Trésor national

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Hülya – devenue Julya – est mariée, mère d’une fille et vit en France. Elle a quitté son pays d’origine la Turquie une trentaine d’années plus tôt, là où demeure encore sa mère Esra Zaman, célèbre comédienne, avec laquelle elle a coupé toute relation. Son père Ishak a disparu en 1971 lorsqu’elle n’avait que six ans alors qu’il faisait un reportage. Sa mère la recontacte afin de lui demander de lui composer un éloge pour sa cérémonie funéraire. C’est l’occasion pour Julya de revenir sur le passé de ses parents, essayer de comprendre comment son père a disparu, et surtout comprendre et faire la paix avec sa mère.

Sedef Ecer

232 p.

Editions

J.C. Lattès

Ma Note

Note : 4 sur 5.

Je n’ai pas encore fini de lire tous les romans de la rentrée littéraire de septembre que j’avais repérés, que nous voilà en janvier, abordant les sorties de cette rentrée d’hiver. Et je commence par un joli roman qui une fois n’est pas coutume sur le blog nous emmène en Turquie. Trésor National sort le 12 janvier, son auteure Sedef Ecer est une femme de lettres turque, qui s’est essayée à diverses forme d’écritures, articles, billets d’humeurs, chroniques aussi bien que « micro-nouvelles » ou encore recueils de mails, scenarii de longs métrages, ou encore documentaires, aussi bien en turc qu’en français. Elle est désormais romancière et compte quelques textes dramatiques à son actif. Trésor National est le premier roman qu’elle ait écrit, en français, et elle a mis au service de cette belle fiction – elle affirme dans une brève postface que ses personnages relèvent de la fiction pure – ses talents  de comédienne autant que d’écrivaine.  

Dès le début, les choses sont claires. On rentre dans la tragédie, sa dimension mythique, d’une famille turque. Avec la voix narrative qui fait office de chœur, de coryphée. Electre qui raconte Clytemnestre, sa mère. Trois coups d’état, trois actes, les jalons sont posés, à peine la pièce commence, que cela s’annonce d’or et déjà éclatant, flamboyant. à l’image de ce trésor national, cette mère qui occupe le rôle principal du récit de la narratrice, dépossédée depuis longtemps de sa génitrice, qui appartient à tous, sauf à elle. Ce qui me ravit encore plus, c’est la perspective de ce récit quasi-totalement sous l’égide de figures féminines, qu’elle soit narrative, sujet ou même témoins ou interlocutrices. Plusieurs choses brillantes dans ce roman : l’histoire et la personnalité de cette femme-reine, hors-du-commun, cette « Sultane » pas loin de tenir la place de notre BB à nous, icône incontestable de la scène dramatique turque de cette seconde partie de XXe siècle. La fille reconstruit pièce après pièce de l’histoire l’icône qu’était sa mère, cette actrice qui a vécu ses plus grands rôles sur scène, délaissant celui de mère car personne ne fait vraiment le poids face à Iphigénie ou Clytemnestre.

Monologue final, musique de Wagner, rideau et standing ovation.

Je dois me lever pour me joindre aux applaudissements. Je suis comme beaucoup d’ados : c’est physique, je ne te supporte pas. Se construire contre sa mère n’est en rien original, ce qui l’est plus, c’est d’être obligée de montrer publiquement son admiration pour la sienne. Tu disparais dans les coulisses et reviens sur scène huit fois, deux jeunes filles montent sur le plateau pour t’offrir des fleurs, c’est interminable et , comme tout le monde, je dois t’applaudir pendant tout ce temps.

Parce qu’inutile de dire que la narratrice de là où elle vit en France revient sur l’histoire de sa mère, du couple formé par ses parents, car la relation mère-fille, de problématique et conflictuelle, est devenue inexistante. J’ai trouvé la recherche de la vérité de Julya extrêmement bien et finement agencée, cette jeune fille écrasée par la personnalité de sa mère – comment faire le poids face à ce Trésor National – elle s’est construite en opposition à elle, et l’âge de la maturité venant, aidé par les années et les kilomètres de séparation, c’est une sorte d’apaisement qu’elle recherche. La vérité sur la disparition de son père, journaliste reporter, qui se fraie doucement le chemin à travers le récit de sa fille apporte à ce roman une pointe de suspens et de mystère bienvenue. Les choses ne s’avèrent pas être comme ce que l’enfant qu’elle était voyait et ressentait, l’âge et les témoignages de l’entourage apportent des lumières nouvelles sur l’histoire plutôt déroutantes.

