syrtes

Петровы в гриппе и вокруг него, 2017

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Deuxième roman de cet auteur qui nous vient de l’Oural Alexeï Salnikov, c’est l’un des romans de cette rentrée littéraire que j’attendais impatiemment de lire. Voilà qui est fait. Et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Ponctué de quelques larmes de rire. Il a rencontré un tel succès lors de sa publication dans le magazine Волга Volga en 2016 qu’il a été publié l’année d’après. Le roman s’est vu attribué le prix Le Nez NOC en 2017 et l’année suivante il a été choisi comme le meilleur roman russe Национальный бестселлер par le National Bestseller Award. Effectivement, des ce titre décousu dans le genre, pfffou les Petrov m’en parle pas, on pressent déjà que les Petrov risquent d’être une famille qui le sera au moins autant que lui. Et on ne fait pas erreur. J’ai trouvé cela très ressemblant aux styles d’Andreï Guelassimov ou de Zakhar Prilepine, loufoquerie, absurdité, indifférence, inconscience, apathie, un méli-mélo de sentiments confus et indéterminé. Cela faisait un bout de temps qu’un auteur n’avait pas réussi à vraiment me faire rire, page après page, et ce fut un rire salutaire même si c’est le fond reste tout de même assez pathétique. C’est une galerie de personnages, représentés par la très spéciale famille Petrov, tous les plus insolites les uns que les autres. Si vous cherchez une définition du mot d’inconscience et désinvolture, vous les trouverez incarnés par notre drôle de couple, je suis plus tendre avec Petrov junior, enfermé dans son autisme.

J’ai jeté un coup d’œil à la biographie d’Alexeï Salnikov, l’heureux créateur de Petrov, sa famille, etc… Son parcours est aussi atypique que l’est son roman, et ses personnages, il est un touche à tout, qui possède une force d’expression très puissante, rappelons-nous qu’il a commencé sa vie d’auteur en composant des poèmes. Il exprime dans cet inclassable roman la force d’une désillusion aussi forte que l’incapacité de ses personnages à exister. Son monde est d’une banalité confondante ou d’une aliénation ahurissante, c’est selon, et je n’ai pas pu lâcher ce livre. On ne peut pas dire que Salnikov ait choisi la famille la plus remarquable de l’Oural qui soit, mais en matière d’originalité, ils se posent là. Lui mécanicien, elle bibliothécaire, ils forment un drôle de couple qui vit encore ensemble -bien qu’ils soient divorcés – par la force des choses, de l’habitude et grâce à leur fils Petrov, qui les unit encore; La famille russe moyenne. Ni mieux, ni pire. Quoique… J’espère que toutes les parents russes ne ressemblent pas à la misanthrope Petrova, et au taiseux et apathique Petrov.

Une famille qui ne se parle pas, qui n’aspire à rien, en tout cas pas à un meilleur sort, voilà donc nos Petrov. Comme s’ils s’étaient englués dans une espèce de léthargie résignée, d’où ils contemplent leur vie s’écouler devant leurs yeux comme s’ils n’en faisaient plus partie, comme s’ils n’avaient plus aucun pouvoir sur elle, comme si le temps avait avalé toute force vitale. Aucun questionnement, aucune remise en cause, ayant leur propre système de valeurs morales, plutôt sans qu’avec finalement. Les Petrov qui n’ont pas d’identité propre (tout juste apprend-on, en passant, le prénom et le patronyme du père) peuvent apparaître comme l’image de la famille russe moyenne. Celle qui est emportée dans un système qui les dévore, cette fatalité ou malédiction russe qui les assomme par le poids de son immensité. Cette morosité qui se transmet de parents en enfants, une maladie, cette grippe qui s’empare d’eux physiquement comme mentalement. La vie de gens ordinaire, trop empêtrés dans cette brume aveuglante, pour pouvoir même aspirer à vouloir autre chose. Les trolleybus vont et reviennent, dans le roman, comme dans la vie de Petrov, son attention fixée sur eux, comme un mort-vivant, plus mort que vivant, en attendant. Quoi?

Cette incapacité à mener une réflexion sur eux-mêmes est tournée en dérision, même si dans le fond, cela illustre l’incapacité à s’intéresser, s’impliquer et prendre les choses au sérieux. On a affaire à un homme qui ne connaît ni le nom entier de sa femme, tartare, ni la raison pour laquelle sa femme et lui ont divorcé. Le ridicule touche au sublime. Je-m’en-foutisme, désinvolture, le mal est profond et Salnikov s’y attaque avec talent. Rien de mieux que la parodie pour dénoncer les maux d’une société qui part à vau-l’eau, le rire est plus efficace, visiblement.

