Elle venait de Marioupol

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Allemagne, été 2013. Natascha Wodin se lance à la recherche de ses aïeux par le biais d’Internet. A l’aide de Konstantine, ukrainien d’origine, généalogiste passionné, elle réussit à retrouver trace de sa mère Evguenia Iakovlevna Ivachtchenko. dans la ville ukrainienne de Marioupol. Et de fil en aiguille, elle remonte la généalogie qui est la sienne jusqu’à l’arrivée de ses aïeux dans le pays. Pour mieux retracer la vie de sa mère, cette femme qui s’est suicidée alors que Natascha était encore enfant. Découvrir la raison pour laquelle elle a finit par se donner la mort à Berlin, rescapée in-extremis des camps qui abritaient les travailleurs forcés de l’est de l’Europe.

Natascha Wodin

247 p.

Editions Metailié

 Sie kam aus Mariupol, 2017

Ma Note

Note : 5 sur 5.

Quand j’ai attaqué ce récit autobiographique, je ne savais absolument pas qui était Natascha Wodin, traductrice et auteure allemande, d’origine ukrainienne. Je suis, apparemment, passée au travers de son roman qui pourtant ont tout pour (me) plaire, intitulé La ville de Verre. Ce récit-là, Netgalley m’a par chance accordé l’opportunité de le lire. J’ai passé grâce à lui quelques heures passionnantes à la découverte de la vie de l’auteure, de sa famille et de sa mère, Evguenia Iakovlevna Ivachtchenko, dont le portrait orne la première de couverture. C’est d’abord l’histoire de ses parents, travailleurs ukrainiens déportés en Allemagne de l’Est, le passé de cette mère exilée qui s’est donnée la mort alors que la jeune fille n’avait que onze ans, l’histoire de cette famille, qui est tout sauf ordinaire, qui a fini par s’éparpiller sur tout le territoire soviétique et au-delà. Plus que ces individualités, c’est l’universalité de destins qui ont été broyés à la fois par la révolution bolchevique, par le régime de Staline et par le national-socialisme. Ils sont de ceux à qui la vie n’épargne rien et qui n’en voient que le pire.

Allemande russophone d’origine ukrainienne, l’auteure est tenaillée par la méconnaissance de ses origines, ukrainienne, mais aussi italienne, à travers l’histoire d’un pays et d’une ville, Marioupol. Le lecteur de ces lignes vit donc avec elle la découverte d’une vérité bien plus profonde et nébuleuse que celle à laquelle elle s’attendait. Etrange labyrinthe, qui l’emmène bien plus loin qu’elle s’attendait, jusqu’aux confins de la Chine. Complexité à l’image de l’époque et du territoire soviétique, dont elle démêle patiemment les fils, accompagné à chaque découverte de l’étonnement qui est le sien à la découverte que sa mémoire d’enfant a retenu plus de choses qu’elle ne le pensait. Vous le devinez, c’est un récit qui m’a enthousiasmée, une vie, une histoire, des personnalités, une famille que j’ai appris à connaître, avec Natascha Wodin, une page d’histoire empoignante, tragique, qui se dévoile peu à peu sous nos yeux. Avec toute l’émotion d’assister à la décomposition progressive de sa famille. C’est un de ces livres qui donnerait envie d’en parler pendant des pages, ou en tout cas, qui va rester longtemps dans ma mémoire de lectrice.

S’il y avait quelque chose dont je me souvenais avec précision, c’était bien la haine de mes parents à l’égard de l’Union Soviétique et de Staline, cette haine était peut-être leur plus grand dénominateur commun. Ma mère avait toujours eu peur du bras long du régime, auquel on ne pouvait échapper nulle part dans le monde, croyait-elle. Les Soviets étaient coupables du fiasco de sa vie, ils avaient assassiné un nombre incalculable de gens, ils avaient détruit sa patrie et l’avaient contrainte à vivre dans un pays étranger.

Natascha Wodin rappelle fort à propos que si le grand livre de la Grande Guerre Patriotique a justement laissé beaucoup de place à la Shoah, il a largement sous-estimé ce que ces travailleurs forcés ont vécu: ces slaves traités ni plus ni moins que comme une main d’œuvre corvéable à merci, parqués dans des camps, au service d’entreprises allemandes, sous-hommes nourris à coups de quignons de pain rassis. Mais plus que tout, c’est le traumatisme provoqué par cet exil forcé puis par la mort violente, et volontaire, de sa mère. Reconstituer, Comprendre, avancer. Au-delà de son rapport intime que l’auteure a avec le sujet qu’elle traite, c’est un pan de l’histoire traité sous le prisme d’une famille. Ce qu’elle fait admirablement bien.

Au milieu de tout ça, il y a Konstantine, ce curieux personnage, ce passionné de généalogie qui a creusé, pour elle, Internet autant que possible afin de retrouver la trace de ses aïeux oubliés. Un homme étrange à la recherche d’une verité, celles d’autres, une obsession de la mise à jour qui frôle le compulsif.

Planter un décor, Marioupol, une ambiance, le stalinisme, c’est avec une attention constante que la lectrice que j’ai été a découvert à l’unisson avec l’auteur cette partie de l’Ukraine, du temps soviétique, vus et racontés à travers mille témoignages, mais pourtant, encre inconnu, tellement nouveau. Découvrir l’histoire de Marioupol la multiculturelle au bord de la mer d’Azov, cette ville offerte aux grecs sous le règne de la Grande Catherine, Marioypoli. Mais il y a aussi de ces lieux d’horreur qui hantent la mémoire soviétique, qui, peu importe ou l’on pose le regard, sont là, invariablement. Je parle des iles Solovki. Mais pas seulement. Le camps de travail soviétiques en Carélie russe la Medvéjia Gora et allemands.