Et puis observer la transformation de Julya, anciennement Hülya, qui a abandonné sa peau de jeune fille turque à travers son exil en France, qui a rejeté sa culture autant qu’elle a pu, se transformant en une autre, aidée de son nom marital bien français. Une ambiguïté de celle qui dénonce la vie factice de sa mère, qui vit dans les mensonges, alors qu’elle-même renie son identité. En adoptant tous les codes de ce qu’elle pense être la française pendant des années, ce reniement s’est finalement retourné contre elle la poussant à un retour aux sources. Car finalement, son histoire, comme celle de sa mère est rythmée par les coups d’état du pays, qui à chaque fois, imposent une nouvelle façon de vivre, qui lui permet en tout dernier lieu de reconstruire un fragile pont avec sa mère.

Le 15 juillet 2016, je reçois des messages disant qu’il se passe quelque chose d’étrange en Turquie. Je vais sur Twitter et découvre les images : des F16 survolant Istanbul avec un bruit assourdissant, des bagarres de rue, le pont du Bosphore pris d’assaut. Je prends la décision, pharaonique, de t’envoyer un message.

De nombreux passages en rapport à l’histoire turque, sur laquelle j’ai peu de repères, interviennent évidemment très souvent, qui marque en outre l’histoire de la famille et de la mère, elle en structure d’ailleurs le récit de à travers les trois coups d’état. J’ai particulièrement apprécié cet aspect-là du roman, comme souvent j’apprécie les digressions historiques de pays que je connais peu, d’autant que l’histoire turque est particulièrement dense et riches en influences étrangères. C’est d’ailleurs un trait que la narratrice souligne quelquefois, Istanbul est une ville à deux pieds entre le continent européen et le continent asiatique. Une ville finalement très ressemblante à l’identité de Julya, mi-turque mi-française.

Comment ne pas aimer ce roman, bourré de qualités, qui nous conte la personnalité de cette divinité, vénérée et adorée par un pays tout entier, de cette famille, qui subit la malédiction d’un pays mu par de multiples influences. Je me suis laissée gagnée avec plaisir par l’effervescence du retour en arrière de Julya, son passé, celui témoin d’un bonheur de vivre dans une Turquie libre et tolérante qui n’existe aujourd’hui guère plus que dans les mémoires. C’est tout autant les retrouvailles avec un pays chéri, qui ne lui concède plus le droit d’y retourner, elle désormais instituée come ennemie politique. C’est, à mon avis, l’un des beaux romans de cette rentrée d’hiver, une belle lecture qui va contribuer à nous aider à passer le cap de cette nouvelle année.

J’ai six ans, tu en as trente-sept. Une voiture officielle vient de vous raccompagner à la maison après une cérémonie au Théâtre de la Ville d’Istanbul. Je vous entends parler à Melek, notre concierge qui me garde le soir et rire aux éclats avec elle dans l’entrée.

Tu entres dans ma chambre, suivie par Ishak. Avec ta longue robe fuchsia aux motifs psychédéliques, tes faux cils peints en bleu et ton rouge à lèvres orange, tu es soleil. Vous êtes beaux, jeunes, éméchés. Tu me dis Le ministre m’a élevée au rang de Trésor National. Je ne comprends pas, tu répètes. Tu te rends compte il a dit je vous élève au rang de Trésor National, tu répètes encore Trésor National et vous riez. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Tu me montres une statuette sur laquelle ton nom est inscrit en lettres dorées. Je demande le nom de la fleur qui l’orne. Papa me répond que c’est un lotus et que son fruit est magique. Vous riez encore. Puis tu t’assois et tu me racontes cette histoire – je vais l’apprendre plus tard – extraite de l’Odyssée: Après une tempête, un bateau échoue sur une île ou les habitants se nourrissent du lotus, fruit de l’oubli. Le capitaine envoie trois de ses hommes explorer le village mais ne les voyant pas revenir, il part à leur recherche. Lorsqu’il les retrouve, ses compagnons ne le reconnaissent plus: les naufragés avaient goûté au fruit et dès cet instant, comme les habitants de cette île, ils avaient oublié d’ou ils venaient. Ils voulaient juste rester là et se rassasier éternellement de ce lotus. Le capitaine y goûte et à son tour désapprend qui il est.

Pour aller plus loin

En coédition avec l’Espace d’un instant Dans un étrange observatoire astronomique, des orphelins de guerre, élevés loin de chez eux, s’interrogent sur leur passé : sont-ils les enfants des victimes ou des bourreaux ? Comment avancer s’ils ne connaissent pas l’histoire qui les a fondés ?Mais est-ce vraiment avancer que de déterrer les secrets du passé ? Et si le meilleur ami se révélait être descendant des ennemis de naguère ? Et pourquoi bâtir une identité sur les combats des générations précédentes ? Mille et une questions traversent la pièce de Sedef Ecer, auteure turque et francophone, qui s’est nourrie des multiples débats et ateliers qu’elle mène depuis des mois ici et là, avec de jeunes comédiens et étudiants arméniens et turcs, allemands et français, ainsi que des rencontres avec des intellectuels et des personnalités de ces pays qui ont été, à un moment de l’Histoire, en conflit avec leur voisin.

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