J’ai ri, effectivement. Mais derrière toute cette légèreté apparente, il se trouve une véritable remise en cause du gouvernement, de la démocratie à la russe (mais finalement très universelle). Des vrais questions pour mettre en place un gouvernement véritablement dédié à la vie de ses concitoyens, qui se laissent porter par la vie qui défile sans cesse, sans les attendre.

Petrov, au nom de famille tout à fait commun, en quelque sorte notre dupond russe, souligne la banalité de notre personnage. Une vraie caricature sur pattes pour montrer le non-sens du monde ou vivent les Petrov. Ou plus rien n’est pris au sérieux, un monde qui n’apparaît que comme une succession d’anecdotes toutes les plus loufoques les unes que les autres. Tout est tourné en dérision, Petrov le premier, Petrov junior, le digne fils de son père, plus rien n’a vraiment d’importances, ni la vie, ni le mariage, la famille encore moins. Au-delà du rire, c’est un monde assez désespérant que Salnikov nous crayonne-là. Ou même la littérature n’est plus salvatrice mais elle aussi réduite en ridicule. À part l’alcool qui abêtit encore plus qu’ils ne le sont déjà, rien ne permet plus donc de s’échapper.

Petrov comprenait bien qu’il était lui-même responsable de cette attitude à son égard, car qui était-il au bout du compte? Ni mécanicien, ni artiste, ni père, ni mari, c’est-à-dire qu’il était tout cela à la fois, mais pas complètement. Il se rappela même une phrase de l’Evangile, qui le dégoûtait chaque fois qu’il l’entendait, à propos de gens qui n’étaient ni froids ni chauds, mais tièdes.

Premières images de Petrov’s flu

J’ai beaucoup aimé ce roman, j’avais lu quelques critiques retraçant les grandes lignes de l’histoire et du style de l’auteur, je savais donc à quoi m’attendre. Rire ou pleurer, boire éventuellement, le regard que Salnikov porte sur ses héros du quotidien est assez piquant. Ce n’est pas de la moquerie pure, on ressent une certaine tendresse pour ses personnages, qui sont coincés dans une sorte de monde encore plus insensé qu’eux. Il n’est alors pas étonnant qu’ils y aient perdus tous leurs repères. Je viens de voir qu’un film a adapté de ce roman par le réalisateur russe Kirill Serebrennikov Petrov’s flu, je suis assez curieuse de voir comment cette drôle de famille a été retranscrite visuellement. Enfin je le laisserai le dernier mot au critique russe Konstantin Milchin qui parle du « roman le plus inattendu de l’année» comme un exemple rare de littérature moderne, où les Russes moyens peuvent se reconnaître et reconnaître leur vie quotidienne familière, qui, comme le suggère le livre, est «pleine de miracles, de squelettes dans le placard, drôle, terrible, majestueux, inconnu, incroyable « : » Il y a de la magie dans la vie de tous les jours. Il y a une énigme dans le trolleybus. Il y a un secret dans la rue que vous marchez tous les jours et que vous détestez sincèrement parce que vous marchez dessus tous les jours ».

Un seul signe indiquait que sa femme se trouvait en periode calme: lorsqu’elle était sereine, elle parlait de son travail à la bibliothèque ou des livres. L’histoire qui avait le plus impressionné Petrov était celle d’un gard de cinquante ans environ, qui avait lu toute l’oeuvre du marquis de Sade, était ensuite passé à toute la littérature sur les camps de concentration, puis avait entrepris la lecture d’ouvrages sur la gynécologie, la chirurgie et l’anatomie. Un jour, Petrova était tombé sur le gars en question en dehors de la bibliothèque, dans une libraire ou il feuilletait un guide du Kama-sutra illustré de photographies. Petrova avait conclu son récit en disant que si des femmes se mettaient à disparaître à Ouralmach, il ne faudrait pas chercher longtemps le suspect.

Petrov buvait son thé en avalant des cachets antipyrétiques, expectorants et antitussifs et tout en racontant comment il avait passé la journée de veille lorsque son fils, abattu par la maladie, apparut, fit couler l’eau froide et se mit à boire directement au robinet, aussitôt interrompu par sa mère qui poussa un cri pareil à celui d’une mouette.

-J’ai chaud, expliqua le fils en grattant le pansement qu’il avait à l’annulaire.

-Et alors? Tu vas te mettre à manger de la neige? demanda Petrova. Prends plutôt du jus de canneberge.

3 commentaires sur “Les Petrov, la grippe, etc.

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  1. Il me faut le lire, car ton avis est vraiment très positif. Pour quelqu’un qui n’a pas lu le livre, on a un peu de mal à saisir pourquoi il incite à rire vu le thème choisi, c’est intriguant 🙂

    Aimé par 1 personne

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