C’est un récit que je pourrais lire plusieurs fois de suite assurément. La somme d’information est telle que l’on peut parfois se perdre dans cet arbre généalogique plutôt alambiqué et il est facile de se perdre parmi les arrières grands-pères, grand-mères, tantes et oncles qui composent cette lignée. Natascha Wodin esquisse-là une belle tentative d’approche pour mieux cerner, comprendre le tableau familial, la hauteur et la densité, parfois les incohérences, de cet arbre généalogique, à travers l’image de ces parents profondément antisoviétiques, dont certains membres ont pourtant travaillé pour le parti. Comprendre une famille, comprendre le mouvement sous-jacents qui l’ont traversée, qui l’ont influencée. Comprendre son héritage. L’auteure a reconstitué avec talent l’histoire familiale, cette fresque qui nous emmène de la révolution à l’Allemagne, c’est non seulement un témoignage unique, précieux, même si l’horreur de ce qu’a vécu sa mère ne peut convenablement pas trouver de qualificatifs appréciatifs. C’est une reconstitution sur une famille que la révolution russe a démoli, dispersé, achevée par le régime Stalinien, sur ces femmes maudites, sur sa mère qui est allée au bout d’elle-même. Natascha Wodin a fini par comprendre l’histoire de sa mère, qu’elle met à l’honneur à travers son récit. Récit qui est, je crois, le plus bel hommage qu’elle pouvait rendre à cette femme, à l’évidence, maltraitée par la vie, son pays et son mari.

Cette lecture a été un véritable coup de cœur pour moi, il brasse tellement de destinées improbables, de pages d’histoire, de lieux presque mythiques, Marioupol, Odessa, etc. de rencontres improbables qui ont donné lieu à toute une famille, elle brasse une telle somme de souffrances, d’injustices, qu’on ne peut lâcher ce récit, et que même la fin survient trop tôt. On en redemande. Et il faut en effet consulter Internet pour savoir ce qu’est devenue après la mort de la mère Natascha Wodin. Magnifique travail de reconstitution par cette fille qui a tenté de retrouver une mère, perdue trop tôt, derrière les dernières images de tristesse et de désespoir qu’elle lui a laissées.

La guerre civile a désormais totalement détruit Marioupol. En 1922, il n’y a plus aucune usine en état de fonctionnement, un vide total règne dans les magasins. Des bandes de pillards continuent à traverser la ville, on signale chaque jour de nouveaux cas de cannibalisme. Dans la famille de ma mère, plus personne n’a le courage de se lever, tout le monde reste allongé au lit, apathique. Même Iakov, le père, est devenu si faible qu’il ne peut plus aller au travail, si bien qu’il perd sa minuscule ration de pain. L’ensemble de la bibliothèque qui était autrefois dans la maison a été depuis longtemps échangée contre de la nourriture. Lidia passe son temps à relire les quelques livres encore présents, mais finalement elle n’a même plus la force de tenir un livre. Sans doute plus personne n’a-t-il la force de sortir ma mère de son petit lit, de lui changer ses couches. A quoi pouvait-elle ressembler à deux ou trois ans? A ces enfants des pays ou règne la famine, petits squelettes aux ventres gonflés et aux grands yeux vides?

Le salut vient au dernier moment des Américains. Une organisation du nom de ARA envoie des bateaux avec des vivres à Marioupol et ouvre une banque alimentaire dans la ville. Après un examen approfondi, la famille de la mère finit par être classée elle aussi parmi les nécessiteux. Ceux qui partagent cette chance et peuvent encore se traîner jusqu’à la distribution alimentaire reçoivent dorénavant chaque jour une assiette de soupe de maïs, une portion de bouillie de maïs au lait et une tasse de chocolat. Le tout accompagné par un morceau de pain blanc aéré et sans goût.

Pour aller plus loin

Qui est-elle en effet, cette fille d’émigrants russes qui a grandi en marge de la société allemande d’après-guerre ? Elle porte en elle une Russie nourrie des poèmes de Blok et d’Essenine, des chansons de Vissotsky et d’Okoudjava, bien différente de l’U.R.S.S. de l’agence Intourist qu’elle côtoie, en mission d’interprète pour de grandes firmes allemandes. Mais il est aussi une autre Russie, chaleureuse et regorgeant de joie de vivre, cachée sous la grisaille de la vie soviétique. Elle y accédera en se liant à L., écrivain de renom, et en vivant avec lui dans le quartier des écrivains de Moscou où habitent Trifonov, Iskander, Evtouchenko, Akhmadoulina, Voznessensky, Axionov avant son passage à l’Ouest.L’Allemagne ou la Russie ? L., l’amant russe, ou Helmut, le compagnon allemand ? Tout autant qu’une histoire d’amour, que le portrait attachant d’une femme dont l’exigence d’authenticité ne se dément jamais, ce livre est un constat sans complaisance des deux formes de vie qu’offrent d’une part l’U.R.S.S., – un quotidien incontrôlable où tout ce qui n’est pas expressément permis est interdit – et d’autre part l’Allemagne de l’Ouest, cette  » ville de verre  » lisse à force de propreté névrotique et de refoulement d’un passé peu glorieux.

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